Bouquet de rentrée

Le plus gros bouquet de fleurs du monde. C’est une idée de sa copine. Lui n’aurait pu y penser, trop bouffé par la colère. Sa copine et lui attendaient près de la fenêtre ouverte du bureau de la directrice d'école. La conversation à l'intérieur tournait autour de ses deux petites sœurs. Chaque mot de l’homme lui perçait la poitrine. Les poings comme des pierres contre ses cuisses.

 © Marianne A © Marianne A

 


         Le plus gros bouquet de fleurs du monde. C’est une idée de sa copine. Lui n’aurait pu y penser. Ni à rien d’autre. « Je vais lui fermer sa sale gueule d’ordure ! ». Trop bouffé de colère pour réfléchir plus loin que sa main fermée. Il avait failli rentrer dans le bureau et tout casser. Surtout qu’il se taise. Que plus un mot ne sorte de sa bouche. « Cette famille commence à bien faire. Les cas sociaux, qu’ils soient de chez nous ou venus d’ailleurs, sont en train de détruire notre pays. Ils occupent tout l’espace. De l’école aux médias. On ne parle que d’eux. Même dans les livres et les films. Si tu es pauvre, c'est tout bénef ; tu es incritiquable, jamais de ta faute. C'est encore mieux si tu es noir ou arabe. Et encore plus top si tu es migrant. Dès que tu émets une critique, on te traite d'égoïste ou xénophobe. On dirait que la misère ça fait bander les riches. Marre de ces bobos hors-sol qui nous collent des cas sociaux entre les mains. Pendant qu’eux, loin des problèmes, profitent de leur vie entre eux. Des gens qui aiment bien tous les « cassés de la terre » mais chez les autres. De la solidarité à bonne distance de chez eux. ». Il crachait son venin d’une voix sûre. Comme un discours bien intériorisé. Une parole de bon sens auquel il croyait.

     Sa copine et lui attendaient à quelques mètres de la fenêtre ouverte du bureau. Ils entendaient tout. La conversation tournait autour de ses deux petites sœurs. Chaque mot de l’homme lui perçait la poitrine. Ses yeux embués de larmes, les poings comme des pierres contre ses cuisses. « Déjà bien que la mairie leur offre deux repas gratuits chaque midi. Un beau geste pour ces deux élèves. Mais il ne faut quand même pas exagérer. Incompréhensible de leur faire en plus une barquette avec tout ce qui n’a pas été consommé à midi pour qu’elles l’emmènent le soir. D’abord, c'est interdit et ça ne sert à rien. Pas du rabe du midi qui changera leur situation. De la démagogie et bonne conscience facile et inefficace. ». C’était l’un des représentants de l’académie qui engueulait la directrice. « Désolé, mais je vais devoir demander un blâme à votre encontre. Votre geste est contraire au règlement.». Elle avait du mal à en placer une, sa voix de plus en plus inaudible. Tandis qu’il continuait de la noyer de phrases mêlées de droit et de paternalisme. La sonnerie de sortie des classes coupa net la conversation.

     Une surprise pour ses deux petites sœurs. C’était la première fois qu’il venait les chercher à l’école. Il voulait leur présenter sa copine. Elle avait vingt-trois ans, lui venait de souffler ses dix-huit bougies. Quelques mois avant, ils avaient emménagé dans une vieille grange à retaper. Elle travaillait comme secrétaire de mairie sur plusieurs communes. Lui, très habile de ses mains, faisaient tout un tas de travaux. Dont les jardins des propriétés des estivants. «Tu arrêtes pas de me dire que c’est du gâchis d’odeurs et de couleurs. Que même, dans certaines baraques, des gosses s’amusent à arracher les fleurs ou se vautrer dedans. ». Elle avait arrêté sa voiture devant la villa d’un Parisien. Toute la famille venait de repartir à Paris. « Au lieu de massacrer ce fumier et te retrouver en prison, moi, j’ai une autre proposition.». Elle avait roulé une cigarette. « C’est quoi ton idée ?». Elle a tiré une longue bouffée avant d’écraser son mégot. . «Tu as les clefs de plein de baraques de riches. On va faire le tour de leurs jardins et récupérer les plus belles fleurs. Si ça suffit pas, on pourra en trouver dans les champs et sur les ronds-points.». Quelqu’un d’autre aurait pris une insulte en guise de réponse. Jamais le moindre haussement de ton ni geste violent avec elle. Chaque jour passé à apprivoiser ses armes au bout des bras.

    Pourquoi sa mère ne lui avait rien dit ? « J’ai un peu de côté, Maman. Si tu as besoin. ». Elle esquissait chaque fois un sourire au téléphone. « Non. Garde les pour ton ménage. La priorité, c’est pour vous deux.». Il insistait. En vain. « Si un jour, j’ai vraiment besoin, je te demanderai. Pour l’instant, ça va. On a un toit sur la tête et un frigo rempli.». Il venait de comprendre pourquoi elle trouvait toujours des prétextes pour qu’il ne repasse pas chez eux. L’appartement social au-dessus de la mairie d’un village. Il y avait vécu quatre ans. Les meilleurs moments de sa vie. Basculant d’un studio-taudis en pleine ville à un trois pièces avec vue sur des falaises. Et une première rencontre qui allait le transformer : la nature. Surtout la rivière où il passait le plus clair de son temps. « Venez pas à la maison, j’ai pas fait le ménage. Et puis... je refais les peintures. Que penserait ta copine de tout ce bordel ? Je vais vous inviter un de ces jours. ». Une invitation qui remontait à plus d’un an. Elle était venue une fois chez eux. Le père, pour une fois, avait pris ses petites sœurs pour la journée. C’est elle qui préférait ne pas lui laisser. Un homme très doux, sauf quand il passait dans la zone des trois grammes. Elle est arrivée avec une tarte aux légumes et une aux prunes. Très heureuse de découvrir le nid de son fils. Un fils qui avait beaucoup changé au contact de sa deuxième rencontre. Ses sourcils moins froncés, un sourire de temps en temps sur son visage. Elle avait beaucoup parlé avec sa copine. Les interrogeant sur leurs projets communs. Pas un instant, elle n’avait parlé d’elle. Des questions sur leur avenir derrière un large sourire. Le sourire d’une femme qui a deux choix : tomber ou rester debout. Une femme condamnée au présent. « Non, non. Gardez ce qui reste pour votre repas de ce soir. ». Repartie qu’avec les deux plats en verre.

     Le bouquet grandissait au fil des jours. Sécateur à la main, il ont fait le tour de toutes les maisons dont il avait les clefs. Celles que les habitants de saison devaient retrouver prêtes pour apporter de la beauté et de la joie. On se battait dans la région pour le prendre comme jardinier. Il faisait aussi d’autres travaux de bricolage ou entretien. Tous deux mettaient du fric de côté pour ouvrir une petite boîte de jardinage. « Ce sera peut-être pas le plus grand bouquet du monde. Mais au moins de la région. Sûr que les gars des cérémonies officielles vont être jaloux de notre boulot. ». Ils éclatèrent de rire. Le bouquet, étalé dans un hangar, était fini. Une composition géante de fleurs de jardins et sauvages. Mais il y avait un souci auquel ils n’avaient pas songé. Comment le faire entrer dans le coffre de leur voiture ? Impossible. Même avec les sièges rabattus leur servant parfois de lit mobile. Le réduire ? Aucun des deux n’avait envie de le réduire. Quelle solution pour le transporter ? « On laisse tomber.». Il avait baissé les bras. « C’est des conneries ce bouquet. Des trucs de bisounours. Pas ça qui va changer quelque chose. Vaut mieux aller lui péter son bureau et sa gueule à cette ordure. Là, il va comprendre sa saloperie. ». Sa colère avait repris le dessus. Tandis qu’elle cherchait une solution.

    Le paysan de la ferme d’à côté a tout de suite accepté. Tous les deux très étonnés de son acceptation. La directrice d’école avait été son institutrice. « Moi j’aime pas m’occuper des affaires des autres. Chacun chez soi et qu’on vienne pas me titiller. Vous le savez bien depuis que vous êtes installés ici. Je suis pas un tendre. Mais je supporte pas qu’on touche à des gosses. En plus, je l'aimais bien cet instite. Elle était... Bon, on va pas branler les mouches. On décolle quand ? ». Ils avaient installé le bouquet dans sa plus grande remorque. « Vous avez intérêt à être à l’heure sinon je le balance à l’eau votre bouquet.». Le lendemain à l’aube, ils roulaient en direction de l’école. Pas un mot entre lui et le paysan dans la cabine du tracteur. Elle les suivait en voiture. Il les avait aidés à accrocher le bouquet à la façade. Juste devant le bureau de la directrice. « Bon… J’ai pas que ça à foutre.» il est reparti sur son tracteur. Tous les deux sont montés dans la voiture garée en face de l’école. Pour attendre l’ouverture.

     Une femme est arrivée la première à pied. Elle et ses deux enfants étaient masqués. Ils ont ouvert des yeux ronds en découvrant l’immense bouquet. Un rideau de fleurs qui occultait entièrement le bureau de la directrice. La femme a sorti son Smartphone et commencé à le photographier. Un père de famille est arrivé peu après. Il l’a aussi photographié. Comme la majorité des parents qui suivirent. Radio village avait rapidement fonctionné puisque le maire avait débarqué. La directrice, passée par la porte de derrière, vérifiait que tout était en place. Une rentrée plus difficile a gérer à cause du Covid 19. Elle n’avait pas encore vu le bouquet. La sonnerie avait retenti, la première de la rentrée 2020. La directrice s’était précipitée pour ouvrir le portail.

   Son visage d’abord tendu. Elle était inquiète de l’attroupement devant son bureau. Puis elle s’était détendue en voyant de quoi il s’agissait. Le maire, elle et ses trois collègues, avaient immédiatement  compris l’allusion. «Je vais faire un petit article. Vous savez ce que ça peut-être ? ». L’une des mères, correspondante au journal local, avait attaqué son papier du jour. Le maire, la directrice et les autres enseignants, avaient échangé un rapide regard. «Non. On ne voit pas du tout qui a pu faire ce genre choses. En tout cas, ce n’est pas désagréable comme rentrée. Plus poétique que nos masques.». La directrice lui avait répondu avec un large sourire. Elle ne voulait pas que la cantine gratuite pour deux élèves s’ébruite. D’abord pour les fillettes ; elles ne le savaient pas. Mais aussi pour éviter de créer des tensions inutiles dans le village. « J’ai retrouvé un boulot. Dès ma première paye, je réglerai la cantine. J’ai… J’ai hâte que mes petites deviennent des élèves comme les autres. ». La mère était venue discuter avec la directrice. Tour à tour honteuse et déterminée de remonter la pente. Le combat de ses quarante ans.    

    Le maire n’en avait pas démordu. « Certains m’ont même accusé de dilapider l’argent de la commune en aidant ces deux gamines. Pas deux repas qui vont grever notre budget. Les mêmes râleurs qui me reprochent d’éteindre les lumières à 23 h 00. Tant que leur situation n’aura pas changé, ces deux gamines auront un repas gratuit à la cantine. On mettra juste un peu moins de champagne et petits fours aux inaugurations ou quand les huiles viennent nous visiter. Le Conseil municipal et l’ensemble des habitants soutiennent cette initiative.». Il s’était rendu en ville au siège de l’académie. Prêt à alerter la presse nationale s’il n’obtenait pas gain de cause. « C’est ignoble. De l’excès de zèle stupide d’un de nos collègues. Bien sûr qu’il y a le règlement. Mais nous ne sommes pas des machines et nous ne travaillons pas avec des objets. Nous condamnons évidemment cet acte. Donner de la nourriture qui va être détruite n’enlève rien aux autres élèves. ». La majorité de ses interlocuteurs, du bas en haut de l’échelle, était révoltée par ce qui s’était passé. Ils l’ont soutenu. Les deux petites filles repartiraient avec ce qui n’avait pas été consommé à la cantine. Et la directrice n’aurait pas de blâme.

    Tout s’était déroulé dans la plus grande discrétion. Personne n’y perdait. Même le type de l’académie heureux d’avoir obtenu la mutation qu’il demandait. Au courant de son départ avant de vouloir sanctionner la directrice ? Son baroud d’ordure avant de faire sa rentrée à des centaines de km ? Les seuls malheureux seraient les élèves et profs dont il allait désormais avoir la charge. « Peut-être que cet épisode créera un électro-choc d’humanité dans sa petite tête butée.». La directrice de l’école était une infatigable optimiste. « Vraiment une sacrée surprise. C’est... Comment dire ? C'est la meilleure des palmes académiques qu’on puisse espérer.». Elle souriait. Un sourire gêné de se retrouver au centre de l’attention. Elle venait de lire l’inscription sur la banderole accrochée au bouquet. Une formule trouvée par un de ses anciens élèves : le paysan.

« Merci pour toutes les nourritures de l’école, Madame la Directrice».
 
NB: Cette fiction est inspirée d’un fait réel. Il s'agissait d'élèves d'une famille de migrants. Le maire du village et les habitants se sont mobilisés pour défendre la directrice de l'école. Ils ont obtenu gain de cause. Tout s’est bien terminé aussi dans la réalité.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.