Mouloud Akkouche
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Billet de blog 29 nov. 2022

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Jour de départ

S’arracher était devenu son obsession. Il est assis dans une voiture. Avec la musique à fond. Le feu est au rouge. Une camionnette vient de se garer derrière lui. Celle d’un artisan. Les deux véhicules très près l’un de l’autre. Qu’est-ce qu’il est long, peste l’artisan. Chaque jour espérant arriver au vert. Y peut pas baisser sa musique de merde, peste-t-il. Avant de remonter sa vitre.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

        « Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
        Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
       Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
     Départ dans l’affection et le bruit neufs ! »

                                                                     Arthur Rimbaud

        S’arracher d'ici était devenu son obsession. Il est assis dans une voiture. Avec la musique à fond. Le feu est au rouge.Une camionnette vient de se garer derrière lui. Celle d’un artisan. Il a une moue agacé. Qu’est-ce qu’il est long, peste l’artisan. Chaque jour espérant arriver au vert. Y peut pas baisser sa musique de merde, marmonne-t-il. Avant de remonter sa vitre.

Le vent agite lentement ses cheveux. Des boucles brunes que sa mère ne supporte pas que son fils coupe. Un des rares sans les cheveux très courts ou le crâne rasé. Il n’a pas bougé. Toujours assis dans la même position. Dans son coffre, un sac de sport. Avec à l’intérieur, de quoi partir loin. Et longtemps.

Avant le départ, il a voulu revenir dans son quartier. Au moins embrasser sa mère. Sans lui parler de son voyage. Pour éviter les larmes. Il s’en veut de la quitter. Mais pas d’autres choix. S’il ne bouge pas maintenant, ce sera trop tard. Trop d’exemple autour de lui qui sont restés pour leur mère, leur père, la famille, les potes. Sa mère est la seule personne qui lui manquera. Les autres ; il en a déjà fait le tour. Plus rien à découvrir d'eux. Ni à partager.

De la maternelle au cimetière. Que deux rues à traverser. Sans passer par la case 18 ans. Son pote, depuis la crèche, est mort. Il l’a vu en direct de sa fenêtre. C’est vraiment le boss, s’était-il dit, admiratif de son exploit. Son dernier. Le scooter a fait une embardée. Les pompiers ont tenté de réveiller son cœur. En vain. Son corps avalé par un sac à fermeture éclair. Plus de colère sur le visage de son double. C’était le meilleur de la «  roue levée » de tout le quartier. Avant de s’écraser contre un camion. Ce jour-là qu’il a décidé de partir.

Pour quelle destination ? Aucune de précise. Juste quitter le labyrinthe de ses premiers pas. Pour ne pas finir à l’usine ; elles sont toutes fermées. Une impasse de moins. Mais pour ne pas terminer dans la came, en prison, au chômage, alcoolo au bar du coin… Fuir le film où ses parents, ses deux frères ainés, sa sœur, ses potes, les parents de ses potes, jouent les figurants de génération en génération. Lui a envie d’un premier rôle. Ou rien.

Comment faire ? Sans fric ni relations. Voler ? Monter au braquage avec certains copains ? Vendre de la came ? Trop peur de prendre des coups. Et surtout de finir en prison. Toutes ces possibilités écartées donc dès le collège. Faire des études ? Il déteste l’école. Elle le lui rend bien. Entre les mauvaises notes et les exclusions. Trouver un petit boulot comme ses frères et nombre de leurs copains? Finir avec leur regard triste de grands gosses paumés ? Hors de question. Il ne sera jamais un « Homme machine » jusqu’à la fin de son existence. Pas un rôle pour lui. Ni finir en « Homme bureau. »

Faut que je m'arrache, se répétait-il. De quelle manière? La principale question sous son crâne de 19 ans. Du lever au coucher. Il ne pensait qu'à ça. Personne n’était au courant de sa volonté de partir. En fait, le même rêve que la plupart de ses copains. Et de nombre d’habitants du quartier. Sauf qu’eux l’exprimaient. Notamment en grattent des tickets à longueur de journée au PMU. Ou comptant sur le quinté du siècle dans l'ordre. Contrairement à lui muet sur son désir de fuir. Échapper à ce qui l’attendait en restant ici. Mais le temps filait. Sans lui offrir une solution.

Jusqu’à ce que ses oreilles happent quelques mots. Une conversation qui ne lui était pas destinée. Un type d’une quarantaine d’années était attablé à une terrasse de café. «  La thune est dans le coffre de la bagnole. Je bois un café. On se retrouve là où tu sais. ». L’homme était allé commander au bar. Laissant ses clefs de contact  sur le guéridon. Un piège ? Une balance ? Un flic ? Une erreur du type ? Il s’est approché de la table.

Un coup d’œil vers la vitrine. Le type faisait la queue pour s'acheter des clopes. Un ticket à gratter ? Fallait faire vite. Il a pris les clefs et appuyé dessus. Une voiture à clignoté de l’autre côté de la rue. Il a reposé les clefs et s'est éloigné. Marchant à grandes enjambées. D’un geste discret, il avait ouvert le coffre. Reparti avec un sac de sport rempli de billet de banque. S’arracher n’était plus un rêve.

Coup de klaxon. L’artisan ne veut pas d'une autre tournée de feu rouge. «  Qu’est-ce que tu fous ? Bouge-toi le cul !». Aucune réaction. Il sort de son véhicule. Furieux. Ce jeune abruti a en plus mal fermé son coffre, soupira-t-il. « Bouge ta caisse !  J'ai pas que ça à foutre, moi ! » Toujours aucune réaction. Il ouvre la portière. Le conducteur ne bouge pas. Un filet de sang sur le menton.

Son dernier rôle.

NB:Cette fiction est inspirée d'une conversation.Un copain listait le nombre de jeunes de notre ville d'enfance partis très tôt de mort violente (d'overdose, par balles, d'accidents de moto ou bagnole; de suicide…). Certes pas tous des saints ou des poètes. Est-ce une raison pour mourir aussi jeune ? Ça continue aujourd’hui, dans les quartiers populaires. Une jeunesse avec encore moins d’avenir de nos jours ? Rien ne semble avoir changé depuis des décennies ; excepté les visages des distributeurs de promesses. Et la prolifération de nouveaux dealeurs de haine identitaire , d'obscurantisme; tout ce qui divise encore plus. Autres temps, même gâchis humain...

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