Pas la même couleur

Pas besoin d’un dessin. Les parents de sa copine le détestaient à cause de leur différence de couleur de peau. Il avait décidé de ne plus aller chez eux. Par peur d’exploser et les insulter. Les regarder dans le blanc des yeux et les traiter de racistes. Pour elle qu'il avait ravalée sa colère. Mais pas un couple de racistes qui allait les séparer. Leur histoire d'amour plus forte.

      

 © Marianne A © Marianne A

 

       Pas besoin d’un dessin. Les parents de sa copine le détestaient à cause de leur différence de couleur de peau. Il le savait au fond de lui. Une certitude qui s’était enracinée au fil du temps. À tel point qu’il avait décidé de ne plus mettre les pieds chez eux. Les éviter le plus possible. Il avait toujours peur d’exploser et les insulter devant leur fille. C’était pour elle qu'il avait ravalé sa colère. Il ne voulait pas la faire souffrir. Se retenant de les regarder dans le blanc des yeux et de les traiter de racistes. Un couple de gros racistes. Mais pas eux qui allaient les séparer.

    C’est ce qu’il a cru. Ils ont pourri la vie de leur fille. Jusqu’à ce qu’elle finisse par craquer. Elle est d’abord passé par un séjour en HP. À sa sortie, ils ont déménagé loin des parents. Sans donner leur nouvelle adresse ni le téléphone. Ils ont vécu deux ans. Elle travaillait comme caissière de supermarché et lui faisait des chantiers. Ils avaient décidé de faire un enfant. « Je vais quand même leur dire que je suis enceinte.». Elle leur a donné rendez-vous dans un café. « Mes parents ont raison. Notre histoire ne peut pas durer.». Un bref texto coup de poing.

      Trois cent kilomètres d’une traite en pleine nuit. Il a sonné. Personne n’a répondu. Il a voulu fracturer une fenêtre. Les flics ont débarqué. Il ont essayé de le calmer. En vain. Ils ont dû le menotter et l’emmener au commissariat. « Ça fait plus d’une année qu’ils ne vivent plus ici.». Mensonge ou pas de la part du flic ? Il est sorti de cellule le matin. Comment retrouver leur trace ? Il s’est garé devant la maison. La porte s’est ouverte. Pas le père de sa copine. Il l’a suivi jusqu’à la boulangerie. « Je vous dis que je ne sais pas où les anciens propriétaires vivent.». Il est rentré chez lui. Détruit.

    La chambre du bébé était prête. Ils l’avaient peint ensemble. « On ne va pas balader le bébé là-dedans.» Il avait récupéré un vieux landau dans la rue. « Elle lui avait pris la main. «Ne fais pas la gueule. Tu le transformeras en jouet ou autre chose. » Pourquoi avait-elle cédé à leur pression ? Il s’en voulait de ne pas avoir essayé de la retenir ou l’avoir accompagnée. Pour faire barrage entre elle et ses parents. Ils avaient une grande influence sur elle. Surtout son père. Ils avaient réussi à l’embobiner. «Désolé de te le dire, mais tes parents sont racistes.». Il avait fini par le lui dire. C’était quelques mois après leur emménagement. Elle avait juste haussé les épaules et orienter la conversation sur un autre sujet. Ils n’en ont plus jamais parlé. Où pouvait-elle être ?

    Plus d’une année passée à essayer de la retrouver. Avant de finir par renoncer. Après tout c’était son choix, s’était-il dit. Se demandant si elle aussi n’était pas raciste comme ses parents. Elle avait fait joujou avec lui avant de réintégrer le giron familial. Il a quitté leur appartement pour retourner vivre dans sa ville d’origine. Sous le toit de ses parents. Un couple de prolos vivant en cité HLM. Refaire sa vie. Il a essayé. Marié avec une fille du quartier avec qui il était au collège, père de deux gosses, divorcé, remarié, re-divorcé. Sans jamais réussir à se séparer de leur histoire. Il vit depuis une quinzaine d’années dans une maison isolée. C’est aussi le siège de sa petite boîte de plomberie.

   Un matin, il prend le journal. Pour lire son horoscope avant d’aller bosser. Le choc sur le comptoir de son café-croissant rituel. Elle est en photo. Un large sourire aux lèvres. Elle est devenue romancière. Comme sa grand-mère. Une femme qu’elle adorait. Sa mort l’a complètement détruite. Lui aussi aimait beaucoup cette femme. Elle pas du tout raciste. Contraire à son fils et sa belle-fille. Ce jour, il n’a pas lu son horoscope. Tous ses rendez-vous de la journée annulés. Il s’est rendu à la ville à cinquante km de son village. Comment réagirait-elle ? Heureuse ou pas de revoir ? Télescopage de questions sous son crâne. Il a poussé la porte de la librairie. Guère à l’aise. Il n’a jamais lu un livre de sa vie. Elle a souri en l’apercevant. Ils se sont donné rendez-vous dans la brasserie en face.

    Toujours aussi bavarde. Elle avait énormément de choses à raconter. Deux enfants elle aussi et divorcée. Une vie de voyages et de rencontres. Contrairement à lui qui ne partait même pas en vacances. L’ours taiseux face à sa seule histoire d’amour. Tout le passé était remonté d'un coup. « C’est la connerie de racisme de tes parents qui nous a séparés.». Sa phrase a jailli d’un coup. Il l’a aussitôt regretté. Pourquoi polluer ce bon moment ? Elle a froncé les sourcils. « Disons que… ». Elle a haussé les épaules. Gênée. « Laisse-tomber. C'est  du passé. N’en parlons plus. Continue de me raconter... Toi.». Elle a bu une gorgée de thé. « Ce n’est pas ta couleur de peau qui les a gênés. Il se foutait complètement que tu sois blanc. Mais ils ne supportaient  que tu sois fils d’ouvriers et que tu as arrêté l’école en quatrième. Pour mes parents, tu n'avais pas la bonne couleur sociale.». Elle a tendu le bras.

     Main sur main.

NB: Cette fiction est inspirée d’une histoire vraie. Celle d’un copain jeté par sa belle-famille noire parce qu’il était pauvre. Pas que des blancs privilégiés...

 

 

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