Les ardoises de sang

Son visage s'était verrouillé d'un coup. Avec dans les yeux une soudaine montée de colère. « Tu as tué le Christ !». La phrase a claqué dans l’air. Une lycéenne accusée d'un crime datant de plusieurs dizaines de siècles. Notre classe de première venait de s'enliser dans un sable millénaire. Jésus et Judas présents dans une salle de lycée.

Pierre Desproges "Dieu n'est pas bien" | Archive INA © Ina Pierre Desproges. Étonnant, non ?

 

 

                 Son visage s'était verrouillé d’un coup. Avec dans le regard une soudaine montée de colère. Nous avions changé de registre. Plus du tout dans celui des moqueries habituelles entre lycéens. Dont notamment les ricanements potaches sur le physique, les fringues et les noms. Tout le monde avait plus ou moins droit à la déformation de son nom. Elle était juive séfarade et son nom commençait par Ben. Évidemment, cette lycéenne a eu à droit à Benne basculante et autres vannes. Comment avait-elle réagi ? Je ne m’en souviens pas. Des vannes du même tonneau pour les Maghrébins au nom commençant par Ben. Les dénommés «Batard», «Gros» ou «Porc» ( un voisin de mon quartier d’enfance) en prenaient aussi pas mal pour leur grade. Certains se marraient, d’autres se foutaient en rogne. Des plaisanteries générant quelques frottements.  De rares  polémiques sans conséquences. Personne, dans ces années-là, n’aurait cherché à déranger « racisme »? « antisémitisme » pour venir constater le délit. Même si ça pouvait être le cas pour certains vanneurs. Pour la majorité d’entre nous, ce n’était que de plaisanteries de lycéens. Plus bêtes que méchants. Jusqu’à un matin de novembre 1978. « Tu as tué le Christ ! ». La phrase a claqué dans l’air. Sortie de la bouche d’un copain.  Rire de tout ?

       Qui était ce lycéen accusateur ? Un Français de souche comme on ne disait pas en ces fins d’années 70. Très imprégné de catholicisme ? Jamais il n’avait évoqué une seule fois la religion. Elle non plus. Peut-être était-elle athée ou agnostique. Rares celles et ceux affichant leur appartenance à tel ou tel culte. Croire en Dieu n’était pas facile à assumer. Aujourd’hui, c’est l’athéisme qui est pointé du doigt, quasi devenu une tare. Le brusque défenseur de Jésus faisait partie de la bande d’ autonomes et libertaires que nous étions. Oscillant entre Nietzsche, le No-future et les certitudes lycéennes. Malgré le fait d’être l’opium du peuple, la religion n’était pas notre paradis artificiel. On en avait d’autres. Certaines aussi mortelles...« Pourquoi tu dis ça ?». Il a bombé le torse. « Parce que c’est la vérité historique. Vous les Juifs, vous avez tué le Christ. ». Tout à coup, la classe s’est retrouvée enlisée dans le sable d’un désert loin, très loin dans le temps et l’espace. Plongeant au cœur d’une trahison traversant des dizaines de siècles pour débarquer au milieu d’une trentaine d’élèves d’un lycée de Seine-Saint-Denis. Elle lui avait demandé pourquoi il l’accusait. Le ton est monté. L’enseignante est intervenue. La tension retombée aussi vite qu’elle était montée. Chacun le nez sur son classeur ou la fenêtre. Parfois sur les formes du voisin ou de la voisine.

         L’altercation évoquée après avec l’enseignante ou entre élèves ? Peut-être, mais je n’en ai pas le moindre souvenir ( Réalité et interprétations se télescopent ; un autre témoin de la scène aurait une vision différente.). Perdure toutefois le silence gênant qui a flotté plusieurs semaines dans cette classe. Bien sûr, elle et lui ne s’adressèrent plus la parole. De temps en temps, je les observais en coin. Elle posait discrètement sur lui des yeux chargés de colère. Sentait-il le poids de son regard ? Parfois, c’était l’inverse. Il la regardait avec, me semble-t-il à l’aune de ma mémoire, sans animosité. Tous deux à quelques mètres l’un de l’autre. Séparés par un gouffre. Une histoire les dépassant. Tous deux comme prisonniers d’une fiction. « Vous arrêtez vos conneries. Dieu, Judas, Jésus, Mahomet et tous les autres n’existent pas. C’est comme le Père Noël et les contes de fée. Faut arrêter de croire que c’est la vérité. Même si on trouve ça beau.  Pourquoi se prendre la tête pour une fiction ?». C’était ma pensée d’élève de première. J’ai toujours la même quarante deux ans après. Cependant débarrassé du « bouffage de curéimmamrabinsetc » flirtant avec l’athégrisme. Elle a quitté le lycée en cours d’année. À cause de l’accusation de meurtre de Jésus ? Une autre raison ? Personne ne l’a su. Une fille plus jamais revue. Vivante ou morte aujourd’hui ? Je n’en sais rien. Lui est mort une quinzaine d’années après le lycée. Chacun des deux emporté dans le flux de son histoire. Et celle du monde qui ne cesse jamais de tourner. Même mal..

        Tour à tour furieux et envie de chialer à la brusque remontée de ce gâchis. Quelles auraient été leurs relations sans les deux fameux J de la bible ? Mésentente ordinaire ? Indifférence ? Affinités électives ? Une histoire d’amour ? J’ai eu l’impression – peut-être fausse – qu’elle ne lui déplaisait pas. À plusieurs reprises, je l’ai vu se retourner sur son passage. Contrairement à elle qui ne semblait pas avoir la moindre attirance pour lui. Ou peut-être très enfouie derrière son masque de colère. Plus que sa légitime révolte, c’est son anxiété qui me marque encore si longtemps après. Comme si, à travers son regard, défilait les ombres et fantômes des heures les plus sombres de l’Europe. Peur du retour des tueurs nazis ? Avec le recul, je regrette de ne pas avoir essayé de la rassurer. Lu expliquer que le copain n’était pas un nazi. Une réaction épidermique mais pas ancrée sous sa peau. Capable de reconnaître sa connerie et les dégâts collatéraux d’héritages échappant au radar de son cerveau. Sa phrase, sortie d’un jet, a dû aussi le surprendre. Mais, comme par bravache stupide, il avait voulu enfoncer le clou pour montrer sa force. Je suis sûr qu’il mourrait d’envie de s’excuser. L’orgueil, le regard du groupe (surtout des mecs), l’en a empêché. Peut-être qu’il lui a adressé ses excuses sans les ébruiter. Elle seule doit le savoir.

        En vouloir au camarade de classe ? Certains élèves lui en ont tenu rigueur. Pour ma part, je dois avouer ne pas lui en avoir voulu. Même si je pensais et pense toujours que son propos reste impardonnable. Sans le réduire à cette poussée de violence irrationnelle. Un élève pour qui, malgré certains conflits, j'avais de la tendresse. Un bon pote de lycée comme on peut dire. Par ailleurs drôle et avec d’indéniables qualités. Avec le recul, ce que les livres et les rencontres m’ont appris depuis, je regrette de ne pas lui avoir volé dans les plumes. Intervenir. Il avait tous les torts. Pourquoi une telle attaque ? Accuser une lycéenne d’un meurtre deux mille ans après les soi-disant faits. Comme les autres élèves, je suis resté muet. Abasourdi par ce qui venait de se dérouler. Personne, en tout cas dans mon souvenir, n’a réagi sur le moment. Face à cette scène : deux lycéens de la République séparés dans la même salle de classe. Encore une séparation de la religion. Même si ce n'est rien au regard de haines et violences depuis plusieurs années. On en a eu la preuve très récemment. Le juger ? C’était un gosse de seize ans. Indéniable que son propos était immonde. Rares les adultes qui, un jour ou l’autre, ne dérapent pas ou parfois plus. Les jeunes sont encore plus enclins à se laisser déborder par leur langue ou poings. Ça m’est arrivé d’avoir tenu des propos dont j’ai encore honte. Le doute m’habite, répétait Desproges avec un air de vieux gosse. On peut rajouter l’imperfection. Ce qui nous rend humains. Et parfois lamentable.

       Que foutaient Judas et Jésus dans notre classe de première ?    

           ( La première partie de ce texte a été rédigée avant l'attaque barbare de ce matin. Nouvelle horreur moins de deux semaines après la décapitation de Samuel Paty. Et toujours les mêmes qui vont engranger sur cet acte horrible. )

          Quatre décennies plus tard, nombre de conflits ne se limitent pas aux mots. Une clope ou un mauvais regard peut générer de la violence physique. Force est de constater que la courbe des morts pour cause de religion atteint à nouveau des sommets ( Actuellement, les islamistes -encore la preuve ce matin à Nice- sont champions du monde de la mort violente: les plus grands tueurs de mécréants et de musulmans )partout sur la planète. Sans oublier le droit à l'avortement et autres conquêtes des femmes que les intégristes- toutes religions confondues- veulent remettre en cause. Retour à un passé lointain qu'on croyait cantonné dans les livres d'histoire et les fictions. Depuis des millénaires, la barbarie chrétienne et musulmane au sommet du podium de la cruauté ? Même des adeptes de cultes différents le reconnaissent: les religions ont été les plus grandes tueuses de la planète. « Gott mit uns » gravé sur des ceinturons ayant déporté dans les camps de la mort et massacré en Europe. Sans doute des dizaines de millions de morts dus aux religions. Le sang versé au nom de Dieu.

      Interdire les religions ? D’aucuns y ont pensé. Dont une minorité (les plus athées des athées) qui serait pour une interdiction totale des religions. Un copain me disait que c'était la pire invention de l'humanité. Fermer toutes les enseignes de Dieu sur la terre. Comme on le fait pour telle ou telle secte. Fin de toutes les religions sur la planète. Avec leur fermeture, moins de dégâts humains ? Sans doute. Pour basculer dans une forme de fascisme: le fondamentalisme athée. Qui sommes-nous pour décider de vouloir ôter Dieu de la tête et du cœur de ceux qui y croient. Pour nous athées ça paraît complètement irrationnel. Contrairement à ceux qui sont habités par la croyance. Inutile et violent de chercher à les convertir à nos certitudes. En plus, nous sommes tous plus ou moins adeptes d’espèces de culte (politique, alcool, herbe, écriture, yoga, salle de muscu, la psy, le véganisme…). Chacun sa rustine contre la peur de crever. La meilleure solution me semble être toujours la laïcité autorisant et régulant la liberté de culte. Avec, surtout par les temps qui courent, une grosse campagne de vaccination contre l’obscurantisme. Dieu et toutes les religions accueillis dans la maison République. Sans jamais leur accorder un régime spécial. Pour que tous et toutes, croyants, agnostiques, athées, etc, puissions vivre notre foi ou absence de foi sans empiéter sur l’autre. Chacun sa rustine. C’est possible. Même s’il faut rester vigilant. Les religions sont voraces. Dont l’intégrisme musulman actuellement en tête de gondole sanguinaire.

     Quand le problème religieux sera réglé, tout ne sera pas fini. Restera la finance dévoreuse d’êtres, de faune et de flore. Sans oublier la couche d’ozone. La finance moins barbare en apparence que le pire de la religion. Le sang versé est rarement visible sur ses mains. Elle se débrouille pour noyer les pistes remontant jusqu’à ses bureaux. Toujours un fusible à ras du sol ou dans les étages pour détourner l’attention. Que ce soit dans les pays occidentaux ou ailleurs sur la planète. Difficile de l’atteindre. La finance sans scrupules ( pléonasme ou caricature ? ) est beaucoup plus solide et retorse que n’importe quelle autre croyance religieuse. Prête même à déboulonner ses propres statues pour en remettre d’autres si ça lui rapporte. Peu importe la couleur ou religion du masque si elle peut continuer d’engranger du fric. Dieu et ses ouailles font petits bras à côté du CAC 40 et de ses fidèles. Plus de Smartphones vendus que de bibles et corans ? Certes la finance n’est pas une religion du Livre : les contes et légendes rédigés sur du sable millénaire. Mais la finance pèse sans doute plus lourd. Le poids du livre de compte. Plus d'ardoises pour la capitalisme ?

     Certaines gueules cassées, vivant planqués derrière des murs isolés du reste de la population, acceptaient d’être pris en photo dans leurs plus beaux vêtements. Pour témoigner en dévoilant leurs faces trouées à la face du monde. Des visages, parfois sans bouche ni nez, portant dans leur chair la signature des Maîtres de forges et autres marchands de boue et tranchées1. Leurs vies détruite sur l'autel du pognon. La finance anthropophage aurait-elle plus de sang que les autres religions ? La question peut se poser. D’autant plus que le capitalisme sauvage, entre le réchauffement climatique et la menace nucléaire, peut anéantir toute la planète. Ce que les religions, même en s’alliant toutes, ne peuvent réaliser. Ne mettons pas tout sur le dos de Dieu. En tout cas, rien n’a changé depuis notre enfance et celles des générations précédentes. Le pire de la religion et de la finance continuent de nuire. Dieu et Pognon n'ont pas dit le dernier mort. Que faire ? Survivre dans le chantier très sombre.

    Sans négliger la beauté du monde.

1Lu dans « Sables mouvants », un livre très fort de Henning Mankell. Il y évoque son cancer et sa fin annoncée. Mais aussi le monde tel qu’il va - mal- et que nous allons laisser en héritage aux prochaines générations. Un livre oscillant entre espoir et désespoir. Avec une puissante poésie transcendant les deux. La poésie dernier refuge indestructible de la planète ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.