C’est où demain ?

Pourquoi avoir dégainé son Smartphone? La femme l’a sorti par réflexe quand elle a entendu la question derrière elle. Comme pour indiquer une adresse à un passant. Elle se sent nulle avec son téléphone à la main. Que fait cette gamine dans la rue en pleine nuit ? Une petite fille très sûre d'elle. Venue trouver une réponse à sa question.

       

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           Pourquoi avoir dégainé son Smartphone ? La femme l’a sorti par réflexe quand elle a entendu la question derrière elle. Comme pour indiquer une adresse à un passant. Elle se sent nulle avec son téléphone à la main. Que fait cette gamine dehors en pleine nuit ? Quel âge peut-elle avoir ? Pas plus d’une dizaine d’années. Une rom ou réfugiée ? Non. Elle fait plutôt petite fille de bonne famille. Comme ses nièces et les gamins du quartier. Sans doute une gamine en fugue. En tout cas, elle n’a pas du tout l’air effarouché. Au contraire. Elle se tient bien droite. Le regard sûr.

« C’est où demain ?».

     La petite fille repose la question. Cette fois d’une voix plus forte. La tête levée, elle a les yeux rivés sur la femme. Visiblement déterminée à obtenir une réponse.

« Tu es perdue ? ».

Elle répond d’un hochement de tête négatif. Le regard toujours insistant. Elle se mordille les lèvres. Impatiente.

Que faire ? Appeler la police ? La femme est déstabilisée par la situation. Loin d’imaginer tomber sur une petite fille en pleine nuit près de son domicile. L’a-t-elle déjà croisée dans le quartier ? Elle la fouille du regard. Première fois qu’elle la voit.

« Pourquoi tu me réponds pas ? ».

« Je ne comprends pas ta question.»

La petite fille souffle.

« C’est bizarre que tu saches pas répondre. Tu as fait plein d’études. Tes parents aussi. Toute ta famille sait plein de choses. Tu as un travail très très important. T’es pas n’importe qui. Puisque t’as même un chauffeur qui te ramène tous les soirs. Dans ce beau quartier. Tu es quelqu'un qui est super important et tu as même pas trente ans. Une femme très intelligente qui a tout réussi. Normalement, tu dois savoir où est demain. En fait, tu… ».

Elle fronce soudain les sourcils.

« Tu veux garder demain que pour toi. Je m’en vais alors. Puisque tu veux pas partager demain. Alors on a rien à se dire.».

Elle s’éloigne à pas rapides sur l’avenue. Petite boule de nerfs à la tignasse bouclée. La femme la regarde sans bouger. Puis elle se précipite derrière elle. Ses talons claquent dans la nuit.

« J’habite ici. Tu ne vas pas rester dehors. Il fait froid. On va appeler tes parents.».

La petite fille esquisse un sourire.

« J’ai pas encore de parents.».

La femme répond d’un sourire complice.

«C’est l’immeuble-là.»

Elle boit son chocolat chaud à petites gorgées. La femme a pris une bière. Elles sont attablées dans la cuisine. Face à face. Elles restent un long moment silencieuses. Sans se regarder.

« Je sais pourquoi tu me réponds pas à ma question. Pas parce que tu veux pas le partager. En réalité, tu sais pas où est demain. Comme tous ceux avec qui tu travailles. Des gens très importants comme toi. Ils te ressemblent. Vous vous ressemblez tous. C’est normal. Faut que vous reconnaissiez entre vous. Un peu comme les jeunes dans les cités. Que les vêtements qui changent. On les voit bien les importants à la télé avec leurs masques. Ils savent plus comment se tenir ou parler. Même dans leurs beaux vêtements. On dirait qu’ils sont punis avec leurs masques sur le visage. Obligés d’être comme les moins importants qu’eux. Ils font du bruit et des gestes pour faire sérieux, mais ils sont en réalité comme tout le monde. Dans le flou pareil que ceux que je vois dans la rue, les squares, au supermarché. Et tous les moins importants ailleurs dans la ville. Personne sait où est demain. La seule différence est que y en en a qui parle avec des grandes phrases et d’autres qui ont moins de mots. Tous à faire croire qu'ils savent. Mais aucun peut répondre à cette question. C’est où demain ? ».

Elle tapote le poignet de la femme.

« Tu sais c’est pas une honte de dire que tu sais pas. C’est mieux que de faire semblant de savoir et s’embrouiller et embrouiller tous les autres. Je t’en voudrai pas si tu sais pas. Mais si tu me mens… »

Elle la regarde droit dans les yeux.

« Si tu me mens, tu me reverras plus jamais de ta vie. Plus jamais.».

La femme scrute la petite fille. Elle est stupéfaite par l’assurance de sa gestuelle et de ses propos. D’où peut bien sortir cette gamine ? Son acuité, comme si elle lisait dans ses pensées, la trouble beaucoup. Une surdouée ? Une asperger ? En tout cas, elle a raison. Même à son haut poste, dans le staff de communication à Matignon, elle ne comprend pas ce qui se passe avec le virus. Au fond, elle est aussi paumée que les millions de gens masqués dans les rues du pays. Tous accrochés à chaque jour comme à une bouée en espérant ne pas être submergé par les courbes et vagues qui occupent les écrans et les esprits. Jour après jour à flotter sans savoir où se diriger. Quelques-uns, armés de mots et de chiffres, paradent de plateaux télé en studios radio. Des coqs et des poules sortis de la basse-cour des grandes écoles comme elle, sachant manier le verbe, occupent l’espace et squattent le moindre silence en essayant de paraître le plus crédible possible. Surtout donner l’air de tout maîtriser. Quitte à dire n’importe quoi et se contredire dans la prochaine émission. Elle est aussi rompue à ce jeu. Pour ainsi dire une championne de l’enfumage. Capable de dire tout et son contraire avec des arguments en béton. Elle a appris à mentir en tordant les mots et les chiffres à son avantage et celui de ceux qui l’emploient. Une mercenaire de la com très recherchée sur le marché. Mais là pour une fois, sur le trottoir ; elle sent que toutes ses techniques très efficaces ne passeront pas. Inutile. La petite fille ne croira pas ses mensonges.

« Tu as en effet raison. Je ne sais pas où c’est demain.».

La petite fille se gratte la joue. Elle reste un instant le regard dans le vague. L’air soucieux. Comme si derrière les traits d’une enfant se promenaient des pensées d’adulte. Elle se lève et se plante devant la fenêtre.

« Il est calme ton quartier. Pas comme d’autres où je me suis promenée. Tu est bien ici ? ».

Elle boit une gorgée de bière.

« Oui.».

« Tu t’appelles comment ?».

La petite fille souffle sur la vitre.

«Je sais pas encore.»

Elle dessine du bout de l’index un visage avec une bouche souriante.

« Désolé de te dire ça, mais… C’est quand même pas très beau ton monde. Je le voyais pas du tout comme ça. Des guerres partout. Des millions d’enfants qui meurent de faim. Des hommes qui tuent leur femme. Y en a aussi qui tuent au nom d’un Dieu dont ils sont même pas sûr qu’il existe. D’autres qui bombardent des pays pour le pétrole et pour gagner plus d’argent. Chercher à être les plus puissants de la terre. Une terre qu’ils auront plus pour longtemps et qu'ils laisseront pas en bon état à leurs enfants puisqu’ils sont en train de la détruire. La planète est de plus en plus pourrie du sol au ciel, et même sous la mer. On dirait que vous avez rien à faire des arbres, des fleurs, et des autres animaux. Vous, les hommes et les femmes, vous êtes toujours sûrs d’avoir raison. Vos certitudes comme des petits drapeaux que vous plantez partout où vous allez. Vous passez votre temps à vous mentir et vous trahir. Toi, j’ai bien vu que tu as essayé de me mentir pour pas répondre à ma question. On a l’impression que c’est vous les enfants. Pas nous. Vous êtes de grands gosses attirés par tout ce qui brille. Du fric, toujours plus de fric. Je sais pas ce que vous avez dans la tête et le cœur. En plus, vous arrêtez pas de vous tuer entre vous. Pas qu’avec d'armes à balles, mais avec des phrases. Si t’es pas avec moi, c’est que t’es contre moi. Incapables de pas être d’accord sans coller une saloperie à l’autre pour le salir et paraître comme le meilleur et le gentil. Et l’autre peut pas répondre puisqu’il a déjà son étiquette de salaud. Pire que dans une cour de récré. Je crois que ça s’appelle des punchline vos trucs. Vous êtes pas là pour parler, juste là pour parler plus fort que l’autre devant une caméra ou avec la famille ou des copains. Y a que ceux qui font le plus de bruit qu’on entend dans votre monde ? On a l’impression qu’il a plus d’abrutis que de gens intelligents. La nuance et le doute sont bien cachées en tout cas. Comme si on voyait que la bêtise à tous les étages. Moi je trouve ça nul. Vraiment nul. Et ça me donne pas du tout envie de vous ressembler à vous les grands. ».

Sa voix est tremblotante. Certains mots à peine compréhensibles. Elle parle très vite. Comme par peur d’être interrompu.

« En tout cas, c’est ma première impression de votre monde. Elle est pas bonne du tout. Sûr qu'il doit y avoir des belles choses, mais pas elles qu'on voit le plus. Sans doute qu'elles font pas assez de bruit pour être vues et entendues. Faut peut-être fouiller plus pour voir la beauté du monde et des humains. Là, j'ai pas beaucoup de temps. Je suis juste venue en repérage.»

Elle efface le dessin et souffle à nouveau sur la vitre. Son index tendu comme un crayon. Elle semble hésiter. Un pas en arrière. Puis elle recommence à dessiner. Très concentrée. Ailleurs.

La femme bâille. Elle est épuisée. À cause des journées à rallonge et de l’atmosphère depuis des mois. Une ambiance délétère. Elle en a plus que marre de passer ses journées avec le masque et se laver les mains sans cesse. Le virus a généré de nouveaux comportements au quotidien et accentué les pires en suspens ou déjà en service. La trouille et l’anxiété ricochent de regard en regard. Même les moins anxieux ne peuvent être imperméable à la tension des villes. Chaque passant est une des armes potentiel du virus. Elle se sent craquer. Fragilisée comme jamais auparavant.

Elle a fini son dessin: plusieurs visages avec que des yeux.

« Tu sais, on se connaît pas. Mais pourtant on se connaît aussi.»

Elle reprend sa place à table.

« Je ne comprends pas ce que tu veux. On ne peut pas se connaître et ne pas se connaître.».

Elle hoche la tête avec un air agacé.

« Si c’est possible. Puisque c’est ce qui se passe en ce moment.».

Elle termine son chocolat jusqu’à la dernière goutte.

« Tu en veux un autre ? ».

« Non.».

La femme se racle la gorge.

« Écoute, il est très tard. Tes parents doivent vraiment s’inquiéter. Peux-tu me donner leur numéro pour que je les prévienne ?».

Elle se lève d’un bond. La chaise tombe sur le parquet.

« Je te dis que j’ai pas encore de parents!».

La femme la fusille du regard.

« Ça suffit maintenant les conneries ! Je ne rigole plus. Sinon, je vais être obligée d’appeler la police.».

Elle a un petit rire.

« Ils pourront pas me mettre en prison puisque j’existe pas encore.».

La femme bâille et se frotte les paupières.

« Dis-moi au moins d’où tu viens.».

Elles échangent un regard.

« Je vais venir de là.».

Elle s’approche de la femme et pointe l’index sur son ventre.

«...»

Qu’est-ce qui lui arrive ? En burn-out ? Fallait que ça arrive. Le réveil va finir par sonner. Une bonne douche, un café, et au boulot. Non : elle ne dort pas. Ce n'est pas un rêve. Elle est bien assise dans sa cuisine. Devant une bière. Est-elle en train de péter les plombs ? Elle expire un grand coup et ferme les yeux. Morte de fatigue.

« J’ai pris quelques années d’avance. Je suis venue voir un peu le monde dans lequel je vais naître. Et je suis pas toute seule à faire ça. On est beaucoup de gosses pas encore nés qui sont venus faire un repérage de là où on va arriver. Très sincèrement, ça donne pas envie votre monde. Même si c’est sûr que pour moi, ce sera plus simple que pour beaucoup d’autres. Grand appartement, beau quartier, bonnes écoles, de la musique, de belles vacances… Une promesse d’enfance pas du tout comme celle qu’auront ceux en repérage comme moi que j’ai croisée. Eux leur demain est pire que le mien. Pourtant, leurs futurs parents habitent pas très loin de chez-toi. Mais y ont pas du tout la même vie que toi. Sans doute que leurs futurs enfants vont tout faire pour pas venir au monde. Ils ont déjà vu la merde que ce sera pour eux. Pourquoi venir si tu sais que c’est presque déjà foutu pour toi ? Autant laisser sa place. Quoi que c’est pas si sûr du tout. Peut-être qu’ils auront une très belle histoire. Et que moi dans ce quartier, je vais m’emmerder. On sait pas tout ce qui peut se passer après être né. Y a des choses aussi qu'on peut décider. Tout vient pas que des parents. Notre repérage c’est en fait un peu bidon. Puisque c’est vous qui un jour ou une nuit, dans un lit ou ailleurs, vous nous inviterez ou pas. Faudra juste qu’on s’accroche ou pas pour aller jusqu’au bout.».

Elle danse d’un pied sur l’autre.

« Je vois bien que je t’embête avec tout ce que je te raconte. Même pas née et déjà très bavarde et à poser des questions. T’inquiètes pas. Je vais pas t’embêter longtemps. Je vais repartir très vite. Mon repérage est terminé. C’est bien chez toi. Et toi, tu m’as l’air d’être quelqu’un de bien. Pas une femme malveillante. Et je crois que notre vie ensemble sera sympa. Même si c’est la merde partout sur la planète. Mais je suis quand même prête à revenir. Ça vaut le coup de tenter le coup de naître. Si bien sûr tu veux toujours de moi dans ton ventre. J’espère que mon père sera bien aussi que toi. Mais ça, c’est toi aussi qui décides. Moi je m’occuperai déjà de naître. Et faut pas croire que c’est aussi simple que ça de venir au monde et grandir. Mais… Je voudrais juste que tu me rendes un petit service ».

Elle plisse le front.

« Si toi et tes proches déjà sur terre vous pouviez nous préparer un monde un peu meilleur. Ou au moins un peu moins pourri. Je parle pas que des importants comme toi. Les autres aussi ont des choses à faire, même s’ils ont moins de pouvoir. C’est votre boulot de Terriens de nous préparer notre arrivée chez vous. Pas le nôtre puisqu’on est pas encore nés. Et des invités.».

Nouvel éclat de rire.

La femme sursaute. Elle ouvre les yeux. Qui a ri ? Personne dans la cuisine. C’est quoi ce bol de chocolat ? Elle n’en boit jamais le soir. Pourquoi la chaise est tombée ? Elle la remet sur ses pieds. « Je le vois bien que tu n’es pas dans ton assiette. Tu n’es pas le genre à oublier un rendez-vous ou perdre des trucs. Ça n’arrête pas en ce moment. Regarde ton visage comme il est tout chiffonné. Tes yeux sont tout rouges. Tu devrais peut-être te prendre quelques jours de repos.». Ses parents sont très inquiets pour elle. Son nouveau copain l’incite aussi à lever le pied. Elle sait qu’ils ont raison. Pourquoi ne pas se mettre en arrêt de maladie ? Certains dans le staff se frotteraient les mains. Prêt à lui piquer sa place à la moindre faiblesse de sa part. Elle doit montrer qu’elle est la plus forte. Ne pas craquer en période de grosse crise comme celle du virus. Un défi à relever. Prouver que c’est une battante. Sa carrière d’abord.

Un coup d’œil à sa montre. Plus que trois heures avant le réveil. Mais elle n’a pas du tout envie de dormir. Le corps comme une pile électrique. Se faire couler un bain ? S’éteindre devant une connerie à la télé ? Elle opte pour son lit. Au moins tenter de s’endormir. Elle s’approche de la fenêtre pour baisser le rideau. Son ventre se noue.

Une petite fille de dos dans la rue.


NB: Petit conte d’époque masquée.

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