Instinct de joie

Même les saisons semblent en salle d'attente. Comme si la planète entière se trouvait sous respirateur artificiel. Survivra-t-elle ? Encore quatre semaines de confinement au menu ? Plus que quelques heures avant la réponse. Le président de la République va parler. Des millions d' oreilles en attente de ses mots. Mais pas elle. D'autres images sur sa télé.

       

LiLi drop - sur ma mob © Petit Bonheur

 

                 Même les saisons semblent confinées en salle d'attente. Comme si la planète entière se trouvait sous respirateur artificiel. Réussira-t-elle à survivre à ce virus ? Même question planétaire.  Partout sur la surface du globe, des villes et villages sont sous anesthésie locale. Avec toutefois quelques mouvements: des activités autorisés par les autorités. Comme celle de sa journée et qui continuera les prochaines semaines. Le réveil vient de sonner. Elle est sous la couette. Le jour vient à peine de se lever derrière les rideaux. Pas un bruit. Pareil à un matin après une nuit de neige. Les pas sourds d'un monde en suspens derrière les vitres. Des ombres masquées en attente, pressées de marcher sans filtre. Revivre à visage découvert. Quatre semaines de confinement total ou un nouveau plan d'attaque contre le virus ? Plus que quelques heures avant la réponse. Le président de la République va parler. Des millions d'oreilles en attente de ses mots. Elle ne l’écoutera pas. D'autres images sur sa télé.

           Elle n'a rien contre le président de la République. Ni rien pour. C'est juste un nouveau visage sur le papier peint du pays. Comme d'autres avant lui. Déjà plusieurs années qu’elle n’écoute plus les mots des robots à langue sans parole. Comme ça qu’elle les surnomme. Un constat sans haine ni désir de les combattre. Assise comme devant le même spectacle pathétique depuis des décennies. Parfois, elle les regarde sans le son. Se marrant toute seule comme devant Charlot qu’elle adore. Nul besoin de l’écouter, elle aura un ou plusieurs textos relayant ses propos. « Font chier avec leur confinement " On dirait qu’ils jouent avec nos nerfs. Bientôt, le pays sera un immense HP à ciel ouvert !». Son copain et d’autres sont très en colère. Révoltés par la situation. Elle se contente de sourire. Un sourire un peu honteux. Se sentant anormal d’apprécier les effets du confinement. Elle aime ces moments sans frontières. Solitude d’un corps dans un écrin de silence. Surtout au réveil. Profitant de cette micro-joie comme de toutes les autres. Présente. Une femme toujours à portée d’elle.

        Elle se lève. La journée à venir déjà prédécoupée par son agenda. Même lieu, même gestes. Vingt-deux ans d’une mécanique bien rodée. Une partition qu’elle a apprise depuis l’âge de dix-huit ans. Un job d’été ayant débordé et submergé son existence. Des regrets ? Non. Heureuse de son activité ? Non plus. Pour autant pas malheureuse. Un non-choix qui, au fil des années, est devenu son existence. Avec ses hauts et ses bas. « Que du vieux.». La réponse d’une de ses collègues l’agaçait à la question « quoi de neuf ?». Pas la seule à répondre de cette manière. Certains avec un haussement d’épaules ou regard chargé de résignation. Confinés volontaires depuis des années. Sans neuf.

        Certains l’accusent de trop relativiser. D’être soumise et ne pas se rebeller. Elle répond toujours d’un sourire. Son bouclier à ceux qui veulent parler à sa place. Souvent des êtres qui lui veulent du bien. Sans lui demander son avis. Certes rien sur l’échelle des valeurs de l’époque. Une invisible à toutes les tables. Quand elle a décliné sa profession, il y a toujours des petits sourires puis un silence. Au suivant ! A la suivante ! Tout est dit quand elle a dégainé son identité sociale. Rares ceux qui s’intéressent à son métier. Parfois, une question condescendante ou faussement empathique. Leur en vouloir de l’ignorer ? Au contraire. Elle est contente que l’interrogatoire continue avec sa voisine ou son voisin. De toute façon, ils n’ont pas tort : tout est résumé en un mot. Du moins sa façade. Des vitrines qu’elle regarde et écoute souvent avec un air absent. Jusqu’à ce qu’un doute vienne se glisser au creux d’une voix. Alors là, elle se déconnecte de son voyage intérieur et regarde la personne qui parle. Cherchant dans son regard ce qu’elle ne dira jamais. L’intraduisible de son être.      

          Elle ne pèse pas lourd. Une plume sur son scooter. Comme dans la chanson préférée de son père. Et qu’elle détestait. Comment se passer en boucle une chanson aussi vide ? Aujourd’hui encore, elle ne supporte pas de l’entendre. Comme d’ailleurs nombre de chansons des années 80. Une période musicale qu’elle trouve mauvaise. « Pour toi, y a que le Rap.». Sa sœur a raison. Elle n’écoute que ça et quelques chansons à textes jusqu’en 70. Le jour de son treizième anniversaire, elle a fini par lui poser la question. Il n’a pas eu l’air étonné. Pas la première à l’interroger sur sa passion pour cette chanson de variété des années 80. « Comment te dire ? Difficile de te l’expliquer. Tu sais bien que je suis pas un grand spécialiste des mots. C’est comme… Un bout d’immortalité. Quand tu es jeune et que la mort existe pas. Sur ma 102 Peugeot, j'étais le roi de la ville et du monde. La mort pouvait pas me rattraper. Moi j’aime bien retrouver cette sensation. Même si c’est con et ringard pour toi, ma fille. Je me fais ma petite piqûre d’immortalité.». Elle n’avait pas du tout aimé sa réponse. Toujours à se défiler, avait-elle pensé. Un bel homme pompiste jusqu’à la fin de sa vie. Taiseux, mais avec un sourire permanent. Il avait misé toute son existence sur un trio : sexe, vélo, courses de chevaux. À son enterrement, une seule chanson. Elle lui avait glissé le CD de « Lili Drop » dans la poche de son blouson de cuir. Parti en tenu d’immortel.      

       Aujourd’hui, elle le comprend. Pas uniquement un lâche incapable de parler à sa fille et à tous ses proches. Il était au fond comme la majorité des gens. Sans distinction de classes sociales, de couleur de peau, de croyance ou non-croyance, de sexualité, d’opinion politique… « Tous foutus depuis le début. Faut pas rêver. On est tous fœtus.». Elle ne comprenait pas pourquoi il ricanait après sa phrase. Une formule souvent resservie en fin de repas bien arrosée. Jusqu’à ce qu’un de ses oncles lui expliquent la vanne. Elle avait trouvé le jeu de mots nuls. Comme la plupart de ceux de son père. Les mêmes, dans d’autres bouches, auraient eu peut-être un effet. Mais tout ce qui venait du paternel lui paraissait nul. Sa mère avait eu raison de lâcher un tel loser. Rien à voir avec son beau-père. Guère un hasard si c’est elle qui avait refusé la garde alternée. Préférant rester chez sa mère.     

      Pour un jour vivre définitivement sous le toit de son père. Un appartement qu’il lui avait légué. Rien à se mettre sous la dent pour essayer de scanner son histoire. Pas une lettre ou une photo témoignage de son passé. Il vivait comme dans une chambre d’hôtel. Tout était parfaitement rangé. Pas la moindre poussière. Comme si n’importe qui avait vécu entre ses murs. Elle avait vendu tous les meubles et complètement changé l’agencement de l’espace. Plus rien de son père. Sauf une chose qu’elle a gardé. Un objet comme anachronique au milieu de son salon. Son copain et d’autres se moquent d’elle. La seule trace qu’il a laissée dans son sillage d’homme. Une vieille télé avec gros ventre cathodique qui pesait une tonne. Depuis combien de temps avait-il cessé de s’en servir ? La regardait-il quand même avec la transformation ? Pourquoi une telle installation ? Des questions qui resteront sans réponse. La télé était entourée d’un ruban de scène de crime. Une croix barrant l’écran.

         Certains sont apaisés devant les poissons d'un aquarium. Elle c’est assise face à son écran de télé sans son ni image. Juste son reflet et celui de sa clope en pleine nuit. Une télé qui la repose de la radio et sa tablette. Elle se sent en sécurité devant ce rectangle noir. Personne pour lui dire ce qu’elle doit penser ou aimer. Hors d’atteinte des voleurs de temps et suceurs de sens. « Comment tu peux vivre sans prendre de nouvelles du monde ? Désolé de te le dire, mais c’est une forme d’égoïsme de ta part. ». Une de copines, avec toujours une indignation sur le feu, essaye de la secouer pour qu’elle aille voter et manifester. Égoïste ? Elle s’était posé la question. Avec une part de culpabilité. Que lui répondre ? Elle n’est pas très forte pour polémiquer. À un moment, elle finit toujours par se taire et donner raison à l’autre. Sans pour autant changer d’avis. Mais les courses pour avoir le dernier mot la fatigue. Que ce soit entre proches ou dans les médias, Pourtant elle a tété une ancienne grande gueule. Redoutable. Avec une répartie et des arguments clouant le bec de ses adversaires. Comment est-elle passée de la tueuse verbale à la taiseuse souriante ? Elle n’a pas de réponse précise. Même si elle pense que la bascule a commencé à la destruction d’ un type en public dans une fête. Le réduisant à néant devant sa compagne, son fils ado, et ses copains. Il avait fini par la traiter de conne et partir seul. La soirée a continué jusqu’à l’aube. En sortant dans la rue, elle a vu une silhouette assise dans un square. C’était lui. Un dos en larmes.

        Sa réponse est restée dans la boite brouillon. « Tu as raison. C’est une forme d’égoïsme. Mais elle laissera moins d’empreinte carbone que tous ces gens s’agitant sur les écrans pour ne rien dire ni penser ou rêver. Certes, je ne vais pas transformer ou changer le monde. Mais pas non plus le pourrir plus. Ne rien faire, c’est collaborer à cette merde. Je t’évite une partie de ta réponse. Que te dire ? Tu n’as pas tort. Mais je viens d’une lignée d’esclaves qui n’ont pas eu le temps de s’occuper d’eux. Se rêver. Fallait obéir ou se révolter. Un bras te tirait pour que tu baisses la tête et un autre te secouait pour que tu la relèves. Des générations d’écartelés. Je fais les deux. Tête baissée au boulot et tête relevée le reste du temps. J’ai choisi de lire, écouter de la musique, regarder par la fenêtre, marcher… Apprendre à me rêver. Sans doute soumise d’une certaine manière. Incapable de me révolter et rêver en même temps. C’est vrai que me sens pas d’attaque - comme toi et d’autres- à tout mener de front. Trop fragile ? Désabusée ? Une autre raison ? Je n’ai pas envie d’épiloguer. Pense ce que tu veux. C’est comme ça. Chacun sa mob, son scooter, ses pieds… Pour traverser sa courte histoire vers la poussière. Je dois être à côté de la plaque. Mais ça ne me déplaît pas. Sûrement ma manière de ne pas être étouffée sous les plaques de notre époque. Mon instinct de joie ? ». Elle a appuyé sur "envoi". Prête à un retour de bâton numérique.   

        Quinze jours avant une réponse. Guère l'habitude de sa copine plutôt réactive. Quasiment à dormir avec son Smartphone.  « Des milliers de morts du Covid, un prof décapité, Yémen, Syrie, racisme, antisémitisme, islamisme, féminicide, homophobie, pollution… N’en jetez plus, la cour est pleine de larmes de tristesse et rage. Et, pendant ce temps, Madame veut se rêver et s’occuper d’elle. Nombril ô mon beau nombril… Surtout ne pas déranger Madame ; elle est occupée à son « Instinct de joie». C’est bien ce que je dis : tu ne penses qu’à toi. Nous n'avons plus rien à nous dire. Tu peux perdre mon numéro». Elle l’a bloquée sur tweeter et rayé de ses amis FB. Pas leur première brouille, ni la dernière. Une amitié explosive depuis le collège.

     Plus qu’un quart d’heure avant d’enfourcher son scooter pour aller bosser.   Elle prend son café sur le canapé. L’annonce du re-confinement va encore échauffer les esprits. La journée va être rude, soupire-elle. Clope ou pas ? Elle s’oblige à ne pas fumer avant 10H00. Pas un jour comme un autre. Tout un pays est en attente. Elle roule une cigarette et regarde la télé. Comme des yeux derrière l’écran. Le regard d’un père resté inconnu. Une dizaine d’années qu’il passe devant sa fille. Toujours aussi taiseux. Éternellement bien sur sa mob qui traverse le salon.

       Elle sourit.

« Ça fera 57 euros et 30 centimes.»

 

NB : Fiction inspirée d’une récente conversation. Que faire ? Une question après un constat sombre de l’état de notre monde. Banalité récurrente. Après un silence, une réponse a pointé son nez. Sans solution aux problèmes à rallonges de notre époque. Quelle est donc cette réponse de plus encore inutile ? Profiter des micro-joies en attendant des plus grandes.

 

 

    

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