Café de la Paix

À onze ans, il voulait les secouer. Leur offrir une panoplie de Spartacus. Mais pas en vente à Auchan ni à Carrefour. Aujourd’hui, il sait que ses parents ont fait comme ils ont pu. À la hauteur de leurs moyens. Mes vieux comme il les appelait. Dans un quartier où les «gueules noires» n'étaient pas que des blancs couleur Doisneau. Mixité de sueur sans frontières.

      

                À onze  ans, il voulait les secouer. Leur offrir une panoplie de Spartacus. Mais pas en vente à Auchan ni à Carrefour. Aujourd’hui, il sait que ses parents ont fait comme ils ont pu. A la hauteur de leurs moyens. Mes vieux comme il les appelait. Le boulot, dieu, la pince à tiercé, les emmerdes, la violence, la connerie, toutes les petites joies à grande vitesse… Dans un quartier où les "gueules noires " n'étaient pas que des blancs couleur Doisneau.. Mixité de sueur sans frontières. Quelles différences entre les Dupont et les Mohamed, du même quartier et chaîne de montage ? La langue, les plats, la direction de la prière, le vin de messe, et des odeurs made in ailleurs dans les narines. Des différences d'us et coutumes - moins visibles dans les années 70 que de nos jours ? - sur le papier peint populaire de l'époque, où tous étaient fondus dans la fin de comète des trente glorieuses explosant en dernières miettes de métal dans les hauts-fourneaux de Longwy et à  Billancourt déjà trop exsangue pour désespérer. Les murs du passé industriel dématérialisés en start-up et algorithmes brillants en début de comète.

       Une existence plus difficile pour les parents d'alors, immigrés ou pas, que pour leurs rejetons aujourd'hui entre la cinquantaine et l'au-delà ? En apparence. Leur situation, malgré nombre de soucis,  lui  semble plus simple que les parents d'aujourd'hui issus des mêmes  barres ou étalés en lotissements au km. Eux avaient comme premier objectif  de faire bouillir la marmite. Puis, les ventres remplis, le loyer payé, des vêtements propres sur le dos... Les priorités réglées, ils pouvaient  penser ou juste rêver  aux vacances et aux loisirs. À un moment ou un autre, ils finissaient toujours par se tourner vers leurs gosses, surpris en plein jeu, et les tanner pour qu'ils bossent bien à l'école. Avec souvent la culpabilisation du «on s'est saignés pour toi» et la projection des parents qui auraient pu réussir si... Mission accomplie quand, après ce parcours du combattant parental, le fils ou la fille avait réussi à être envoyé en orbite au-dessus de sa condition, parmi d'autres lui ressemblant à bord de l'ascenseur social. Les élèves venus d'autres quartiers, bénéficiant de meilleurs moyens de transport dans le hall de la République. Certains, dans la cabine des exceptions, ont monté, monté, sans se poser trop de questions. Contrairement à d'autres s'interrogeant à chaque étage. Et ceux qui, trop sensibles où écartelés, ont fui par l'escalier. Burn out des origines ?

       Vouloir comprendre pourquoi et comment rajoute du poids à la charge. Il le sait bien. Devenu peintre pour se débarrasser du poids de toutes ses questions ? Écartelé entre la servitude acceptée et la volonté de savoir et relever la tête de ses parents. Une colère redoublée en se rendant compte que, pour obtenir ses réponses, il a été obligé d’apprendre la langue des responsables en partie du pourquoi et comment; traduire l’intime, le tien et celui de tes plus proches, avec les mots de ceux qui, bienveillants ou ignobles, savent toujours mieux à la place des autres. Coincés entre les suceurs de sueurs, prêts à tout pour satisfaire l'appétit insatiable des actionnaires, et les autres armés de «iste» voulant faire le bien des pauvres, la plupart du temps sans demander leur permission. Perpétuer l'impasse entre deux chaises ? Bavasser pour se sentir quelqu’un ? Jouer le singe savant avec leurs mots et concepts ? Et avec en plus, comme extrême injonction des uns et des autres, de ne pas oublier ses origines. Encore moins trahir. Même pas le droit d’un doigt d’honneur à ses origines et dépaver sous son berceau. Seuls certains peuvent cracher leur cuillère dorée et renier leurs origines sur un établi ? Oui, mesdames et messieurs, il peut le faire; tendez lui un micro et vous assisterez au spectacle. Esprit, humour, misérabilisme, tendresse, poésieLe numéro «celui qui s’en est sorti»? Ou le triple salto de «je suis un exemple» ? Faites votre choix. Culpabiliser de penser dans la main de ceux qui l’ont enfermé - le doigt qui enfonce ou la main bienveillante coupant les ailes - un gosse à travers ses parents soumis ? Les insulter ? Un crachat groupé: les exploiteurs et les desexploiteurs. Notamment certains tartuffes -pas les militants sincères- qui ont voulu coller une main jaune sur la poitrine de toute une génération, la divisant en potes basanés et blancs protecteurs, avec un marquage visible des frontières auparavant invisibles ou moins visibles qu'elles ne sont devenues «grâce» à eux. Réussite totale : faire oublier qu'ils étaient en majorité des gosses de prolos ou d'employés. Déplacer la lutte de classe sur celle de race. Que reste-t-il de cette main jaune divisant pour mieux régner ? Un gilet sur des poitrines qui tournent en rond  pour rester en orbite républicaine ?

      Rancœur ? Règlement de comptes ? Qui est-il pour juger ceux qui ont eu le mérite d'essayer ? Contrairement à lui qui a toujours fui les conflits, encarté que devant un distributeur de billets ou chez le médecin. Allez, viens danser, invite la chanson. Pendant qu’il est resté bras croisés à regarder les tours de piste du monde. Jaloux de ne pas avoir réussi, trop timide ou orgueilleux, à monter sur la piste de danse ? Que d'interrogations avant de finir par comprendre: à quoi bon perdre son temps en colère vaine, matinée de naïveté, puisque personne, ni lui, ni les autres, n’échappe au show de son époque ? Même ceux qui le produisent. Lui et ses contemporains, tous sur la scène, à jouer leur rôle dans le même cirque à ciel ouvert, cherchant à tirer l'épingle éphémère du jeu en cours. Pour certains décompter leurs followers et le nombre de pouces levés flattant son narcisse numérique. La majorité parmi les plus critiques, révoltés ou réfractaires de barricades ou d’ailleurs, tournant leur veste sur le blouson, finissent tôt ou tard par rejoindre le barnum. Et parfois devenir pire que ceux qu'ils vomissaient. Contradictions ? Lâchetés ? Trahisons ? Mauvaise foi ? Chacun fait ce qu'il peut avec sa mortalité. Les parents aussi, de quelque milieu qu'ils soient. Autant éviter de perdre du temps et de l'énergie à juger nos metteurs au monde, se dit-il en souriant. Le sourire d'un homme qui a choisi la paix avec ses parents soumis. Surtout que personne ne peut éponger le passé. Ni prendre un billet retour pour le ventre maternel.

     Il est en avance pour son rendez-vous. Son plus vieux copain était mort dans leur quartier de gosse. Ses derniers jours dans la maison de ses parents, à cent mètres du collège où ils avaient été dans la même classe de la sixième à la troisième. Avant qu’il passe par la cage prison et sac à dos sur les routes du monde. Plus d’une trentaine d’années qu’ils ne se voyaient plus. Dans ses dernières volontés, il avait demandé à ce que ce soit lui qui fasse le tri dans ses cartons de voyageurs. Ils étaient bourrés d’objets de toutes sortes. Et en plus de très nombreux carnets de notes et de dessins. Des décennies de voyages à trier en quelques jours. Et carte blanche pour en faire ce qu’il voulait. Pourquoi l’avoir chargé d’une telle mission ? Sans doute pas la meilleure personne pour trier son histoire d’homme. Pourquoi avoir accepté ? Les vrais amis se perdent de vue, l’amitié reste dans le radar. Ils avaient trop rêvé ensemble, fait tant de conneries, mêlé leur sang comme dans les western, le sang de deux gosses invincibles, pour ne pas répondre présent. Leur dernier coup ensemble ? Malgré l’invitation de sa sœur n’ayant jamais quitté la maison familiale, il avait réservé une chambre d’hôtel. Nulle envie de coucher dans une rue de son enfance. Mais aussi très gênée de se retrouver avec elle. Il était partie pour une «meuf de Paris» et une autre existence. Un départ du jour au lendemain, sans prévenir. Plaquage de son meilleur copain et de la femme qui aurait dû être de sa vie. Le beau doublé d’une fuite sans élégance. Les ardoises du silence ne s’effacent jamais.

       L’enseigne n’avait pas changé de nom. Il a ralenti devant le «Café de la Paix» où ils jouaient au baby. Boire un coup avant d’aller sonner ? Tour à tour très envie et inquiet de se retrouver parmi quelques fantômes de ce comptoir. Le lieu où il avait rencontré des peintres pour la première fois. La plupart étaient vêtus de salopettes auréolées du boulot du jour, les doigts et les cheveux ponctués de couleurs. Leur fin de journée s’éternisait à boire des coups, fumer, brailler, et à prendre ou reprendre la température d’un monde de papier froissé, planète lointaine ou proche passée de mains en mains depuis l’ouverture du bar. Les clients, ayant raté l’horoscope du matin, comparaient les prévisions avec leur réalité du jour. «Un dernier verre pour la déroute» grommelait le coude indécollable avec un accent portugais. Il ne l'a jamais vu ressortir. Loin d'être le seul habitués en jetlag  sur Air-Ricard ou Rosé Airlines. Il a poussé la porte.

         Pour être accueilli par le silence méfiant destiné à tout corps étranger plongé dans un espace chargé de promiscuité. Une odeur de tabac et d'attente flottait dans l'air. Deux types, clopes planquées sous la paume, étaient sortis précipitamment à son arrivée. La loi visiblement interprétée en ronds de fumée. Il jeta un rapide coup d’œil sur les clients. Un condé ? La question se lit dans un regard. On l'a pris à plusieurs reprises pour un flic. Notamment dans une ville du Sud Est où il était en résidence d’artiste-peintre. « T'es un flic en civil, toi ? ». L’ apostrophe avait interrompu sa visite dans les ruelles du centre-ville. «Non. Je suis un touriste.». Le questionneur avait affiché un air satisfait. « Ça va, alors.». Avant de léguer son dos à l’étranger au lieu. Peut-être raté une carrière flic, avait-il souri. Aucun peintre au comptoir. Débarqueront-ils à l’heure de l'apéro ? En compagnie du fantôme d’un «dernier pour la déroute » ? Deux patronnes officiaient à la place du bourru au berger allemand. Un écran géant avait poussé sur un mur. Que des têtes inconnues, pour lui. Et inversement.

        Les petits-enfants et arrière petits-enfants des habitants qu’il avait côtoyés. Ainsi que de nouveaux arrivants. Une majorité de moins de trente ans. «Nachave narvalo !». Son oreille s'est aussitôt sentie à domicile. Le patois urbain des quartiers populaires, telle la gouaille titparisiannesque en un autre temps, titille et irrigue, nouvelle nappe phréatique, la langue française depuis des décennies. «Moi je n’emploie pas ce langage. Comment le dire? Il… il salit le texte.». Les propos d’un de ses copains auteur, vivant encore dans une ville très populaire. Une réaction qui l’avait étonné, surtout au regard de son écriture dénonçant les injustices des sans voix. Comme si certains des mots de son enfance pouvaient souiller la page d'un livre. Des expressions indignes de la «belle langue» apprise à l’école. Pourquoi les exclure de ses bouquins ? Des mots trop tachés de gras et cambouis ? Des phrases sans gants de velours ni doigté académique ? Peur de mal se faire voir de la littérature, la vraie et légitime, qui ne pue jamais des pieds et dégueule que dans un sac à synonymes ? Montrer prose blanche, certifiée conforme par Grevisse, pour être autorisé à entrer sous telle ou telle couverture ? La trouille d’être accusé de voler l’argenterie des lettres ? Des verbes trop bruyants sous les lambris des lettres ? D'autres raisons d'ordre plus intimes ? Ils n’ont pas épilogué sur le sujet. Lui aussi a eu ce réflexe d’avoir peur de «salir la langue». Comme si elle était une propriété gardée par les vigiles de la concordance des temps.  Avec tout autour de la " langue propre" des caméras de surveillance du point virgule et de la bonne musique sur papier ou clavier. Pour la protéger de celles et ceux qui s'en servent au présent pour qu'elle ne s'use pas sous la coupole d'un Ehpad. Il a de moins en moins la trouille de la salir. En voie de guérison ?

      Un client commanda son café avec un fort accent des pays de l’est. Le turn-over continue, se dit-il avant de demander un demi. Les quartiers populaires sont comme des aimants à misère internationale. Avec un point en commun entre les anciens et nouveaux arrivants, venus du fin fond de l'Afrique ou des Balkans; tous restent de la même couleur: pauvre. Une pauvreté gravée sur les traits de leur visage. Une face qui ne peut être voilée d’une griffe de crocodile ou autre logo de camouflage. Tous cultivent le même espoir de pouvoir se barrer d'ici. Vite, encore plus vite que vite. Désir de fuite pour tous les miséreux de tous temps et sous toutes les latitudes. Qui rêve de rester dans un lieu non choisi, parfois jamais intériorisé ? Ils ont un autre fil les reliant : tous des exilés, derrière l’écran. Comment franchir la frontière virtuelle qui les sépare de la belle vitrine mobile dans la main ou rivée au mur de leur bar ? En grattant grattant grattant des lampes d’Aladin à quelques euros. Rares ceux qui, ici ou là, n’ont pas un ou plusieurs souhaits en attente  qu'ils espèrent voir se réaliser un jour. Chacun se trimballe avec la lampe d’Aladin dont il a hérité ou qu'il s'est créée. Quel âge pouvait avoir l’énorme voisin à ma gauche aspirant bruyamment son chocolat chaud ? Guère plus de vingt cinq ans.

     Une baleine en survête, avec un décolleté fessier, qui griffait des tickets avec sa clef de bagnole. Le front plissé. Une lueur dans ses yeux. Ses espoirs, ancrés dans un rectangle de papier aux couleurs criardes, revenaient l’éclairer de l’intérieur. Le retour de la lumière sous sa poitrine ? Un frémissement de sa queue étouffé sous les amas de graisse d’un quart de siècle ? Un tapis rouge se déroulait en lui. A quoi rêvait-il ? De plonger dans les mers de plasma ? Nager en compagnie de nymphes à forte poitrine tatouée ? Dans la même eau où ses clones de misère d’ailleurs se noient… Se payer le dernier I-Phone ? Offrir une soirée à une fille qu’il n’emmène en voyage qu’avec la zappette de canapé ? Effacer d’un seul toute sa graisse avec des liasses de billets ? Pouvoir croiser le regard de son gosse avec la fierté d’un père aux poches pleines ? Il balança les tickets en grommelant. Sa poignée de rêves à plusieurs zéros échoués sur le carrelage. Il glissa du tabouret de bar et gagna les chiottes.

    Remplacé par un autre rêveur.

 

NB : Ce texte est un extrait de roman en chantier dans un tiroir.

 

       

 

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