Des milliards en héritage

« C’est ton héritage, mon fils.». La phrase était adressée à son frère aîné. Mais lui, assis dans sa chambre, avait tout entendu de la conversation dans le salon. Des milliards en héritage. Si son frère avait ça, lui aurait donc la moitié. Il n’en revenait pas. Tout ça pour eux deux dès la naissance. Un héritage dont il allait prendre soin.

          

               « C’est ton héritage, mon fils» La phrase était adressée à son frère aîné. Mais lui, assis dans sa chambre, avait tout entendu de la conversation dans le salon. Si son frère avait ça, lui aurait donc la moitié. Il n’en revenait pas. Tout ça pour eux deux dès la naissance. Le chiffre tournait en boucle dans sa tête. Jusqu’à une forme d’obsession. Il a fini par en parler à ses parents. Son père lui a demandé de s’asseoir sur le canapé. Puis, avec des mots bien choisis, il lui a donné des détails sur le chiffre. En essayant de ne pas trop le noyer sous un flux de termes trop techniques. Le gosse de neuf ans a écouté sans l’interrompre. «Voilà. Tu as compris?». Il a répondu d’un hochement de tête.  Des milliards, se répétait le gosse. Fasciné par le chiffre précisé par son père. Puis, au fil du temps, il est passé à autre chose. Des choses de son âge.  Jusqu’au jour où il a dû choisir son orientation. Aucune hésitation. Un choix qui avait fait plaisir à ses parents. Leur fils prendrait soin de l'héritage.

         Un métier qui le passionne encore aujourd’hui. Chaque matin, il se lève avec enthousiasme. Certes un enthousiasme en perte de vitesse depuis quelque temps. Il est très pointu sur le plan professionnel. L’équipe qu’il manage depuis des années est très fière de travailler sous sa direction. « Notre boss ne travaille pas pour vivre. Mais le contraire». Un grand acharné de boulot. Toujours le premier arrivé et le dernier parti. Sans jamais des années durant être au bord du burn-out. Sa famille, ses nombreux amis, et la natation lui ont donné une forme d’équilibre. Ainsi que cette semaine d’isolement annuel dans son chalet de montagne. Une solitude rythmée par le son de ses raquettes sur la poudreuse. Il revient chaque fois avec plus d’énergie. Un homme qui ne s’économise pas. Mais il reste très attentif aux membres de son équipe. « Le meilleur dans son domaine est aussi un grand meneur d’hommes et des femmes.». C’était une des formules de la journaliste d’un magazine télé venue l’interviewer. Elle avait titré son reportage: « L’homme aux cent milliards. ». Le titre l’avait un peu agacé car il le trouvait réducteur. La vidéo a eu un très gros succès d’audience. Pour autant la grosse tête ne poussa pas après l’éclairage médiatique. Il n'est pas du genre à cirer son nombril. Ni à dilapider son temps trop précieux. Et sa tête est trop pleine pour être vidée par un éphémère «vu à la télé». Les pieds bien sur terre.

      Quand commença la descente ? Environ une dizaine d’années. Des baisses d’énergie planquées derrière son éternel sourire. Sans oublier un très grand sens de l’humour. Sa jovialité avait souvent servi de ciment dans les situations de tensions professionnelles. Mais aussi en famille. Jusqu’à ce que le masque se fissure et laisse apparaître peu à peu la réalité. Tout ce qu’il essayait de cacher: une grande colère et la lassitude. L’une essayant de prendre le pas sur l’autre. La colère avait encore le dessus. Elle le stimulait notamment sur la plan professionnel. Hors de question de s’avouer vaincu. Mais jusqu’à quand serait-il porté par la colère, s’inquiétait ses proches. Une forte inquiétude partagée par sa famille et son équipe. Les uns et les autres lui conseillant de lever le pied. « Papa, pourquoi tu travailles autant ? ». Sa fille de neuf ans était aussi inquiète. Elle le dévorait des yeux.  Il avait bu une gorgée de whisky. Que répondre ? Il repensa à son père mort trois ans auparavant. Un homme d’affaires qui, malgré son agenda très chargé, prenait toujours du temps pour répondre aux interrogation de ses fils. Comme son père, il lui avait demandé de s’asseoir. « Tu sais… C'est trop compliqué à comprendre. ». Elle avait plissé le front. Déterminée à obtenir une réponse. Après un silence, il s’était lancé dans des explications à rallonges. Très confuses. Elle avait ouvert des yeux ronds. Papa devient-il fou ?

       À l’annonce de son arrivée, il a piqué une colère. Personne ne l’avait vu auparavant dans un tel état. Personne n’osait sortir le nez de son écran ou d’une autre tâche en cours. « Vous pouvez m’en rouler une ?». Vingt trois ans qu’il avait cessé de fumer. Sa secrétaire, la surprise passée, lui confectionna une clope. « Merci. Je reviens.». Il est descendu dans le parc. Pas très à l’aise. Jamais, en une trentaines d’années de travail, il ne s’était assis sur un banc. En face de son lieu de travail. Il lève les yeux. Son bureau se trouve au douzième étage. À plusieurs reprises, il avait ouvert la fenêtre et fermé les yeux. En finir une bonne fois pour toute. Trop usé de l’intérieur pour continuer de se battre. Place aux jeunes plus solides. Mais chaque fois, les visages de sa femme, sa fille, leurs amis, les gens de son équipe, lui avaient fait rouvrir les yeux et refermer la fenêtre. Redonner un coup de fouet. Les sirènes le font sursauter. Il écrase le mégot et se précipite vers l’entrée de l’immeuble. Retour de la colère.

       Une colère campée au milieu de son équipe. Lui parler ou pas ? L’invité sans carton d'invitation  est redoutable en communication. Une machine à réparties et argumentaires. Il est capable de retourner n’importe quel situation à son avantage. Des années de «self combat de mots» appris dans les grandes écoles. Il sait qu’il ne fera pas le poids. Encore moins si sa colère submerge ses propos. Il calme sa respiration. Ne t’énerve pas sinon tu as perdu, se répète-t-il. « C’est qu’un homme. Rien de plus, rien de moins.». Imagine le là où tu vas tous les jours. ». Sa grand-mère, ouvrière et résistante, n’avait peur de personne. Même si les fantômes d’ années sombres n’ont cessé de venir la hanter en pleine nuit. Il repositionne son badge professionnel sur son sa poitrine.. Une pensée le traverse. Le père de l’homme, venu les visiter, a exercé le même métier que le sien. Une coïncidence qui ne changera évidemment rien à un éventuel dialogue. Le père et le fils ne travaillant pas sur les mêmes milliards. L’un sous le cerveau. Et l’autre à la bourse. Le père Neurologue et son fils Président de la République.

     Aura-t-il les bons mots ? Sa seule préoccupation quand la délégation arrive à l’étage de neurologie. Il sait qu’il les aura. Impossible de faire autrement. Parce qu’il ne parlera pas qu’en son nom. Mais aussi en celui de toute l’équipe de l’hôpital et des patients. Plus tous les autres lieux de santé publique. Il parlera également pour ce gosse aux milliards d’héritage à partager avec son frère. « M’dame, je veux un livre sui explique tout sur les milliards de neurones. Vous savez que vous en avez cent milliards dans votre tête. Je rigole pas. C’est Papa qui me l’a dit. Il dit que c'est comme un héritage. Tout le monde en a à la naissance. ». La bibliothécaire avait souri avant de lui conseiller des revues et encyclopédies scientifiques. Le début de sa passion pour le cerveau humain. Il esquisse un sourire en se remémorant l'enfant qu'il était, impatient et bouffé de curiosité. Hors de question de brader un tel héritage.

     « Bienvenue dans notre cher hôpital public, Monsieur le Président. ».

     Neurones versus neurones.

 

PS) Cette fiction est inspirée de la rencontre d’un neurologue et du président de la République. Le père de celui-ci étant lui-même  médecin et professeur de neurologie. Une fiction, sans doute loin de la réalité, qui ne changera rien à l’état de l’hôpital public. Les médecins, infirmières, etc, ne cessent de lancer des alertes. Comme ce neurologue dont on sent la passion pour son métier et la santé publique. Une passion mêlée d’inquiétude. Merci à toutes les mains des cliniques et hôpitaux de ce pays. Des métiers souvent pénibles à de nombreux niveaux.

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