Goutte à goutte

Le compte à rebours est inscrit sur l'écran. Pas un ultimatum, une délivrance. La photo s’affiche au détour de tweeter. C'est le visage d’une femme. Elle semble en attente, devant une porte invisible-sauf pour ses yeux. Concentrée sur cette porte qu’elle franchira seule. Son poing posé sur le haut de la poitrine. Serré comme à sa première sortie d’un ventre. Son regard a 97 ans.

 

             Le compte à rebours est inscrit sur l’écran de contrôle. Pas un ultimatum, une délivrance. La photo s’est affichée au détour de tweeter. D’abord l’image avant les chiffres de la morphine quotidienne. Le visage d’une femme. Elle a les traits tirés, des fantômes de douleurs récentes entre les paupières. Mais nulle grimace de douleur. Elle semble en attente, devant une porte invisible-sauf pour ses yeux. Concentrée sur cette porte qu’elle franchira seule. Elle a le poing posé sur le haut de sa poitrine. Il est serré comme à sa première sortie d’un ventre. Celui d’une autre femme. Ses yeux ont la même taille qu’à leur premier regard. Son regard a 97 ans.    

     Qui est-elle ? Sûrement que plusieurs femmes se croisent sous sa peau. En l’occurrence identifiée comme la mère de l’homme qui a posté sa photo. Avec quelques lignes pour décrire la situation. Il est rassuré de la voir partir tranquillement. Enfin délestée de ses souffrances. Bercée par le goutte-à-goutte de la morphine pour glisser, peu à peu, dans son dernier sommeil. Ultime absence. Sans acharnement thérapeutique. Une femme juste au seuil d’une fin. Plus que quelques heures avant de franchir le seuil de la porte. La fin de l’histoire d’une femme. Sans Covid 19, ni masque ou respirateur. Une mort de vieillesse. Dans quelle courbe se trouve-t-elle ? La sienne déclinante. Et celle du chagrin des gens qui l’ont aimée.    

      Son fils remercie le personnel de l’hôpital. Quelques mots simples. Sans les superlatifs de plus en plus présents : toutes ces expressions à rallonges avec point d’exclamation souvent chargées d’une émotion surjouée- ricochant de radios dites de « culture » aux émissions de télé-réalité en passant par «Le Bar des Sports». Difficile de d’échapper à ces « fake émotions » en nos temps de mots vitrine. Ce n’est pas le cas de cet homme. Malgré la douleur, il est resté très sobre. Aucun applaudissement, pouce levé, émoticône… Un merci dépouillé pour des petites mains anonymes. Ces blouses blanches qui aident à inscrire le point final sur une page. Présentes et discrètes. Elles veillent sur la page ridée d’un visage serein.   

     Peur de passer de l’autre côté ? Inquiète avant d’avoir la réponse - ou un silence sans fin - à la grande question née avec sa naissance ? Difficile de saisir les flux et reflux intérieurs d’un être sur un instantané numérique. Trop complexe une existence, quelle qu’elle soit, pour la réduire à un cliché. Chaque individu, inconnu ou personnalité publique, déborde toujours du cadre de son histoire visible. Tout semble en tout cas chez elle refléter un apaisement. Ses yeux dévorant le temps qui lui reste comme un doigt recueillant les restes de chocolat sur un plat à gâteau. Dernière gourmandise du regard. Sans doute un regard en partie déjà ailleurs. Au pays de son film intime. Celui dont elle est la seule à tout connaître. Intime des ombres et lumières du personnage principal : elle. 

      Transmettre son image ? Très facile de nos jours. Suffit d’un clic vers un lien et le tour est joué. Partager son image pour transférer de la beauté et du calme d’une fin de vie. Faire profiter d’autres de cet instant unique et très fort. Mon premier réflexe a été de retweeter cette photo. Comme la majorité, je suis soumis à notre époque du temps court et de l’image à tout prix. Être toujours le premier dans la course à l’empreinte numérique - carbone de nos egos ? Je me suis ravisé. Le souhait de son fils que la photo soit relayée le plus possible ? Je ne sais pas. Il ne le stipule pas. Même si poser un visage sur tweeter c’est le rendre public. Et donc accepter qu'il nous échappe. 

   Collectionneur d’éphémères. La toile peut aussi nous offrir de très beaux moments sans nécessairement les enfermer dans la toile de son carnet d’adresses virtuels et du réseau social. Pour ma part, je considère que cette image ne m’appartient pas. En tout cas nulle envie de « jouer » avec elle comme on le fait si souvent avec nos nouveaux joujoux attrape-images. En réalité, j’ai la trouille de ne pas être à la hauteur de ce qui se passe en direct sur l’écran. Un voyeur banal de notre époque voyeuse et de nombril en bandoulière. Ce n’est pas qu’une simple photo à balancer comme les centaines d’autres avant elle. Ce sont les dernières heures d’un souffle, unique et universel. J’ai opté pour retenir mon clic. Toutefois sans jugement pour ceux qui ont partagé la très belle image de cette femme. La plupart d’entre eux sûrement touchés par le visage et sincères dans leur réaction. Chacun voit midi à sa souris.   

    La photo de cette femme a été postée il y a quelques jours. A-t-elle les yeux fermés ou ouverts ? Un rictus de douleur ? Encore apaisée ? Toujours en attente devant sa porte ? Le soudain désir de rester encore un peu sur le plancher de la réalité ? Envie de sucré ? De salé ? Un bon verre de vin ? Une dernière caresse ? Plus de désir palpable ? Aucune réponse à ses questions. Sans aucun doute autour d’elle des blouses blanches. Peut-être, s’ils sont autorisés, son fils et d’autres proches. Est-elle encore vivante ? Je ne sais pas. Même si ça semblait être une question d’heures. Ce temps d’écriture et le vôtre de lecture lui sont dédiés. Certes pas grand chose. Juste un peu de temps pour saluer le départ d’une inconnue des «pages blanches» de ce pays. Un instant dans le goutte-à-goutte de la mémoire.   

   Bon voyage Madame.

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