Le monde vu de mon dos

Tourner le dos pour se voir au centre du tableau. C'est une nouvelle gymnastique très en vogue. Un exercice se pratiquant dans toutes sortes de milieux et de lieux. Des plus joyeux au plus sinistres comme les camps de la mort. Avec notamment le selfie enjoué d'une ado à Auschwitz. Désormais on offre un dos en guise de dernier salut à un mort. Narcisse et Thanatos sur le même cliché.

   

         Tourner le dos pour se voir au centre du tableau. C'est une nouvelle gymnastique très en vogue. Un exercice se pratiquant dans toutes sortes de milieux et de lieux. Des plus joyeux au plus sinistres comme les camps de la mort. Avec notamment le selfie enjoué d'une ado à Auschwitz qui a fait un scandale. Désormais quelques-uns n'hésitent pas à offrir un dos en guise de  dernier salut à un mort. Comme un certain nombre de citoyens venus se recueillir sur le cercueil de Jacques Chirac. Montrer son dos à un mort me semble d'une grande indécence. Que le disparu soit connu ou pas du grand public. Même les  morts ne seront-ils désormais plus dignes d'un dernier vrai regard ? En guise de mémoire juste une image en arrière plan de soi. Se souvenir du défunt ? Bien sûr. Mais ne pas oublier d'immortaliser notre présence à ses obsèques. Narcisse et Thanatos sur le même cliché.

       Jamais sans soi est-il la marque de fabrique de notre époque ? Je ne crois pas. L'égocentrisme qu'on voit dans le nombril du voisin, rarement dans le sien, n'a pas attendu l'ère du numérique pour s'exprimer. Le 2.0 n'a pas inventé nos travers et beautés. Moi d'abord est une posture aussi vieille que le monde et elle est sans frontières. La course de milliards d'individus pour bien se placer sur la photo de l'humanité. Rien de nouveau donc donc sous le ciel des hommes et des femmes. Que s'est-il passé pour assister à un tel étalage permanent de nombrils ? Une technologie plus performante pour alimenter sa machine à Narcisse. De plus en plus rares celles et ceux y échappant. Surtout dans une période où tout peut être capté.

        Que reste-t-il d'incaptable ? Sans doute de moins en moins de choses dans un monde d'objectifs et aspirateurs à moments vécus. Fort heureusement tout n'est pas broyé par l’œil captivore de notre Smartphone ou de celui avec qui nous déjeunons. Des silences, des gestes, des larmes, des sourires, des rires... Nombre d'instants sans témoin. Qu'ils soient joyeux ou malheureux. Aujourd'hui peut-être sont-ils les joyaux de nos histoires individuelles et collectives. Des trésors du quotidien qui ne seront jamais épinglés sur la toile. Parfois une toile de solitudes aux yeux usés devant l'écran chronophage. Mais c'est aussi un carrefour de rencontres de l'autre, de culture, d'humour, d'inventivité... Un deuxième monde offert aux mortels que nous sommes. Nulle intention de cracher dans la soupe numérique. Surtout qu'elle nous nourrit au quotidien. Et qu'elle est souvent appréciable.

         Revenons à notre vie de dos. Celle dont nous sommes le centre sans la regarder droit dans les yeux. Des minutes vues comme dans un rétro. Le plus souvent juste pour dire j'y étais. Avec ma star préférée ou des amis autour d'une bonne table. Partager aussi sa réussite et les bons points que d'autres- anonymes ou personnalité publique- nous ont attribués. Les marches de Cannes à domicilie et pour tout le monde. Désormais les morts n'échappent pas à cette mode. Surtout quand ils ont droit à des obsèques officielles. Est-ce que ça deviendra un rituel pour les enterrements du pékin moyen. Vite, un une photo du cercueil avant d'être avalé par les flammes ou la terre. Emporter à tout prix un bout d'éternité dans sa boîte à images. Mais au fond qui est réellement mort à cette seconde précise ?  Le corps dans un cercueil ou le dos tourné ? Chacun est bien entendu libre de son dernier hommage à un mort. De dos ou de face. Le disparu ne sera de toute façon pas dans le partage numérique.

          Les cadavres n'ont plus de réseau.

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