Les hommes d'avant

Sa jupe dans notre rue c’est comme un drapeau ennemi. Une vraie déclaration de guerre. C’est elle qui a cherché. Tant pis pour elle. Elle a cherché et trouvé. Je regrette pas mon geste. Mais on ne l'empêche pas de revenir. Faut juste qu’elle marche dans la rue habillée en fille normale.C'est simple.Pas avec des fringues de pute.

 © Non crédité © Non crédité

 

«La ville n’a pas le droit de me dire comment je dois m’habiller. Ce n’est pas leur affaire. Je préfère aller en prison.»

                                                                                                                                                     Louise Rosine, 1921

 

          Sa jupe dans notre rue c’est comme un drapeau ennemi. Une vraie déclaration de guerre. C’est elle qui a cherché. Carrément venue nous provoquer. Tant pis pour elle. Elle a cherché et trouvé. Elle a payé cher. Je regrette pas mon geste. Au contraire. j’en suis très fier. Mes potes aussi. On est prêts à le refaire à la prochaine passante qui montre ses cuisses ou a un décolleté pas normal. Pas de pute chez nous. C’est moi et les potes les patrons dans le coin. Pas une femme qui va venir nous emmerder et faire la loi chez nous. Sûr que celle-là elle repassera plus par ici. Elle a compris la leçon. Son miroir a dû avoir la trouille en la voyant. Tant pis pour elle. Fallait pas venir nous provoquer comme ça. Et en plus de nous insulter. Elle ira faire la pute ailleurs. Pas chez nous.

        Que les putes qu’on jette de chez nous ? Non. C’est pareil pour les filles voilées, on en veut pas non plus. Elles ont qu’à s’habiller comme ça là-bas dans leur désert de merde. Ici, on est en France. C’est un pays laïc, pas religieux, dit Papa. Chacun est libre ici. Pas comme dans leurs putains de dictatures de sauvages. Qu’est-ce qu’on veut alors comme gonzesses ? Pas des putes et pas de musulmanes. Et je suis pas raciste. Karim c’est mon plus vieux pote et il aime pas non plus les voilées. Ou chez elles si elles veulent. Mais pas dans la rue. Moi, Karim et nos autres potes on veut des filles normales. Comme avant. Du temps de nos darons et de nos grands-pères. Avec Karim et deux autres, on a créé un groupe pour s'occuper du quartier. Personne est au courant. C’est le groupe « Hommes d'avant ». Dès qu’y en a un de nous qui voit une gonzesse habillée comme une pute ou voilée, il appelle les autres. Et on arrive pour lui pourrir la vie. Jusqu’à ce qu’elle se tire. Ou change d’habit. Qu’elle revienne en fille normale. Et là y aura pas de problème pour elle. C'est simple à comprendre. Des fringues de fille normale.

      Plus que le fric et le cul qui compte dans ce monde pourri. C’est que me disait Papa. Toujours fâché devant la télé. Pour lui c’étaient tous des pourris qui nous tuaient et tuaient la nature. Lui il aimait beaucoup la campagne et la mer. Un grand pêcheur. Y connaît tous les noms des fleurs, des arbres, des animaux. Tout le monde dit qu’il est parti pour une gonzesse. Moi je crois pas. Il doit être allé dans un coin tranquille pour se planquer. Peut-être même sur un bateau. Vivre loin de toute cette saleté dans nos villes. Avoir son bateau et être avec la mer. La nature au moins elle est franche. Pas une hypocrite comme ceux de la télé. C’est Papa qui m’a parlé du temps d’avant. Quand c'était bien.

    Papa m'expliquait plein de trucs. « Fils, ce pays est devenu de la merde. Nous les gens normaux ont est coincés entre les connards d’intégristes et les connasses de féministes qui veulent nous couper les couilles. La douce France c’est finie. » Lui y dit que c’est Dieu et les femmes qui ont tout bousillé. Sans parler des tarlouzes. Y en a partout. Que ça a la télé. Même à l’Eurovision. Papa disait que c’était les Juifs qui avaient foutu tout ce bordel partout sur la planète. Faire en sorte que les gens se bouffent entre pour pouvoir eux peinards faire des affaires sur le dos de tout le monde. Papa sait plein de choses. Pourquoi il est parti sans me prévenir ? Sûr qu'il va revenir. Et qu’on retournera bouffer une pizza ou un Macdo. J’aime bien l’entendre me parler d’un tas de choses. Je veux être un jour comme lui. Un homme d’avant.

      Depuis qu’il est parti, Maman a pété les plombs. Elle a fait une tentative de suicide. Pas un p’tit truc. Elle s’est jetée de la fenêtre. C’est super grave. Elle est sur un fauteuil roulant. C’est moi qui lui donne à bouffer. Vraiment bizarre de nourrir sa mère comme si c’était un gosse. En plus avec un bavoir. Comme elle a fait avec moi y a pas si longtemps que ça. Ça, j’arrive à le faire. Mais pas le reste. La laver ou lui… Non, ça, je peux pas. C’est une infirmière qui passe tous les jours et s’occupe de ça. Elle lui fait sa toilette et lui change ses couches. « Et si elle vit super longtemps. Qu’est-ce que tu fais avec ta daronne ? ». C’est mon pote Sam qui m’a posé la question. J’y avais pas pensé avant. Me disant même qu’ils trouveront un jour un médicament pour la guérir. Et qu’elle puisse vivre seule. Pourtant, le médecin m’a dit que c’était foutu. Ma vie aussi un peu. Je suis son fils unique. On a pas de famille. Ni d'amis. Et j’ai seize ans dans une semaine. La laisser toute seule ? Jamais de la vie.

     Ça sonne. Maman lève la tête dans son fauteuil. Elle sait qui c’est. Personne d’autre sonne chez nous, à part les erreurs. Elle sourit. Heureuse d’être nettoyée. Je sais bien qu’elle déteste quand sa couche est pleine, mais je… Pas possible. C’est au-dessus de me forces. Déjà que je fais beaucoup pour elle. Plus de collège mais ça je m’en fous. Papa m’a toujours dit que les profs c’est comme les journalistes: ils sont là pour embrouiller nos têtes. Lui il a arrêté l’école très tôt. Pas pour ça que Papa c’est un abruti. Au contraire, il sait plein de trucs. Je voyais bien quand y avait « Questions pour un Champion ». Il répondait à tout. Papa me manque. Comme si j’avais un bout de moi en moins. Il reviendra et je serai entier. Faut que j’assure pendant qu’il est pas là. Pour que quand il rentre y voit ce que j’ai fait pour Maman. Que j'ai bien géré la maison en son absence. Lui prouver que je suis un bonhomme.

        Elle est pressée ou quoi ce matin ? L’infirmière, c’est une femme de l’âge de Maman. Je l’aime bien. On dirait une femme d’avant. Celle que me montrait Papa dans des vieux magazines ou dans des émissions qui parlaient du temps où il avait mon âge. Quand les filles pensaient pas qu’à Dieu ou montrer leur nombril ou cul à toute la planète. Ça devait être vachement bien du temps de Papa et Pépé. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Chacun son rôle. On naissait, on se mariait, on avait des gosses, on travaillait, on avait la retraite, on mourait.... Ça devait être simple. Pas comme maintenant. Y font chier avec leurs histoires de genres, de trans, de PD et tout le reste. On comprend plus rien avec leurs conneries. Pareil avec leurs trucs de GPA de mes couilles. Ils arrêtent pas de nous embrouiller avec tous les trucs. Comme ceux qui changent de sexe. Des vrais malades ceux-là. Faut les foutre chez les barges. Moi je veux que ça revienne comme avant. Que tout soit bien rangé dans ma tête et mon corps. Que j’ai pas à me poser des questions tout le temps. Vivre simple, quoi.

     Maman arrête pas de bouger sur son fauteuil. Pressée d’être propre. Je vais ouvrir la porte. Putain ! C’est pas possible. Je sais pas quoi faire. Elle me fait un sourire. « Josiane est malade. C’est moi qui la remplace quinze jours dans son secteur. ». C’est la gonzesse en mini-jupe. Elle m’a reconnu ou pas ? Je crois pas. On avait les cagoules sur la tête et les masques. « Ben, ben… ». J’arrive pas à parler. Maman lui fait signe de rentrer. Elle se dirige direct vers elle. Moi j’existe plus. Maman lui prend tout de suite le bras. « C’est quoi qui vous est arrivé ?». L’infirmière fronce les sourcils. « Des connards qui n'ont pas de cerveaux. Ils m’ont agressée quand je suis sortie de chez une patiente  dans une rue pas loin d'ici. J’ai porté plainte au commissariat. Pas ces branleurs sautant à quatre sur une femme qui me diront comment je dois m’habiller. Mais bon… ». Elle pose la main sur le fauteuil roulant. « On est pas là pour refaire le monde. Votre salle de bains se trouve où, Madame ?». Maman lui montre du doigt. L'infirmière tourne le fauteuil. Je les regarde. Mon ventre est dur comme un arbre.  L’infirmière ferme la porte de la salle de bains. Elle va nettoyer Maman. Changer sa couche et lui redonner sa dignité. Ce que j'arrive pas à faire, elle va le faire. La femme que j'ai cognée à cause de sa jupe. C'est elle qui va changer la couche de Maman.

      Mon cerveau est plein de merde.

NB: Cette fiction est inspirée entre autre de l’agression récente à Strasbourg pour « délit de jupe ». D’autres femmes sont agressées à cause de leur foulard.. Quelle tenue républicaine pour le regard posé sur le corps des femmes ?

 

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