Marianne contre les noyeurs

Certains rêvent de noyer un homme. Le monde n’est pas qu'un dîner placé en ville ou une allée de roses. Quelques-uns réalisent leur rêve meurtrier en noyant ou avec non-assistance à personne en danger. Sale mission accomplie.Mais impossible d'étouffer une part de l'être du noyé. La mémoire. Celles de tout ce qu’il a vécu. Ainsi que sa trace dans la mémoire des autres. Et son enfance insubmersible.

L'Epopée des Verts de 1976 © le coq sportif


                                        Pour les anciens et nouveaux des quartiers de Montreuil (93) et d'ailleurs....

 

          Certains rêvent de noyer un homme. Le monde n’est pas qu'un dîner placé en ville ou une allée de roses. Quelques-uns réalisent leur rêve meurtrier en noyant ou avec non-assistance à personne en danger. Sale mission accomplie. Des preuves existent en mots et images dans l’histoire de notre pays et du monde. Mais noyer l’invisible n’est à la portée de personne. Même du plus fort des individus. Un dictateur pourra faire noyer des milliers de gens. Sans jamais étouffer une part de chaque assassiné.  Sa mémoire. Celles de tout ce qu’il a vécu. Ainsi que sa trace dans la mémoire des autres. Une trace indélébile. Comme son enfance insubmersible.

    L’annonce de la mort de Henri Weber a télescopé celle des « rêveurs de noyade » de bord de Seine. La photo de l’homme politique tournait en boucle sur tweeter. Avec comme toujours, ce qui est normal, plus de louanges que de critiques. Guère un scoop de dire que les morts ont toujours plus d’amis que de leur vivant. Je ne connaissais cet homme que de nom et textes. Comme d’autres personnalités publiques qui tapissent le papier peint de notre histoire collective. Sa trajectoire politique revisitée par les journalistes ou anciens compagnons de route. Un passage de son histoire que j’ai traversé d’un œil très rapide. Avec l’impression d’avoir déjà lu ça moult fois. Tort d’avoir survolé cet aspect de sa bio ? Sans doute ma méfiance de tous les iste, même derrière «anarch». Nettement plus intéressé par sa trajectoire non encartée. Celle d’un gosse juif à Belleville. Comme un certain Henri Krasucki et Claude Moine. Communisme N’Roll dans le même quartier populaire de Paname. J’ai aussitôt repensé à la chanson d’Eddy Mitchell. Henri Weber était un p’tit gars de Belleville mêlant le titi parisien au yiddish. Et inversement. Plus le reste de la langue française. Avec aussi la première clope, le premier amour, la première cuite, la première lecture, la première manif, le premier film… Toutes les premières fois nous habitant à perpétuité. Qui pourra retirer la collection d’éphémères d’un homme en construction ? Ce petit gosse de Belleville qui a cru aux lendemains qui chantaient.

    Pareille collection d’éphémères pour un bicot ou une bicote taillable et noyable à merci. Métèque jeté dans un fleuve ou laissé crever devant ses yeux avec un rictus satisfait. Personne ne pourra étouffer tout ce que cet être noyé a vécu dans la patrie des lumières. Que ce soit son pays natal ou pas. Dans les deux cas: la patrie de son dernier souffle. Ses joies, ses tristesses, ses rires, ses coups de gueule, ses lâchetés, son courage, sa force de rêve, sa connerie, le travail de ses mains et sa tête, ses doutes… Un ratonneur, qu’il soit flic ou pas, peut jouir de la mort par noyade d’un basané qui passait par là. Une jouissance partageable dans son réseau de la haine. Que peut-il espérer de plus ? Rien. Si ce n’est une condamnation. Pour qu’il puisse se regarder dans le miroir de la société. Un visage d’homme, et même d’ancien enfant. Car, malgré son crime, il restera un humain. Semblable à ses semblables tous porteurs asymptomatiques du pire de l’humanité. Tant mieux que le virus ne se propage pas aussi vite que le Covid 19. Peut-être que « rêveur de noyades », confronté à la justice, pourra-t-il découvrir aussi la part monstrueuse de son visage. Celle incapable d’empathie. L’humanité noyée en lui. Réussira-t-il à lui tendre la main ?

      Après la disparition médiatisée d’un homme politique, celle d’un joueur et entraîneur de foot. Le premier emporté par le Covid. Contrairement au second mort d’une autre maladie. Presque rassurant que le virus n’ait pas le monopole de la mort. La disparition de Robert Herbin a sans doute eu un écho sous la peau de Pascal, Momo, André, Abdel, Malika…. Je vois leurs têtes d’ados négociant les images Panini. Les anciens et les jeunes désormais des anciens sont remontés d’un coup de la fin des années 70. Tous, filles et garçons, derrière les « Allez qui c'est les plus forts ? Évidemment, c'est les verts. Nous on joue au football et on n'a pas de frontières c’est sûr, on va gagner.». Un quartier populaire du 93 en grande partie derrière une équipe loin du pérife parisien. Dieu et Giscard passaient bien après Robert Herbin et tous les Verts de St-Etienne. Sans oublier le signe ostentatoire de la religion la plus puissante du moment : la pince à tiercé. Pas de bobo ou de beaufs. Même si les distances de classes existaient déjà. Que sont tous devenus tous ces ados. Vivants ou morts chacun dans leur coin. Toujours dans le quartier ou à l’autre bout de la planète. Mais la mort de Robert Herbin rassemble la majorité de ces individus dans la même mémoire. Une mémoire populaire. Quels que soient leur vote et haine du jour. Tous en deuil du Sphinx à la tignasse blonde. Mais avec la couleur verte d’un passé aux éternels poteaux carrés.

       Deux anciens gosses de France sont morts. L’un et l’autre de la même génération. Celle qui a connu les heures sombres de notre histoire. Ce passé que quelques-uns veulent remettre au menu dans les cuisines de France. Faire repasser les pires plats du passé. Notamment ceux qu’un certain Maurice Papon a exporté de la Garonne en 1940 au bord de Seine en 1961. Les mêmes rives résonnant en avril 2020 d'un «bicot comme, ça nage pas ! Ha,ha ! Tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied ! ». Certains ratonneurs paraissent visiblement prêts aujourd’hui à vouloir remonter le courant sanglant de l’histoire. Pour reprendre le flambeau de leurs aînés de 40 ou 61 sous le même uniforme. Vouloir ou rêver de noyer des individus « pas assez de souche » ou contestataires, dans les eaux de la France républicaine. Henri Weber, Robert Herbin (proche à un moment des communistes), et le bicot qui ne sait pas nager, auraient été susceptibles de se retrouver dans la même charrette de noyés à une autre époque. Fort heureusement, nous ne sommes pas dans la même configuration qu’en 1940 ou 1961. Ne mélangeons pas tout. La France de Papon 40 et 61 n’est pas celle de 2020. Même si souvent refluent des odeurs nauséabondes du passé. Et que les obscurantismes religieux ou-et- identitaires fleurissent en toutes saisons. Toutefois, ce genre de propos n'est pas du tout anodin. Ni à prendre à la légère.
Comme toutes les saloperies antisémites, inslamophobes, sexistes, homophobes, ect, qui ponctuent les murs des villes et des villages et de la toile. Des mots qui sont le reflet d’un air vicié par un autre virus que le Covid 19. Des propos qui cherchent - consciemment ou pas - à vouloir polluer une mémoire. Celle de tout un peuple.

      Un peuple qui a déjà prouvé sa résistance au pire. Avec des armes ou d’autres moyens. Peut-être même le père, la grand-mère, un oncle, du flic souhaitant la noyade du bicot. Connerie d’un coq en uniforme ou racisme profond ? Difficile de répondre sans connaître les tenants et aboutissants de l'histoire ces flics. C'est à la justice de faire son boulot. Pas celle des tribunaux du Net qui condamnent à tour de clic et pouces baissés. Pour autant nulle excuse. Ni non plus l’intention de mettre tous les flics dans le panier des « rêveurs de noyades » de bicots. Aussi stupide de dire que tous les musulmans sont des terroristes, tous les Juifs des banquier avides de fric, tous les gitans des voleurs de poules, tous les hommes des harceleurs, tous les supporters de foot des hooligans... . Ce qui ne dédouane pas de la violence de leurs propos. Une ignoble violence.

     Pas uniquement contre les bicots et leurs autres cibles (le cerveau reptilien cherche toujours de nouvelles proies). Une violence aussi contre tout un pays. Le leur. Sans oublier non plus une insulte à la majorité de leurs collègues avec une morale et haute idée de la police républicaine. Conscient de leur tâche et rôle comme de nombreux fonctionnaires tels les enseignants, les blouses blanches des hôpitaux, les éboueurs… Tous œuvrant pour le même service public. Une République qui ne noie personne. Au contraire. Elle jettera une bouée de sauvetage à n’importe quel humain en détresse. Un navire battant pavillon  « Liberté, Égalité, Fraternité. Il est toujours bien présent sur les flots de France et du monde.  Et pas prêt de chavirer. Se méfier tout de même des attaques de rouille brune.

     Pendant que quelques-uns rêvent de noyer leurs contemporains, d’autres plongent à l’eau pour les sauver. Hier et aujourd’hui. Parmi eux, une femme portant secours à des enfants. Ils n’ont pas été noyés. Mais elle est morte. En plus du courage physique, une grande force de pensée. Marianne a souvent eu les traits d’actrices et de chanteuses. Anne Dufourmantelle en Marianne sauvant la France de la noyade ? Un buste, celui d’une grande intellectuelle et femme courageuse, qui sortirait de l’ordinaire dans nos 36000 communes. Peut-être que ses proches et sa famille trouveront l’idée stupide. Une initiative très société du spectacle. Difficile de ne pas leur donner raison sur le fond. Bien entendu préférable de lire ou relire ses textes et écouter ses conférences et entretiens. Mais, quoi qu’il en soit, important de rappeler que ce pays c’est aussi elle et de nombreux autres prêts à tendre la main à l’autre. Marianne, Nadia, Fatoumata, Véronique, Abdel, Olivier, Demba, Samuel, Philippe,….Des mains visibles ou invisibles qui empêchent la noyade collective. Et nous font avancer.

       Une question se pose en ces temps d’incertitude et réveil de l’obscurantisme. Où trouver des masques anti-haine et connerie humaine ? Pas à la pharmacie. Ni en supermarchés. Mais on peut en trouver très facilement. En vente ou en prêt dans de nombreux lieux. Disponible même à domicile. Dans les écoles, les facs, bibliothèques, les libraires, les cinémas, les musées, les écoles, sur le Web, au comptoir, sur un banc… Mais ils sont plus complexes à porter que ceux contre le Covid 19. Ils se mettent sous le crâne. Comme protection contre un virus très résistant. Il traverse l’histoire du monde depuis la nuit des temps. Très difficile à localiser. Un virus capable de changer de masques pour nuire. Très prospère à certaines et époques et dans des lieux souvent laissés en déshérence. Un virus qui se nourrit de la misère et connerie humaine. Une denrée rarement en rupture de stock. Mais restons optimistes. Que sera le matin du grand jour d’après ? Affaire à suivre… En tout cas, deux masques contre ce virus vieux comme le monde sont disponibles. Gratuits mais avec un réel effort pour pouvoir y avoir accès. Les protections les plus performantes du marché. « Qui c’est les plus forts ? »

        Le cœur et le cerveau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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