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Le cul du camion-benne comme horizon dès l’aube. Des dizaines comme moi, en tenue de travail à haute visibilité, à sillonner les rues chaque jour. Les videurs de poubelles de la ville. « Je sais bien que c’est un projet fou. Mais on peut y arriver. Et ça vaudrait le coup. Au moins de le tenter. Qui est partant ? ». On aurait dit un gosse dans le vestiaire du garage.

           

             Le cul du camion-benne comme horizon dès l’aube. En hiver, les gyrophares éclairent les façades endormies. Des dizaines comme moi, en tenue de travail à haute visibilité, à sillonner les rues chaque jour. Les videurs de poubelles de la ville. « Je sais bien que c’est un projet complètement fou. Mais on peut y arriver. Et ça vaudrait le coup au moins de le tenter. Même si c’est vraiment un projet loin de notre taf. Qui est partant ? ». L’un de mes collègues a balancé son idée en fin de tournée. On était en train de se changer dans le garage municipal. Au début, la majorité des collègues s’est dit qu’il délirait. Et que ça allait lui passer. Le lendemain, il est revenu à la charge. Pendant plusieurs semaines. Pas une fin de tournée sans nous remettre ça sur le tapis. Un grand gosse dans le vestiaire.

    Ma femme a trouvé que c’est une perte de temps. Pareil pour mes trois garçons. Ils ont pas compris ce que je foutais dans ce projet. On était une vingtaine de collègues investis dedans. « C’est super Papa ! Si tu as besoin d’un coup de mains, moi je t’aide. Et je peux demander à des copains et copines du collège. ». Seule ma petite dernière m’a encouragé. « T’es pas assez crevé pour te taper des heures en plus. Et c’est même pas payé. Laisse tomber. Ce truc là ça sert à rien. Tu sais bien que les gens ont d’autres priorités aujourd’hui. Et me dis pas que c’est ton truc à toi. Franchement, je te vois vraiment pas faire ça.». Le frangin m’a déçu. On est pas jumeaux mais c’est tout comme. Aucun besoin de se parler, juste un regard. Comme si on était dans la tête de l’autre. Mais là il a rien compris. Même s’il a raison que ce truc c’est pas pour moi. Ni pour lui et pour la plupart des gens de ma famille et de mes potes. Mais pas une raison pour renoncer. Avec les collègues on irait jusqu’au bout.

    Un local pour le magasin. Il faut absolument en dégoter une. « Appelle-pas ça un magasin. On vend rien. ». Chaque fois je me fais engueuler par le collègue qui a lancé l’idée. Magasin ou pas, il faut un endroit pour tout stocker. Le plus vite possible parce que nos caves peuvent pas tout contenir. On a tous été frapper aux portes des gens susceptibles de pouvoir nous aider. Moi je suis allé voir un couple que je connais un peu. Ils vivent dans une maison au bout de la rue. On se croise dans la rue et au repas de quartier. Elle est avocate et lui occupe une place importante au conseil régional. Ils m’ont offert un café et m’ont écouté. « Formidable idée. On va la faire circuler.». Ils ont échangé un sourire. Nul besoin d’avoir fait de longues études pour comprendre. Pour qui y se prend celui-là ? C’est pas son rôle. Il a qu’a rester dans son boulot et laisser d’autres s’occuper des choses qui sont pas pour lui. Leurs pensées pouvaient se lire dans leurs sourires et regards. J’étais le con du dîner dans le film. Quel abruti et maso de leur avoir demandé. « Ce type c’est vraiment un beauf. Il met sa musique de nul tous les dimanches matins. Bonjour la pollution des oreilles. Il a un jardin et il est même pas foutu de faire un compost. ». Le couple crachait sur l’un de leurs voisins. Sans savoir que c’était un de mes vieux copains d’enfance. On se voit plus depuis quatre ans. Il a fondu les plombs depuis la mort de son gosse. Plus que son boulot de livreur et ses maquettes de bateaux qui comptent. Ce jour là, au repas de quartier, j’ai eu du mal à garder ma main au fond de ma poche. Une brusque envie de les gifler ces deux prétentieux. Tant mieux que je me sois calmé. C’étaient eux les violents et méprisants. Mais avec des petites piques ni vus ni connus. Ma main sur leur gueule m’aurait mis dans le camp du salaud intolérant refusant le dialogue. « Merci de nous en avoir parlé.». Ils ont dû se marrer en fermant la porte. Leur mépris m’a pas touché. J’étais pas tout seul. Tous mes collègues avec moi. Je suis sorti de chez le couple encore plus motivé. Bien décidé à le gagner ce putain de pari.

    Heureusement que tous étaient pas comme ce couple. Le patron du tabac du quartier, le médecin, des profs, une réalisatrice de cinéma, des musiciens, des ouvriers, des employés, des chômeurs, des retraités… Y a plein de gens différents qui nous ont apporté de l’aide. En nous prêtant leurs caves ou en faisant circuler l’info. Sans l’aide du marchand de journaux qui connaissait quelqu’un à la mairie, jamais on aurait eu le local. La radio, la télé, les journaux, ont commencé à parler de notre projet. Que de monde le jour de l’inauguration du local. Même le couple de méprisants était venu. « Vraiment extraordinaire ce que toi et tes collègues avaient fait. Un vrai travail de lien social. Et nous en avons tous énormément besoin en ce moment. Félicitations !». Ma main avait des choses à leur dire. Une réponse en aller-retour. J’ai tapé sur l’épaule du mec. Une tape un peu sèche qui l’a surpris. « Merci pour votre précieuse aide. ». J'ai grimacé un sourire.  C'était à leur tour d'être les cons du dîner.  Et j'ai tourné le dos. Pas de temps à perdre avec des faux-culs. Et tellement de visages heureux et sincères à croiser.

    Le collègue qui a eu l’idée s’est approché du micro. Ce matin là, on a fait la tournée sur le même camion. J’ai servi de cobaye à son petit discours. Il le connaissait par cœur. Si les gens nous avaient entendus, ils nous auraient pris pour des barges. C’était super sérieux, fallait pas qu’il le foire son discours. Mais qu’est-ce qu’on s’est marrés. Notre petite pièce de théâtre mobile. « Bonjour à toutes et tous. ». J’ai mis un coup de coude à mon voisin qui continuait de parler. « Voilà. Je suis pas très habitué au micro mais…. Merci d’abord aux collègues qui ont cru à mon idée de fêlé. Sans leurs bras et leurs têtes, on aurait pas réussi à gagner notre pari. Merci aussi aux autres, tous les autres qui ont apporté leur aide à leur petit ou grand niveau. Voilà… Je sais plus ce que je voulais dire… ». Le collègue m’a regardé. J’étais trop loin pour jouer au souffleur. Moi je le connaissais par cœur le discours. Il a respiré un grand coup. « Avec tous les collègues ici présents, on a récupéré tout ce que vous voyez là pour que ça finisse pas à la déchetterie. On voulait essayer de leur donner une nouvelle vie… ». Des applaudissements l’ont interrompu. Il a passé son micro et a vite filé. Je savais où il allait.

     Clope à deux sur le trottoir. Dans une rue où on était si souvent passés en habits d’éboueurs. Combien de temps qu’on bosse ensemble? Une quinzaine d’années. Sans vraiment se connaître. Aussi taiseux l’un que l’autre. Jamais j’aurais pu croire qu’il avait cette idée dans le crâne. « Toi t'est le bon à rien de la famille. Tu finiras clochard ou éboueur. ». Sa réponse au cousin qui lui avait balancé ça en plein repas de famille ? Il nous l'avait raconté un matin au vestiaire.  L'humiliation toujours dans son regard. Mais elle avait perdu. Il avait réussi à tourner la page en montant ce truc insensé avec nous. Fermé définitivement la gueule à son cousin. Ce jour de janvier, lui, moi, et tous les collègues, nos familles aussi, on a dégainé les fringues du dimanche en pleine semaine. Une petite marée montante dans ses yeux. Il a détourné le regard. Moi aussi pour planquer ma marée. Un bouchon de champ a sauté à l'intérieur. On avait gagné. Ce serait ouvert dans une semaine. Difficile de dire ce que je ressentais à ce moment là à côté de mon collègue. Pas les mots pour bien le dire. Parler et lire c’est pas mon truc. Encore moins écrire. Peut-être après tout qu’y a pas de mots pour dire la fierté. Juste savourer notre silence.

     Devant la nouvelle bibliothèque.


NB: Une fiction inspirée de cet article. Merci @repeatagain d’avoir fait tourner cette info.

 

 

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