Maître de cérémonie

Mon corps se trouve à droite du pupitre. La famille et les copains face à celui qui va prononcer ses mots. Peut-être une femme. Mais elles sont rares dans le métier. Sans doute un silence. Des yeux rougis par les larmes. Quelques émotions cachées derrière des lunettes noires. Tous avec des masques. Même le maître de cérémonie

 

                                                                                                                          


        Mon corps se trouve à droite du pupitre. La famille et les copains seront face à celui qui va prononcer ses mots. Peut-être une femme aux commandes de mon dernier voyage. Mais elles sont rares dans le métier. Sans doute un silence. Des yeux rougis par les larmes. Quelques émotions cachées derrière des lunettes noires. Et, pour cause de Covid 19, une place vide entre chaque personne assise. Tous avec des masques. Même toi le maître de cérémonie. Je ne t'ai jamais vu. On peut se tutoyer entre collègues. Jamais vu mais je te connais bien. Pour ainsi dire de l’intérieur. J’ai été environ vingt ans maître de cérémonie. Avant d’être à cette place. La place de l'absent.

   Pourquoi vouloir mes mots dans une bouche inconnue ? J’aurais pu choisir ma femme, l’un de mes enfants, ou un de mes amis présents à la cérémonie. J’ai préféré choisir un technicien du cérémonial. Il sait exactement ce qu’il faut dire et ne pas dire. Son métier, celui que j’ai exercé longtemps, consiste à répéter le même discours. Sans vagues ni aspérités. Une sorte de protocole compassionnel décliné à voix basse. Avec toutefois une capacité d’adaptation au public dans la  « salle du grand voyage.». J’étais très fort. Un bon commercial du passage de l’au-delà. Mais pas sûr que le maître de cérémonie accepte de lire mon texte posthume. Parce que je ne vais pas être tendre avec moi. Autrement dit avec mon métier. Un point de vue n’engageant que moi. Mais j’avais envie d’en parler de ce pupitre. Libre, ou pas, au maître de cérémonie de le lire, où botter en touche. Quelqu’un se dévouera.

    Stupide de parler de ça devant vous ? Sans doute que vous airez préféré autre chose. Quand m’est venu cette idée ? « Je ne vais pas vous mentir. On se connaît assez. Vous en avez pour un ou deux mois.». Mon médecin a toujours été cash avec moi. J’ai dirigé la cérémonie de crémation de sa mère et celle de nombre de ses patients. Plus les inhumés.Le jour de son appel, j’étais en congé. En général affalé à la télé. Ce soir-là, le Premier ministre faisait son discours sur l’urgence sanitaire. « Ils nous ont baratinés depuis le début. Des commerciaux de la fake-news. Bien propres sur leur costard et leur bouche pleine de mots préfabriqués ». Ma fille aînée, en fac de droit, s’énervait le jour devant la télé. Contre un politique débitant son laïus sur écran. Ma fille ne s’était pas rendu que le type qu’elle criquait me ressemblait comme deux gouttes d’eau. Même tenue, même façon de parler. L’un et l’autre interchangeables.

     Avec nos mots aseptisés. Tous comme sortis de la même photocopie. Ce n’est pas facile. Une sacré gageure d’être capable d’une parole sans chair. Juste ouvrir la bouche dans un but précis. Occuper le temps et le terrain plus ou moins longtemps. Ce que font nombre de « parleurs sans rien dire » de plateaux télés ou à la radio. Les politiques et autres « piliers des médias » ne font pas le même travail que le maître de cérémonie funéraire. Les enjeux sont différents. Mais nous avons quelque chose en commun. Celui d’employer une langue quasi morte. Celle de la communication. La langue des managers et communicants. Vide de sens. Juste destinée à l’efficacité. Pas à dire et entendre.

     Pour autant, j’ai aimé mon métier. Malgré l’impression de ressembler à certains vendeurs de vent de notre époque. Capables de dire tout et contraire. Sans la moindre honte. Nous pouvons tout de même rendre hommage à leur talent de comédie. Quelques-uns jouent depuis longtemps. Et les nouveaux baratineurs entament une longue carrière. Bon, je vais arrêter sur cette comparaison. Vous n'êtes pas venus pour m"entendre râler contre nos dirigeants. Je l'ai assez fait. Plus toutes mes autres râleries et autres coups de gueule.  On ne se refait pas. Même sur le seuil de l'éternité.

      Revenons à la vie et la mort. En un mot : l’essentiel. Gardez la main dessus. La denrée la plus rare du monde se trouve sous votre poitrine et crâne. Voilà ce que je souhaitais dire. En espérant être dans le bon timing. D'autres attendent derrière. Et il reste encore les autres textes et ma musique. Pas de panique: vous êtes déconfinés après la cérémonie. Une bonne table vous attend tous à la maison. C’est moi qui invite mais impossible de m’inviter. Coincé dans une boîte avant de terminer ma route dans un urne. Je suis sûr que vous m’excuserez. Mon rendez-vous risque de s’éterniser. Faites honneur au repas. Tout doit disparaître. Sans modération de vrais mots et rires à table.

       La bande-son de l'éphémère.

NB :  Cette fiction est inspirée d’une cérémonie récente dans un crématorium. Chapeau pour ces employés au cœur de la douleur des autres. Leur discours préfabriqué et tout le cérémonial à la seconde près peut-être critiquable. Comme mécanique. Mais ils font leur boulot sans se mettre en avant ou essayer d’obtenir un gain sur la douleur. Si ce n’est celui de gagner leur vie. Ils sont au service du dernier voyage  d'un être et de ses  proches présents à la cérémonie. Pas - comme certains- se servant de la douleur.  Les employés des pompes Funèbres ont énormément travaillé ces dernière semaines. D'autres ombres actives dans les coulisses du Covid.

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