Langue de joie

Dépucelé à la date de sa mort. C’était la nuit du 17 juillet 1985. Ma première fois s'est déroulé dans un jardin bouffé par les mauvaises herbes. J’avais quinze ans. Et Léa dix-sept ans de plus. Dans la maison de l’homme à la langue de joie.

 © Marianne A © Marianne A
 

                                                                                           

 

         Dépucelé à la date de sa mort. C’était le 17 juillet 1985. Dans un jardin bouffé par les mauvaises herbes. J’avais quinze ans. Et Léa dix-sept ans de plus. C’était une femme paumée. « J'ai du mal à comprendre qu’une gonzesse comme elle, belle, intelligente, bourrée aux as de naissance, se détruise à la came. Elle fait du cinéma à Paris. ». Mon frangin regrettait sa destruction. Sans pour autant cesser de la fournir en héro. Le business avant le reste. Comme ça que j’ai rencontré Léa. La seule de ses clients à me saluer en entrant dans l’ ancienne usine squattée. Un défilé d’ombres accros à la poudre blanche. Parmi les épaves aux yeux vides, un soleil. Astre bien droit sur ses bottines. Lumière et désastre dans le même corps. Mon frangin était très attiré par elle. En même temps intimidé. Comme la majorité des mecs du squat. Aucun ne l’emmerdait. Marc Grammoli, son premier prof de théâtre, vivait dans notre ville. Il dirigeait une compagnie. Elle venait très souvent chez lui. Dans la Maison des hippies, disaient les anciens. Beaucoup de rumeurs entouraient la bâtisse toujours pleine de monde. Le jardin de ma première fois.

       Une nuit, je rentrais chez moi à pied. Une voiture a ralenti sur la nationale. « Je te ramène.». Léa a ouvert la portière. Elle était complètement défoncée.. Je suis monté. « On va juste faire un détour.». Elle s’est garée devant la Maison des hippies et a roulé un pétard. Nous avons tiré dessus sans un mot. « T’en veux ? ». J’ai regardé dans sa paume. « Prends jamais ça, p’tit frère. Si je te vois y toucher, je t’allume. ». Mon frangin ne fumait que du shit et de l’herbe. Léa a souri. J’ai posé le buvard sur ma langue. Puis tout a basculé. «Viens, je vais te le présenter.». Nous avons escaladé le portail de la Maison des hippies. Elle s’est assise dans le jardin. « Assieds-toi.». Je me suis installé à côté d’elle. « Tu l’as déjà fait ? ». J’ai froncé les sourcils. « Quoi ?». Elle a haussé les épaules. « Ben… Baiser.». J’ai haussé les épaules. Mon cœur a piqué un sprint. Léa a relevé sa jupe. « Marc nous avait demandé de disperser ses cendres, ici dans son jardin. Et venir faire la fête à chaque anniversaire de sa mort. Se lâcher sur ses cendres. On était quelques-uns de la troupe à venir. Un rite perpétué durant trois ans. Depuis, y a que moi qui vient toute seule ici le jour de sa mort. Sauf une fois avec toi.». Je ne l’ai su que longtemps après pour les cendres. Aurais-je accepté en le sachant ? Sans doute. À cause du buvard. Surtout du superbe corps de Léa.

Impossible d’échapper le lendemain au regard scanneur de mon frangin. Ma nuit défoncée lisible dans mes yeux. « Qui t’a refourgué ce putain de buvard ? ». Je lui ai dit que c’était à Paname. Sans raconter la rencontre avec Léa et le jardin de la Maison des hippies. Je n’avais qu’une trouille : recroiser Léa au squat. Et qu’elle balance tout au frangin. Elle n’est plus revenue. J’ai fini par interroger discrètement un collègue du frangin. « La comédienne est en cure. Ses vieux l’ont envoyé dans un centre. Tant mieux. Elle est pas comme les autres junky. Elle, c’est la classe. On est de l’exotisme pour elle. Si elle crève pas d’OD ou termine pas en HP, elle retournera dans le berceau familial. Pour reprendre sa place à table. C’est ce que je lui souhaite. ». Lui aussi était fasciné par Léa.        

           Chaque ami est comme une saison. Unique sur le calendrier. Chaque départ d’un ami, c’est la mort d’une saison. D’autres naissent et meurent ailleurs. Le cycle des saisons sans cesse renouvelées. Pareil pour un amour. Des milliards de saisons sur la planète. Plus ou moins longues. Plus ou moins intéressantes. Mais jamais interchangeables.
        Certaines plus uniques que d’autres. Parce qu’on les a connus. Ou que ces individus ont passé toute leur vie à devenir eux. Des êtres en chantier. Déconstruire et construire sans cesse. Pour ne pas laisser les outils se rouiller. Ceux sous la poitrine et dans le cerveau. Revenir chaque fois à la question. Même s’il n’y en a pas ou plus. Toujours tirer sur le fil d’une question. Et l’inventer si elle n’existe pas. Pour la poser avant la réponse.

      Balayer devant son miroir n’est pas simple. La poussière y est invisible. En plus, c’est celle de son éducation. Difficile, voir douloureux, de tasser tout ça sur une pelle pour le mettre à la poubelle. En réalité impossible. Une poussière qui colle sous la peau. Elle ne quitte jamais. Mais on peut rajouter d’autres poussières dessus. Celles que nous choisissons et créons en se frottant aux autres et au monde. Ce qui fait que nous ne sommes pas qu’un produit. Mais chacun un producteurs. Constructeur en partie de son histoire. De la déco aux murs porteurs.

      Producteur de soi.


         Un an après, une voiture klaxonnait derrière moi. C’était Léa. Plus du tout la même. Le soleil sans le désastre. Nous sommes allés boire un verre. Ni l’un ni l’autre n’a évoqué la soirée au jardin. « Saleté de came. Je suis bien content de ne plus y toucher.». Se rattrapant sur l’alcool. « Tu fais quoi cet été ? ». J’ai haussé les épaules. « Comme d’habe. On va rester là.». Elle m’a pris le bras. « Je pars après-demain tout l’été. Mon oncle me laisse sa maison sur les hauteurs de Nice. Mais j’ai envie de me faire une virée en Italie ou ailleurs. Ça te dit ? ». « Le jour de mon départ, je m’arrête chez Marc. On a racheté sa maison à plusieurs. J’ai une réunion qui se termine là-bas à midi. Si tu veux aller vers la mer, je t’emmène. À toi de voir.». Je l’ai fusillé du regard et me suis éloigné. Elle me prend pour un mendiant des vacances ou quoi. Sa proposition m’avait mis en colère. Hors de question d’être le jouet de cette petite bourge. L’été, ce sera avec mon frangin et mes potes. Pas un lâcheur.

        Les trois mois les plus intenses de mon existence. Nous étions que tous les deux dans la maison de son oncle. C’était un peintre. La famille de Léa majoritairement dans les finances, la médecine, l’enseignement à la fac, la haute fonction publique... Tous à des postes importants. Avec quelques exceptions à la règle dont son oncle. Le canard boiteux artiste. Celui regardé souvent comme un gosse jamais sorti de la cour de récré. Un adulte à table que s’il vit de son art. Ce qui n’était pas le cas de son oncle. Un gosse de 61 ans qui faisait encore les marchés pour vivre. Mais avec une roue de secours comme nombre d’héritiers. Il avait cette maison isolée et un appartement en ville. Plus le fric suspendu au dernier souffle de ses parents. Léa était aussi une canne boiteuse. Avec une CB jamais à bout de souffle.

     Léa était bouffée par l’insatisfaction. Ses yeux, ses oreilles, sa bouche… Une dévoreuse de tout. Incapable de rester en place. « On va se faire l’Italie et la Grèce.». Je n’étais pas très partant. Le corps de Léa, la piscine, les grillades… J’avais l’impression d’être passé de l’autre côté de l’écran. Dans les séries et films que mes parents regardaient en boucle. Le gosse de pauvres devenu riche en accéléré. L’accélération a continué. Nous ricochions d’hôtels en musée. Que de visites en quelques semaines. Elle m’a expliqué un tas de choses. Sans me sentir comme un élève face à sa prof ou une guide touristique. Léa vivait de l’intérieur les vieilles pierres et les toiles qu’elle me faisait visiter. Sans oublier toutes les terrasses de café et de restaurant. « Une chambre pour mon fils et moi. ». On se retenait de rire. Certains n’étaient pas dupes. Peut-être même ont-ils pensé que nous étions un couple incestueux. Plus de deux mois comme sur un nuage. Même si souvent Léa était ivre morte. « Une honte de se comporter comme ça devant son fils.». La phrase d’un serveur de bar. J’arrivais à bien gérer son alcoolisme. Avant qu’elle rentre une nuit à l’hôtel. « J’avais besoin de me boire un p’tit verre.». Une lumière dans ses yeux, le produit dans ses veines. « T’es retombée ? ». Elle s’est mise à me gueuler dessus. « Ça te regarde pas ! Retourne chez toi, ça vaut mieux. ». Le lendemain matin, elle n'est pas remontée du petit-déjeuner.  En me levant, j'ai trouvé un mot et du fric sur la table. « Votre mère a réglé la chambre pour encore deux nuits.» Je suis reparti le jour même.

      Soulagement et colère chez mes parents. Ils étaient morts d’inquiétude. Mon frangin aussi. « Me la fait pas comme avec le daron et le daronne. J’y crois pas à ton truc des vacances dans la famille de potes. Lâche la vérité.». Il me dévisageait froidement. Déçu. J’avais déçu mon frangin. « Toi, t’as quelque chose à faire à l’école. Pas comme moi. Deviens pas comme mes potes et moi un surdoué du malheur. Toi, t’as des ailes dans ta tête qui vont t’emmener ailleurs. Alors, tu passes en seconde. Et si les darons peuvent pas assurer, c’est moi qui vais le faire. T’as intérêt à bosser.». Il me poussait aux études. Le frangin se sentait trahi. J’ai baissé les yeux et tout balancé. Même la scène dans le jardin. « T’as fait ça avec Léa.». Il répétait cette phrase en se frottant la joue. Sa main s’est levée. J’ai croisé les bras devant mon village. Il a pris son blouson avant de sortir. « Désolés de vous déranger à cette heure. Votre fils aîné est mort dans un accident de voiture.». Deux flics sur le seuil de la porte. J’étais dans mon lit. Notre chambre à tous les deux. Pourquoi lui avoir dit ? Je m’en voulais. Accident ou suicide ? Je ne le saurais jamais. Cette nuit-là, je décidais de ne plus le trahir. Passage en seconde, Bac et fac de Sciences-éco. J’ai complètement coupé avec le squat et les copains du frangin. « Traîne pas ici. Rentre à la maison.». Il me raccompagnait souvent jusqu’à chez nous. Sans doute serait-il fier de moi. Chef de service dans la mairie de notre ville. Marié, deux gosses, une baraque avec piscine. À trois km de notre cité HLM. Un homme respectable et respecté dans notre ville. Pas comme lui un surdoué du malheur.

          Ni du bonheur.

       Le but est atteint. Commence le plus dur. Se débarrasser du but atteint. Stupide de balancer le fruit de son labeur et de sa sueur ? Ça toujours été ma réaction. Jusqu’à ce que je me rende compte que tous les buts atteints se ressemblaient. En tout cas les miens. J’avais acquis une technique pour faire croire que je changeais de chemin et atteignais un nouveau but. En réalité un maquillage. Rien n’avait bougé. Des variations sur la même fuite. Fuir mes abîmes.
       Marc, tu déconnes ou quoi ? Je me souviens de son visage crispé. Il tenait le manuscrit de ma dernière pièce en main. Personne ira voir un truc comme ça. Aucun patron de théâtre ne misera un centime sur toi. Il avait raison. Que des refus. Il m’a rappelé. Chaque fois pour me dire « reviens à toi ». Ça me faisait sourire. C’était exactement ce que j’avais fait. Cesser de me servir de recettes pour camoufler l’essentiel. Changer de chemin et trouver un nouveau but étaient devenus mon passeport. Désormais plus personne ne m’empêchera d’être ce que j’ai décidé d’être. Voyager avec un autre regard sur le monde. Celui d’un être qui refuse de se démerveiller.
      Libéré à 48 ans.

        La photo de Léa en une du journal municipal. « J’ai écrit un roman sur mes années d’apprentissage comme comédienne dans votre ville. Un film est aussi en cours de tournage. Le titre du livre et du film est tiré d’un des textes de Marc Grammoli, mon prof de théâtre. Je lui dois tout ce que je suis devenue. Comme de nombreux autres comédiens. Son école était vraiment atypique. C’est pourquoi nous avons décidé d’en faire un lieu de résidence pour des troupes de théâtre débutantes. Pourquoi que des inconnus ? Marc disait toujours: « Dès que vous êtes connus, je ne veux plus de vous ici.». Il a tenu son cahier des charges. Un jour, il m’a téléphonée pour me dire que je ne faisais plus partie de ses élèves. Ni de sa troupe. Mais que j’étais la bienvenue pour venir donner des cours gratuits. Il était tout le temps dans la dèche. Ce prof de théâtre et auteur a été complètement ignoré de son vivant. Aucun de ses textee n'est publié. J’espère qu’avec ce film, des éditeurs s’intéresseront à son travail. Surtout de son recueil de textes dont le chapitre « La langue de joie» a servi de titre à mon roman. Mais aussi de philosophie de vie. Un appel à la joie d’un homme jamais remis de ses blessures. Il répétait souvent : celui qui ne cherche pas à être heureux est déjà dans sa tombe. ». Léa était invitée à dédicacer son livre à la librairie du centre ville. « Vous vous souvenez de moi ? Je suis Kevin.  ». Elle m’a souri et répondu que non. « Je suis le frère de Fifi de l’usine squattée.». Elle a penché la tête. « Je la fais à quel nom la dédicace, s’il vous plaît.». J’ai donné le prénom de mon épouse. Elle m’a souri avant de passer au suivant. Je suis sorti de la librairie et me suis assis sur un banc. Dans le square en face de la mairie. Mon bureau était au troisième étage. Je me suis mis à chialer.

       Une réception était prévue dans la salle des fêtes. Léa devait lire des extraits de textes de Marc Grammoli. Puis en avant-première la projection du teaser de son film. Y aller ou pas ? Je ne voulais pas. Déjà assez d’une humiliation à la librairie. Ma femme a insisté. Elle voulait absolument voir la star de passage. Je ne lui ai jamais parlé de ma rencontre et virée avec Léa. Que mon frangin qui a été au courant. Nous étions à sept ou huit tables de l’invitée d’honneur. La place réservée au directeur des services techniques de la ville et son équipe. Les plus grosses huiles de la mairie et du département se trouvaient à sa table ou à proximité. « Tu vas où ? ». La question de ma femme quand je me suis levé précipitamment. Direction les chiottes. La scène du jardin et la virée chez l’oncle dans le teaser. Je me suis regardé dans le miroir. Un gros mec de 51 ans prisonnier de son costard. Le visage couperosé. rien à voir avec le jeune homme de 15 ans. Tant mieux qu’elle ne m’ait pas reconnu. « Je me sens barbouillé. Je vais rentrer. On se rejoint à la maison. Je vais marcher un peu, ça me fera du bien.». Elle a affiché un air étonné. Pas plus accro que moi à la bagnole. Une cinquantaine de mètres avant d’arriver chez moi, j’ai fait demi-tour. Plus la moindre mauvaise dans le jardin de la « Fondation Marc Grammoli ».

        Ma femme est rentrée tard. Elle s’est affalée à côte de moi sur le canapé. Face à la télé allumée. Elle était dégoulinante de sueur. « Vraiment une femme super sympa. Pas la grosse tête. Elle a dansé elle aussi. Une belle soirée. J’ai hâte de voir ce film.». Puis elle est allée se doucher. «Je ne te réveille pas Kevin ? ». Je me redresse d’un coup. Un texto signé Léa. Sans doute une blague. Comment aurait-elle eu mon numéro ? En plus, elle ne m’a pas reconnu. « Pas facile pour moi en pleine dédicace. Face à l’un de mes personnages en chair et en os. Quand tu es reparti, j’ai demandé à la libraire qui tu étais. Puis je t’ai revu à la mairie. Mon attachée de presse a demandé ton numéro a quelqu’un du service com de la mairie.». J’étais raide. Incapable du moindre geste. « Chérie, je vais me coucher. T’endors pas encore devant la télé.». Je me suis resservi un verre de blanc. « Je ne sais pas quoi dire. ». Trop tard. Mon texto con était parti. « Moi non plus. Pas facile de trouver les bons mots après si longtemps. ». Je ne me suis pas endormi devant la télé. Mais je suis resté des heures scotché à un autre écran. Dans la paume de ma main.

     « Tu fais quoi cet été ? »



  NB : Cette fiction est inspirée de plusieurs tweets  et échanges entre artistes durant le confinement. Certains était complètement abattus par le Covid et ses conséquences économiques sur la culture. Prêts à jeter l’éponge. D’autres, au contraire, en sont sortis encore plus motivés. Ne pas lâcher et creuser encore plus. Quitte à explorer d’autres galeries...

 

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