À hauteur d'être

Son envol s’est arrêté. Un arrêt soudain. Les ailes bouffées par un crabe. Une voix qui n’avait pas tout dit. Ses ailes à peine déployées sur des pages. Et déjà tant dit. Bien dit. Le récit de reins brisés. Des corps cassés. Aucune brisure effaçable. Les reins ont de la mémoire. Quelle est cette voix ?

 © Marianne A © Marianne A



Son envol s’est arrêté.

Un arrêt soudain.

Les ailes bouffées par un crabe.

Une voix qui n’avait pas tout dit.

Ses ailes à peine déployées sur des pages.

Et déjà tant dit.

Bien dit.

Avec le ventre et la tête.

Sans oublier le cœur.

Des mots chair.

Pas dire pour briller.

Ni pour passer le temps.

Dire parce qu’il n’y a que ça à faire.

Incontournable.

Remonter la merde d’en bas.

Et la poésie.

Le récit de reins brisés.

Des corps cassés.

Une brisure inscrite dans la chair.

Lue dans les regards brisés au-dessus de son berceau.

Ou venue après.

Se creusant au fil du temps.

Certaines brisures impossibles à ressouder.

D’autres plus ou moins.

Aucune effaçable.

Les reins ont de la mémoire.

Même avec des histoires de riens.

Quelle est cette voix ?

Celle d' un homme à hauteur d’être.

Suant la même sueur que son voisin.

Pas venu pour rester avec lui.

Ni pour une étude sociologique.

Juste là à l’appel du frigo.

Vidant son corps pour le remplir.

Mais avec une réserve intime.

Pour ne pas être essoré entièrement par le boulot.

Résister aux morsures de la machine.

Puisant dans sa réserve intime.

Celles de ses mots.

Lus et vécus.

Ses mots à dire le réel.

Le sien.

Et le réel des autres passagers de la Ligne.

L’ogresse-usine n’a pas réussi à le briser.

Un seul crabe lui a fait mettre genou à terre.

Pour disparaître de la surface du monde.

Le réel et celui qu’il façonna.

Un monde entre les mains d’un géant.

De la poésie plein les doigts.

Celle de la colère, du rire, du reste.

Son corps réduit en poussière de silence.

Pas ces mots.

Trop forts pour être avalés par du silence.

Une voix irréductible.

Aussi légère que pesante.

Le poids du dire sans détour.

La légèreté de la poésie.

Toujours une voix à écouter ou réécouter.

Suffit de tendre la main.

Ouvrir les yeux.

Et le reste de soi.

Sa voix dans son livre.

Ses lignes.

Rares les voix évoquant les êtres du sous-sol.

Vivant si près si profond.

Un autre pays dans le nôtre.

Une voix offrant un visage aux invisibles.

Une couleur.

Celle invisible.

Sous la peau.

La couleur de l’écrasement.

Sans les enfermer dans la condescendance.

Leur redonnant ce qui est à eux.

Irréductible.

Leur hauteur d’être.

Même écrasés sous les roues de la machine.

La voix de Joseph Ponthus est là.

À portée de ses lignes



NB : Ce texte a été écrit à chaud après avoir refermé « À la ligne ». Et pris une claque. Un très grand livre. Toute notre époque se trouve dans ses lignes. Le pire et le meilleur mêlés. Nous rappelant l'existence de la classe ouvrière. Elle ne se trouve pas que dans Zola. Des êtres de chair et variable d'ajustement sont bouffés en ce moment par l'usine. Et ailleurs. Un rappel pour une partie des «zélites» qui a détourné les yeux de la classe ouvrière. Qui se lèvera et se cassera - aussi - pour les ouvriers ? L'écrasement social plus bancable dans les médias, la culture, et les programmes politiques ? Un livre puissant pas uniquement pour la peinture d'un milieu. Mais aussi pour sa langue. Une langue très forte et poétique. Celle d'un grand auteur.













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