Loin des maux

Reçu une non-invitation. « Désolé Chère Carole, mais tu ne pourras pas assister à cette réunion. Mais je te tiendrai bien sûr au courant de tous nos échanges. Encore une fois désolé. Mais ce n'est pas moi qui décide.». Moussa m’a envoyé un texto. J’ai d'abord cru à une plaisanterie. Pas du tout. Première fois que ça m’arrive depuis que j’occupe ce poste. Pourquoi cette exclusion ?

Francesco Filidei I FUNERALI © Tom Pauwels

                                  

                  Reçu une non-invitation.« Désolé Chère Carole, mais tu ne pourras pas assister à cette réunion. C’est comme ça. Ce n’est pas moi qui ai décidé. Mais je te tiendrai au courant de tous nos échanges. Encore une fois désolé.». Moussa m’a envoyé un texto. J’ai cru d’abord à une plaisanterie. Avant de recevoir une confirmation du secrétariat m’indiquant que je n'étais pas invitée. Première fois que ça m’arrive depuis que j’occupe ce poste. Pas une seule réunion sans une invitation pour Moussa et moi. Notre binôme est  très connu dans le groupe. Laisser couler ? Ce fut ma première réaction. Puis la curiosité l’a emporté. Pourquoi m’ont-ils exclue de l’invitation ? J’ai décidé néanmoins de venir dans le grand hôtel où avait lieu la réunion. Comme si de rien n’était. La grande baraque avec oreillette devant la porte n’a rien voulu savoir. J’ai argué du fait que j’étais co-responsable de la fondation humanitaire du groupe. Et qu’il fallait que je m’entretienne d’urgence avec Moussa Traore. « Vous n’avez pas de carton d’invitation. Et votre nom n’apparaît pas sur l’écran. Vous pouvez patienter dans le salon au fond du couloir. Nous le préviendrons que vous l’y attendez. ». Que faire ? Rester près de l’entrée de la salle et faire un scandale ? J’ai haussé les épaules et me suis dirigée vers le salon. « Vous désirez ? » Je sursaute. La serveuse sourit. Je ne l’avais pas vu en m’asseyant. Réponse d’un hochement de tête.

       Des invités se présentent devant la porte de la grande salle. Je les vois de ma place assise. Nul besoin d’un dessin. Que des noirs, des arabes, et des asiatiques. Aucun individu de type caucasien comme disent les flics et les identitaires. Un raccourci pour trier le bon grain blanc de l’ivraie métèque ? Autrement dit pas la moindre blonde aux yeux bleus de mon genre. Ni d’ailleurs aucune femme. Les seules croisées depuis mon arrivée sont l’hôtesse à la borne d’accueil et la serveuse. La première, du même grain que moi, mais rousse. Tandis que la seconde, l’œil dans le vague derrière son mini bar, est maghrébine. Claire inscrit au revers de l’uniforme de l’hôtesse et Malika à celui de la serveuse. Depuis hier en apprenant ma «non-invitation », des interrogations tournent en boucle sous mon crâne. Au début, j’ai pensé que j’avais fait une erreur professionnelle. Quelle boulette de ma part ? Encore un excès de grande gueule ne passant pas ? Moussa m’a tout de suite rassuré. Rien lié à mon boulot. Mais il n’ a plus répondu à mes questions sur mon exclusion de la réunion. Chaque fois, j’en arrive toujours à la même conclusion : impossible. Ce n’est pas du tout le genre du groupe et encore moins de la fondation. Jamais il n’aurait toléré une réunion réservée uniquement aux hommes noirs, arabes, asiatiques ; tous ceux définis par certains comme racisés. Terme que j’ai du mal à comprendre. Racisé un jour, racisé toujours ? Peut-on être déracisé un jour ou l’autre ? À chaque époque, ses mots et formules choc pour communiquer. Telles la négritude, la créolité, le beur, le black… Bientôt une marque de vêtements ou un parfum « Racisé » ? Rien de nouveau sous le ciel de la com. Revenons à ma «non-invitation ». Sans doute une erreur. Ce que je me suis dit avant d’arriver à l’hôtel. Et constater qu’il n’y a pas le moindre blanc ni femme parmi les invités. C’est la réalité que je vois de mes propres yeux. Incontournable.

       Mon texto l’a mis en colère. « Se croient-ils pendant ségrégation ou en apartheid en Afrique ?  Sûr que ce n'est pas le paradis pour nous les métèques. Et vous les femmes encore moins. Mais ce n’est plus l’enfer comme certains et certaines veulent nous faire croire. Stupide d’insinuer qu’il n’y a pas eu des progrès. C’est nier l’histoire de femmes et hommes qui se sont battus avant nous. Frantz Fanon, James Baldwin, Malcom X, Louise Michel, Gisèle Halimi, Angela Davis… Et j’en passe. La liste est longue de ceux qui ont fait avancer les choses. Avec violence et groupes non-mixtes. Des méthodes nécessaires en ces périodes très dures. Autre temps, autres modes opératoires contre les injustices. Certes aujourd’hui tout n’est pas gagné. Le vieux monde encore à déboulonner pour un monde meilleur pour toute et tous. Encore du taf. Mais ce qui me gonfle, c’est… Trop de salopards bouffent de bonnes causes pour juste une p’tite place dans les médias ou la politique. Suffit de voir la p’tite main jaune baladeuse des années 80. Je crois que… Vaut mieux pas que je sois ministre de l'Intérieur, sinon tous en Groupe de silence.À commencer par moi qui parle toujours trop. Je ferais aussi de me la fermer plus souvent. Mais aussi y envoyer en cure de silence ceux qui n'arrêtent pas de passer à la télé pour dire qu'ils n'y sont jamais invités parce que ceci ou cela.  Ça nous fera des vacances de moins les entendre. Et de pouvoir écouter de nouvelles voix.». Ce que m’a dit Mohamed, mon compagnon, après mon texto attristé de la situation. Très en colère de me savoir abattue. Je suis comme une gosse rejetée par ses copains et copines de classe. Me sentant soudain trahie. Et foutue de côté. Bec fermé parce que femme et blanche. « Quitte cette boîte de merde. Ce sont des cons. ». J’ai soupiré. Ce n’est pas lui qui va faire bouillir la marmite. Mon compagnon, père de nos deux enfants, est peintre. Sa dernière expo a rapporté très peu. Encore moins que les précédentes.

     Pourquoi m’ont-ils fait ce coup  ? Je n’arrive pas du tout à comprendre. Encore moins avec la complicité de Moussa. C’est mon plus vieux copain. Déjà, nous militions ensemble au lycée contre toutes les injustices de la planète. Toujours sur le pont entre deux manifs et occupations. Si motivés que nous aurions pu en inventer pour ne pas cesser d’alimenter notre révolte. C’est lui qui m’a contacté pour diriger avec lui cette fondation d’un grand groupe financier et industriel. Une très importante multinationale avec des capitaux dans le monde entier, dont beaucoup au Moyen-Orient et en Chine. Certes pas une entreprise à but non-lucratif, mais avec de l’éthique et une volonté réelle d’investir dans l’humanitaire. Et pas uniquement de belles paroles pour faire une belle vitrine incritiquable. Notre association travaille sur le terrain avec des acteurs locaux. Toujours en lien avec les habitants. Une ONG très implantée dans les pays dévastés par la guerre ou les catastrophes naturelles liées entre autres au réchauffement climatique. Souvent multi-peines pour tous ces territoires cumulant le pire de la planète. Et de notre humanité très imaginative en terme de destruction de son voisin. Surtout le lointain faisant pleurer à distance d’écran. Mais une humanité capable aussi du meilleur. Comme notre fondation. Et d’autres essayent de reconstruire ici ou là. N'en déplaise aux désespérés professionnels et autres amateurs de findemondisme. Pas que des tous pourris sur notre globe.

    L’hôtesse s’approche du salon. « Tu peux me faire un thé. Rapide parce que si le boss me voit, je vais me faire allumer. Tu le connais. ». La serveuse hausse les épaules et s’exécute rapidement. Elles échangent un regard complice. Ma présence semble les gêner. Toutes les deux ont tout de suite senti que je n’étais pas une invisible comme elles. Même leur prénom –pas le droit à un nom ? - accroché sur le cœur ne les rend pas plus visibles. Elles s’éloignent et parlent à voix basse. Une soudaine envie de chialer. D’abord éjectée d’une réunion non autorisée aux blancs et aux femmes. Interdite de parole et d’écoute. Puis à l’instant même, être mise à distance par deux femmes. Parce que je suis du côté leur boss ? Non. Leur petit garde-chiourme est invisible aussi dans le décor. Certes moins que les deux employés sous ses ordres. Toutefois, même en imitant les us et coutumes de plus haut que son grade, leur p’tit chef n’est qu’une sorte de «valet stylé» comme on disait dans certains romans. Moi, je me situe bien au-dessus de lui. Tout près du sommet. Les aurais-je-vu ces deux femmes si je n’avais pas exclu de cette réunion ? Pas sûr du tout. Des années que je viens en groupe de travail dans cet hôtel. Parfois y séjournant plusieurs jours. Sans avoir jamais croisé le regard de la machine qui me tend un thé. Ni de celle qui me donne un renseignement. Juste là à mon service. Un service sans regard.

     Je me lève. Toutes les deux esquissent un sourire gêné. La serveuse s’empresse de reprendre son poste. Je leur tourne le dos. Le tac des tac des talons pressés de l’hôtesse résonne dans le couloir. Je suis immobile devant la baie vitrée. Les arbres du parc sont en fleur. Un homme passe la tondeuse sur la pelouse. Je le suis des yeux. Faut que je prenne du temps moi aussi pour le faire, me dis-je. Mohamed ne sait pas tondre ni s'occuper du jardin. Ni doué pour le bricolage. Je m’en occupe à la maison. Lui est le spécialiste familial de la vaisselle, de la bouffe, et le chauffeur de taxi de nos enfants pour l’école et leurs diverses activités. « Je vais demander un statut d’artiste au foyer. C’est un boulot à plein temps. Surtout le dimanche matin sur le terrain de rugby. ». Vingt-sept ans que je fais bouillir la marmite. Et lui se battant avec des toiles dans son atelier. Éternel insatisfait toujours en quête de sens. Très radical dans ses choix. Parfois trop buté, à mon avis. « Ce mec est un assisté. Il vit à tes crochets.». On me le dit parfois. Souvent des copines persuadées que je me fais avoir. Je leur expliquais qu’il n’y a pas une gentilles exploitée et un sale exploiteur dans notre couple, juste une histoire unique à deux. Et que nos arrangements de vie ne regardaient que nous. Je l’ai fait au début. Plus du tout maintenant. Nulle envie de perdre de temps en justifications. « Je te rejoins tout de suite.». Un texto de Moussa. Je retourne m’asseoir. Prête à l’incendier. Lui mettre le nez dans sa trahison.

       Moussa s’installe en face de moi. « Un café, s’il vous plaît.». Sa commande balancée sans le moindre regard à la serveuse. Comme je l’ai toujours fait. « En fait, c’était une réunion interdite aux blancs et aux femmes.». Il ouvre des yeux ronds. « N’importe quoi. Tu délires ou quoi, Carole ?». Je fronce les sourcils. « Ne raconte pas n’importe quoi. J’ai bien vu les invités qui sont arrivés à la réunion. Que des hommes noirs, arabes, asiatiques. Pas un blanc, ni une femme. ». Il boit une gorgée et me tend son portable. « Regarde cette vidéo.». Il a filmé une partie de la réunion. Je me sens penaude, pour ne pas dire conne. Des hommes blancs y assistaient aussi. Ainsi que des femmes blanches et noires. Dont des métisses. Avec comme toujours très peu de femmes en moyenne comme à chaque réunion de ce genre. Rien de ce que j’avais cru. « Pourtant, j’ai vu que des…». Il secoue la tête. « Tu as vu que ce que tu voulais voir. Faisant une généralisation de quelques invités. C’est le hasard. Cinq minutes avant, tu aurais vu d’autres invités. Et tu ne te serais pas braquée comme ça. Ferais-tu le même genre de remarque pour les rédactions de la plupart des journaux français, le Dîner du Siècle, la majorité des conseils d'administration des grosses entreprises, à l'Académie française, à l'Opéra...  Que des blancs et rarement une minorité de femmes et de métèques. Je suis sûr que tu ne l’aurais pas remarqué. Rien de plus normal que des réunions non-mixtes de blancs nantis. Nous sommes habitués à la couleur blanche en haut de l'échelle. Les groupes non-mixtes de blancs ne gênent personne. ». Moussa a raison. C’est vrai que je n’y prêtais pas attention. Pourtant, la réalité est blanche blanche blanche dans nombre de rédactions de quotidiens et magazines français de la presse papier. Contrairement à la radio, la télé, le cinéma, de plus en plus colorisés. La presse papier en retard de colorisation et féminisation ? Pourquoi m’être jetée dans une accusation sans vérification ? « Carole, je… Je te sens stressé en ce moment. Fais gaffe au burn-out. Prends-toi quelques jours. Tu as besoin de déconnecter et te ressourcer. ». Moussa n’a pas tort. Je suis sur les nerfs en ce moment. Le cap de la quarantaine ou la surcharge de travail ? Sans doute les deux. Mais aussi la période de merde actuelle. Tous coincés à cause de cette pandémie. Avec un virus tueur. Et d’autres nous tuant à petit feu. Notamment le virus du repli sur soi et des obscurantismes de toutes sortes. Chacun et chacune chez soi. Un siècle en panne de lumière ?

       Comment reconnaître que j’ai tort sans perdre la face ? En dirigeant la conversation sur un autre sujet. Moussa n’est pas dupe, mais accepte mes excuses camouflées. Je lui parle d’une de nos opérations en cours. Mais m’arrête soudain au milieu d’une phrase. Le front à nouveau plissé. « Y a un truc que tu ne m'as pas dit, Moussa.». Il me dévisage. « Quoi ? ». Je croise le regard de la serveuse. Que pensent Malika et Claire sans nom ? Rêvent-elles d’être à notre place ? Devenir visible comme Moussa et moi, très près du pouvoir. Son regard, entre colère et soumission, me rappelle celui de ma mère. Surtout quand elle se trouvait face à n’importe quel cravaté ou bonimenteur. Même le principal de mon collège ou le gérant du petite supermarché du coin. Longtemps, j’ai détesté sa soumission. Pourquoi se tordre les mains, baisser les yeux, s’excuser sans cesse de déranger, bafouiller, suer, grimacer des sourires, remercier même pour ce qui lui était dû ; une femme aplatie. C'est longtemps après que j’ai compris. Sa seule façon de ne pas péter les plombs, tout casser et finir en psy, c’était de s’aplatir. Un aplatissement pour que je puisse m’élever. Le même que celui de mon père. La différence était que lui restait mutique. Ma mère tenait les cordons de la bourse et le crachoir familial. Elle est morte il y a huit mois. Un an après mon père. « Tes parents n’ont jamais été un couple. Mais une histoire d’amour. Celle de deux collégiens qui se sont donnés une fois la main. Pour ne plus la lâcher.». Mohamed les a toujours idéalisés. Contrairement à moi qui a vécu de près le revers de la belle histoire en exposition. La quarantaine et en quarantaine. Et depuis peu orpheline.

        Moussa gigote sur son siège. Visiblement pressé. Je détourne les yeux du bar. « Pourquoi je n’ai pas été invité à cette réunion ? ». Il blêmit. Je le fixe droit dans les yeux. Il commence à parler. Avec sa mécanique bien huilée de grandes écoles. Identique à la mienne. Tous deux, clones de nos paires et pairs, sommes capables de parler des heures sans rien dire. Et son contraire. Des spécialistes du camouflage de vide derrière des mots et des statistiques. « Surtout, mettez des chiffres. 90 % des gens font confiance à une phrase comportant des statistiques. Même des chiffres erronés. Peu importe.Le truc, c’est qu’ils entendent des chiffres. ». L’un de mes profs nous avait enseigné cette méthode en cours d’économie. Je n’ai jamais suivi son conseil. Peu douée pour les chiffres, encore moins quand ils servent d’enfumage. « Arrête Moussa. Lâche la novlangue. Nous ne sommes pas en réu avec des officiels. Réponds-moi vraiment. ». Mon regard est encore plus insistant. « Rien de très important dans cette réunion.». Il pousse un soupir et se frotte la joue. « En fait… Comment te dire ? La direction n’a invité que… les actionnaires les plus importants. On a fait un tour de table. C’était une réunion qui s’est faite au dernier moment. Une urgence pour rassurer certains très gros porteurs. Rien de plus. ». Il affiche un large sourire. « Mais pas d’inquiétude. Rien n’a changé dans nos statuts. Notre fondation n’est pas remise en cause.». Je l’arrête d’un geste. «Mais moi aussi, je suis actionnaire. ». Son sourire se fige. « C’est Mohamed qui m’a poussé à prendre des actions. De plus en plus inquiets, surtout pour l’avenir de nos gosses. Moussa hoche la tête. « Bon... Je… Les big boss n’ont convoqué que les plus gros actionnaires. J’en fais partie. Avec mon héritage, j’ai pris beaucoup d’actions. Un très bon investissement. Avec ça que j’ai pu m’acheter ma baraque et mon voilier. ». Interdite de réunion pas à cause de ma couleur ni mon sexe. Juste parce que je ne pèse rien dans la machine économique. Une toute petite porteuse. Je souris. Pourquoi je ne pèse pas moins sur la balance de la salle de bains ? Le Smartphone de Moussa sonne. « Excuse-moi.». Il s’éloigne pour répondre. Je me lève. Pressée d’aller fumer une clope. Sortie sans un regard pour la serveuse. Ni un mot.

       Le taxi est bloqué dans les embouteillages. Je regarde par la vitre. Le crâne travaillé par les nuit blanches et le vin rouge. Plus les antidépresseurs.  Beaucoup de monde en ville. Excepté les bars et restaurants fermés, plus d’autres commerces, tout semble comme avant. Seuls les masques et la chape d’anxiété rappellent la période. Une année de trouille. Pourquoi ne pas m’être mise en colère ? Ça m’a même fait marrer cette réunion de gens qui ont peur de perdre du fric alors qu’ils en ont déjà plein les poches. Un rire de mépris pour des individus pathétiques et lamentables en quête fébrile de « toujours plus ». Une quête dangereuse. Celle de dépeceurs sans scrupules de millions d’individus-machines et de la planète pour quelques dollars de plus à leur action. Qui suis-je pour les juger ? En plus vivant dans le même système qu'eux. Et payés en plus par eux pour que leur dépeçage paraisse éthique aux yeux du plus grand nombre. Certains misent sur le fric virtuel, d’autres sur la religion, la politique, l’art, le sport, la came… Chacun sa méthode pour se protéger de sa trouille de disparaître. Avoir été exclue à cause de mon portefeuille moins grave que si ça avait été pour ma couleur de peau et sexe ? La question peut se poser. Surtout après avoir été si en colère en pensant qu’il s’agissait d’une réunion interdite aux blancs et aux femmes. Tout s’est dégonflé après les explications de Moussa. Rassurée qu’il ne s’agisse que d’un problème de fric. Et pas de racisme, ni de sexisme. Des combats qui me tiennent à cœur. Intraitable sur toutes les discriminations.

          «Pas toutes.». Qui a dit ça ? « Nos discriminations intéressent de moins en moins des gens comme toi. Nos douleurs de petites gens ordinaires du coin de la rue ou des campagnes sont plus à la mode. Je nous vois très peu à la télé ou dans les journaux. Comme si on existait plus. Des millions de disparus. Sauf quand revient la saison des urnes. C'est comme ça depuis des décennies.  Nous sommes loin de vos polémiques.  Bien longtemps qu'on se fout de vos querelles entre initiés. Vous n'êtes pas beaucoup. Pourtant on entend que vous. Et ne me dis pas le contraire. ». Le visage de ma mère apparaît derrière la vitre. Elle a parlé de sa voix douce. Mais déterminée. Bientôt le visage de mon père. Puis celui de la serveuse et de l’hôtesse. D’autres visages, de copines et copains d’école, des femmes et hommes de mon quartier, se pressent à la fenêtre du taxi. Comme une haie d’honneur pour accompagner mon voyage. Aucun ne porte de masques. Comme quand on se fréquentait. Tous, extraits leur petit bout de réalité, pour revenir vers moi comme on écrit dans les messages pro. Souriants, yeux sombres, tension… Des visages d’êtres comme moi. Et nous tous. Des regards marqués par nos joies et peines. Étrange sensation de les voir défiler derrière la vitre. Comme dans un film. Celui de mon milieu populaire d’origine. Pas des histoires muettes. Parmi eux, il y avait de grandes gueules. Je les avais oubliés pour la plupart d'entre eux. Invisibles comme l'hôtesse et la serveuse. Ma mère, mon père, mes cousins, mes voisins... Que sont-ils tous devenus ?

     Le taxi démarre. Et le film s’arrête sur la vitre. Les acteurs de mon enfance retournés à leur place. Chez eux. Si loin de ma nouvelle histoire. Et de celles de mes proches. Tous avec une parole qui pèse plus ou moins. Celle de citoyennes et citoyens très visibles. Avec nos mots de nantis.

      Loin de leur maux ?



NB : Cette fiction est inspirée entre autres d’une rencontre dans un centre de vacances EDF. Pendant une tournée d'auteurs.  «Vous parlez bien, les gars et toi la fille. L’égalité et tout le toutim, c’est très bien. Mais j’ai remarqué que c’est surtout l’égalité d’abord pour ceux d’en haut. Là-haut, ils s’en foutent de ta couleur ou de ton sexe. Du moment que tu peux rapporter du pognon. Surtout sur le dos de ceux d’en bas. Mais ici, en bas, on est trop cons à se prendre la tête entre blancs, arabes, femmes, hommes… Pour ça qu’on se fera toujours baiser par ceux d’en haut. Pourquoi ils se gêneraient. Moi, je m’en fous, je suis bientôt à la retraite. Mais je pense aux jeunes derrière. Quel gâchis. Bon, c'est pas le tout. Faut que j'aille à la plage..». Une vacancière venue écouter des auteurs invités pour promouvoir leur prose. Et elle sa lucidité désabusée. Pas la seule dans ce cas. Des paroles entendues par qui de nos jours ?

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