Brigade du Je

«Revenue de rien sans revenus. Avec le désir de continuer. Encore prête à perdre. Mais toujours en jouant. Pas prête à gagner ? Si. C’est mon objectif principal : prouver que c’est possible. Bien enracinée au présent. Qui suis-je ? Une femme désespérée. Un désespoir optimiste. Je... »Votre clavier est bloqué par nos services. Les quatre mots clignotent sur mon écran. Repéré par la Brigade du Je.

     

Nino Ferrer "Je voudrais être noir" | Archive INA © Ina Chansons
 

                                                                                         

                                                                                                                                «Je est un autre.». Arthur Rimbaud

   

      Revenue de rien sans revenus. Avec le désir de continuer. Ne pas lâcher son désir. Celui de construire. Avancer. Reculer. Avancer plus loin. Reculer moins. Grignoter du terrain au pessimisme. Et au cynisme. Rester curieux et enthousiaste. Elle sait que ce sera dur. Pas facile du tout en notre époque. Quand tout semble verrouillé. Comme un double masque. Dehors et en soi. Malgré tout ça, je suis encore prête à perdre. Mais toujours en jouant. Pas prête à gagner ? Si. C’est mon objectif principal : prouver que c’est possible. Bien enracinée dans les saisons du présent. Qui suis-je ? Une femme désespérée. Un désespoir optimiste.

        Je...

         Votre clavier est bloqué. Les quatre mots clignotent sur mon écran. Je m’en doutais. Repéré par l’un des algorithmes gérant le domaine de la fiction sur tout le territoire. Celui de la Brigade du Je. Me signifiant l’interdiction de me mettre dans la peau d’une femme. J'ai été repéré. Pas la première fois que j'essaye de transgresser les nouvelles règles. Me mettre dans la peau d’un riche, d’un croyant, d’un…, d’une… ; quelqu’un d’autre que ce que je suis réellement. Un reste d’empathie nomade dont je n’arrive pas à me débarrasser. Cette addiction à vouloir voyager à l’intérieur du je d’une histoire aux antipodes de la mienne. Un jeu qui date de mon enfance. Être un ou une autre comme certains vont visiter des pays inconnus avec des us et coutumes différents. Un échange de je ouvert à tous et toutes. Un voyage entres autres pour continuer de s'interroger sur soi, les autres, le monde. Ce que j'ai tenté ce jour. En vain.  Je me suis encore fait choper. Avec une amende à la clef. Très grosse somme à cause de la récidive. C’est le jeu. Je suis au courant de l'interdiction à tout homme d’emprunter un je féminin. Les femmes n’ont pas non plus le droit de détourner un je masculin. Chacun assigné à son corps et identité déclarée aux autorités. Même dans la fiction. Avec parfois des dérogations d’utilisation du je pour celles et ceux changeant de corps. Ça s’est durci depuis l’arrivée du nouveau duo au ministère des Cultes et de la Culture. Même leurs collègues trouvent que le duo en fait trop. Avec une volonté manifeste de tout contrôler. Certains l’ont rebaptisé le ministère des droits d’être que soi. Interdiction aussi à un blanc d’écrire au nom d’un noir. Et inversement. Pareil pour toutes les autres couleurs de peau et les genres. Un article a été ajouté récemment pour interdire aussi de changer de classe sociale. Le je est très surveillé. Contrairement aux autres pronoms personnels. J’avais déjà été bloqué en voulant m’identifier à un homo asiatique. Double atteinte. Celle de la couleur et l’ orientation sexuelle. « Vous êtes hétérosexuel blanc prolettré. Issu d’un quartier populaire, marié, père de deux enfants. Votre je doit correspondre à toutes les infos que nous avons sur votre personnalité. Formellement interdit de sortir de votre identité inscrite dans nos registres numériques. Merci donc de bien vouloir rectifier votre texte dans les plus brefs délais. Revenir à votre je initial et validé par nos services. Sous peine de voir votre clavier définitivement inactivé.». Pourquoi avoir tenté une nouvelle échappée à bord d'un autre je ?

        Ma petite révolte stupide du matin. Sans doute pas le seul a provoquer les algorithmes. Mais, à mon avis, nous sommes de moins en moins. La résignation est de mise. Même si nous avons été nombreux à gueuler contre ce nouvel ordre. Des manifestations partout sur la surface du globe. Contre quoi exactement ? Chaque individu et groupe voulant d’abord défendre bien sûr une privation de liberté le touchant de près. Mais tous unis contre un nouvel ordre mondial en marche. Lequel ? Difficile de le définir en quelques mots ou une formule. « Des réunions entre noirs ou « racisés » comme on dit désormais déclarées non-mixtes en 2021. Un blanc peut y assister, mais ne pas prendre la parole. Pareil pour certaines réunions entre femmes. De nombreux groupes se déclarant minoritaires ont instauré ce genre de non-mixité. À une époque, j’aurais pu le comprendre. Nous ne sommes pas à la période de la ségrégation américaine. Ni de l’esclavage. Et aujourd’hui, les femmes ont accès à la parole. Nous sommes en 2021.

      Faut tenir compte de l’époque. Des avancées pour les femmes et de la lutte contre le racisme. Grace à des femmes et des hommes qui nous ont ouvert de nombreuses portes. Ne pas oublier les luttes de nos ascendants. Le statut de la femme n’est plus le même qu’avant les années 70. De plus en plus de gueules colorées à la télé et parmi les dirigeants. En bas de l’échelle, on s’en fout de la couleur et du sexe ; du moment que tu rapportes du fric aux actionnaires et que tu pousses ton caddy. C’est une autre affaire,  l'écrasement social n'est plus du tout un sujet dans les tuyaux de l'actualité. Belle diversion du haut du panier se servant de combats importants pour cacher son exploitation sociale. Bref… Certes, tout n’est pas parfait de nos jours. Mais faut qu’ils arrêtent de tout voir par la couleur, la religion, ou le sexe. Bien sûr qu'il faut se battre contre la violence faite aux femmes, le sexisme,  le racisme, l’antisémitisme, l'homophobie, ... Mais  ce ne sont pas les seuls maux sur la planète. Certains veulent évacuer tous les autres sujets ne les concernant pas directement. Une sorte d'OPA sur les bonnes causes à défendre.  Prêts pour ça à rajouter de la division. Leurs conneries donnent raison à un parti que je déteste. Y en a marre de leurs conneries. Si ça continue, moi aussi je vais devenir aussi con. Pourtant pas plus antiraciste et militant pour les droits des femmes que moi. Dans toutes les manifs et d'autres actions. Je vais continuer à lutter contres ces saloperies  mais je sens que.... L'usure me gagne. Militer contre des fachos de tout poil depuis si longtemps pour me retrouver face à de nouveaux fachos colorés ou avec des visages de femmes fermés made in 2021. Impossible d'émettre un argument contradictoire sans être traité de raciste ou sexiste. Marre de me retrouver coincé entre les cons et les connes d'hier et la connerie nouvelle. Moi aussi, si ça continue, je ne vais penser et voir le monde qu'à travers mon regard de mâle blanc nanti et potentiellement violeur et harceleur. devenir aussi borné et fermé au débat d'idées qu'eux. Créer ma zone de confort non-mixte. Avec que des gens comme moi. ». Ce sont les propos d’un copain. Pas le seul très remonté contre les réunions non-mixtes qui font la une.

     Contrairement à moi. Pourquoi pas ce genre de réunions. Si c’est une façon de faire avancer certains combats. Peut-être pas d’autres solutions préliminaires pour lutter. Rares les avancés sans provocation et parfois violence. Ce n’est pas un scoop de dire que la parole est une arme de combat. Certains sont plus doués que d’autres. Souvent les mêmes depuis des siècles. Comme les femmes et les femmes ayant accès entre autres à des écoles de « combat de parole ». J’étais donc pour les réunions non-mixtes. Qu’entre les personnes concernées par les mêmes problématiques et la volonté de briser un carcan les enfermant. Avec beaucoup de pain sur une planche qui leur est savonnée depuis des centaines d’années. Après tout ; en quoi ça me gêne pas que des femmes se réunissent entre elles, des Noirs entre eux, des Arabes entre eux ? Cela se fait déjà dans la plupart des lieux de culte. Ou au « Dîner du siècle ». L’entre-soi n’a pas été inventé par les adeptes des réunions non-mixtes. Chaque groupe libre du choix des individus assistant à ses rencontres. Comme une invitation à une fête ou un anniversaire. Une liberté de choisir avec qui on veut parler. Même si je trouve triste et peu productifs d’échanger entre miroirs. Mais rien à redire. Je ne suis pas du tout inquiet. Juste une étape d’un combat légitime. Pour réparer une injustice. Et une bagarre pour les mêmes droits pour tous et toutes.

    Sans me douter de ce que ce genre de réunions allait générer. Certains des fers de lance de la « non-mixité» ont peu à peu durci leurs positions. De plus en plus présents sur les réseaux sociaux et inconscient collectif. Se servant de la culpabilisation, de la désignation de boucs émissaires dangereux pour la cohésion du groupe, et d’autres techniques de manipulation pour créer de nouveaux murs. Ce qui n’était qu’une méthode pour libérer la parole des mains des habituels est devenu un nouvel ordre. Une nouvelle domination. Plus la possibilité de sortir de son cercle. Chacun chez soi. Tout ne s’est pas fait en un jour. De petits renoncements en grands renoncements. La phrase très connue du pasteur Martin Niemöller, m’est revenu en mémoire. Avec un détournement pour notre époque. « Quand ils sont venus séparer…». Une fiction est remontée peu après à la surface. Celle de « Matin brun». Une courte nouvelle décrivant l’arrivée à pas lents, jour après jour, d’une dictature. Bientôt un « Matin non-mixte»? La question pouvait se poser.

        Plus aujourd’hui. Nous avons la réponse. Celle qui vient de s’afficher sur l’écran de ce texte. Fort heureusement une fiction. Quoi que, à plusieurs reprises, des femmes et des hommes n’ont pas du tout apprécié que je me glisse dans la peau d’une femme. Notamment celle d’un commissaire de police et une autre femme ayant su une « phalloplastie sauvage ». «Qui êtes-vous pour greffer une bite entre les cuisses d’une femme ? Encore un truc de mâle surpuissant.». Elle a jeté sa phrase en passant devant le stand du salon du livre. J’ai relevé les yeux. Une femme et un homme devant mes bouquins. Me fusillant du regard. Je suis resté muet. Mais prêt à en discuter. Leur demandé ce qui les avait choqués dans la fiction. Ils n’ont pas répondu. Je n’ai pas insisté. Me contentant de les regarder s’éloigner. Leur colère de dos dans les allées. D’autres auteurs ou auteures à remettre dans le droit chemin ? Seule fois où j’ai eu affaire à une réaction aussi forte. Et si ce couple avait été ministre de l'Intérieur ou de la culture ?

        En espérant me tromper, j’ai l’impression que les diviseurs de toutes sortes progressent. Les anciens continuent de diviser. Profitant même de la confusion pour reprendre du poil de la bête immonde. Cherchant à jeter les pauvres de couleurs et religions différentes les uns contre les autres. Ces diviseurs sont très visibles. Ils avancent à visage découvert depuis fort longtemps. Même si les faces de la haine ont été rajeunies et féminisées notamment à la direction. Sans doute que leur représentante sera au second tour des élections présidentielles. Sera-t-elle élue ? Si elle l’est, ce sera grâce à ses électeurs et celles et ceux qui jouent avec elle pour garder le pouvoir. Et, cerise sur le gâteau sombre de l’époque, voici l’arrivée de nouveaux diviseurs et diviseuses. Certes différents de nos habituels architectes -majorité d’hommes blancs- de murs entre les groupes et individus. Toutefois aussi dangereux à terme.

       Pourtant indéniable que leurs luttes pour les femmes écrasées à tous les sens du terme, les noirs, les musulmans, les LGBT, et tous ceux souffrant d’une discrimination active ou passive, sont très importantes. Des combats incontournables pour progresser. Comme ceux contre le réchauffement climatique. Déboulonner les idées écrasantes  qui dominent est une nécessité. Même une victoire. Les déboulonneurs d’un passé écrasant posent de bonnes questions sur l’état du monde. Mais pour certains et certaines avec des réponses inspirées du pire de l’ancien monde. Plus difficile de déboulonner les réflexes du pouvoir ? Une autre question à se poser. Sur le socle le plus ébranlé en ce moment. D’aucuns voudraient voir cette statue essentielle se briser au sol. Quelle est-elle ? La statue du doute. L'une de celle qui nous empêchera de tous perdre. Une perte ensemble ou séparée.

        Tous et toutes bientôt réunis dans la même impasse ?

   



Liste de questions non exhaustive



Nino Ferrer plus autorisé à devenir Noir ?

Mahmoud Darwich récité que par des Palestiniens ?

Louis-Ferdinand Céline lu que par des blancs d’extrême-droite ?

Primo Levi lu que par des Juifs ?

Louis Aragon lu que par des communistes ?

Marcel Proust lu que par des homos blancs et nantis ?

Annie Ernaux lue que par des femmes ?

Bukowski lu que par des alcooliques ?

Virginies Despentes lue que par des lesbiennes ?

Idir écouté que par des Kabyles ?

Georges Brassens écouté que par des moustachus ?

Jacques Brel écouté que par des Belges ?

Le couscous mangé que par des musulmans ?

La pizza réservé aux Italiens ?

Les nems que pour les Chinois ?

La choucroute que dans les assiettes d'Alsaciens ?

Les livres religieux lus que par les adeptes d'une religion ?

Mano Solo écouté que par des Junkies ?

Frantz Fanon lu que par des Noirs ?

Mediapart lu que par des Mediapartistes ?

France Culture écouté que par des Franceculturistes ?

L'humour réservé aux humoristes ?

Le silence aux silencistes ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.