Bébés d'usine

Lui retirer ou pas son bébé ? Elle les entendait polémiquer derrière la porte du bureau.Assise dans le couloir. La voix d'un des hommes était très forte. Elle a fermé le poing. « C'est pas mon bébé !». Elle avait envie de leur gueuler ça. À eux et à la face du monde. «C'est pas mon bébé ! Même s'il est sorti de mon ventre.». Désormais un ventre punching-ball.

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 © Marianne A © Marianne A

 

              Lui retirer ou pas son bébé ? Elle les entendait polémiquer derrière la porte du bureau. Assise bien droite sur son siège dans le couloir. La voix d'un des  hommes était très forte. Une seule voix de femme de temps derrière la cloison. « Très important de l’écouter. C’est son bébé tout de même. ». Elle a fermé le poing contre son ventre. « Tu ne peux pas dire ça. ». Elle a enfoncé son poing. « Ce bébé c’est le sien. On peut quand même pas parler à sa place. Qui sommes-nous pour décider de lui retirer ? ». C'est pas mon bébé, avait-t-elle envie de gueuler. À eux et à la face du monde. Un monde qu'elle vomissait par tous les pores de son corps. Pas mon bébé ! Même s'il était sorti de son ventre. Une part d'elle. Elle a commencé à cogner. De plus en plus fort. Désormais un ventre punching-ball.

        Qui est le père ? Impossible de le savoir. Elle a été violée par plusieurs hommes. Jour après jour. « Nous sommes payés juste pour t'engrosser ma petite. Une bonne somme. C’est dur de … Bon, plus vite tu seras en cloque, mieux ce sera pour toi. Prie pour que ça arrive vite.». C'était le seul à lui avoir adressé la parole. Une voix qu’elle avait senti gênée. Les autres fois, il s’était allongé sur elle sans la pénétrer, bougeant de ses mains le lit pour qu’on entende du bruit. Des hommes, masqués, entraient dans la pièce et la violaient sans un mot. Se rebiffer ? Impossible avec ce que lui injectaient les infirmières. Elle était sonnée du matin au soir. Comme dans un brouillard. Son corps pesant, la tête vide. Contrairement à d'autres femmes, elle avait eu la chance d'être rapidement enceinte. Les hommes ne sont plus revenus dès le début de la grossesse. Elle est restée enfermée jusqu'à l'accouchement.

       Une psy leur avait expliqué le fonctionnement de « l’usine à bébés» que la police venait de démanteler. Elle étaient enfermée dans une sorte de prison-maternité. Les filles ne savaient pas où elle se trouvaient. Un médecin et une infirmière trouvent des jeunes filles paumés à la rue. Souvent des mineures en fugue, mais aussi des gamines du voyage et des roms. Celles qui étaient en tout cas le moins susceptibles d’être recherchées. Ils les collaient dans des fausses ambulances pour les amener dans cette « maternité invisible», une grande bâtisse paumée au fond des bois. Pendant le temps de la grossesse, elles vivent volets fermés, sans jamais sortir. Dès que le bébé est parti avec «ses acheteurs», une ambulance les dépose à des centaines de kms. Le truc est bien rôdé depuis des années. Des naissances comme dans une vraie maternité, avec des infirmières, des sages-femmes, deux médecins. Tous masqués au contact des jeunes prisonnières. Elles n’ont pas vu un visage découvert. Sauf celles des autres prisonnières. Tous soumises à des yeux sans nom et des mains gantées.

       Deux flics sont sortis du bureau. L’un d’une trentaine d’années, l’autre la soixantaine obèse et marchant avec une canne. Le plus jeune lui a demandé de les suivre. Ils ont gagné une salle de réunion plus loin dans le couloir. Elle n’aimait pas le regard insistant du sexagénaire. Il la dévorait des yeux. Je sais ce que tu mates gros porc, a-t-elle pensé. Seul le jeune parlait. «Votre bébé... ». Elle ne l' a pas laissé achever sa phrase. « J'en veux pas ! ». Il avait haussé les épaules. « C'est vous bien sûr qui décidez. Mais il est important que vous soyez prise par un suivi psychologique. ». Elle l'a fusillé du regard. «Pas moi qui doit voir un psy. Mais tous ces fumiers, hommes et femmes, qui m'ont enfermée ici. Plus tous les autres qui me sont passés dessus pour du fric. Sans oublier ceux qui achètent les bébés. De beaux couples bien gentils venus chercher leur p'tit cadeau pour le ramener à la maison. Lui donner de l'amour, l'emmener à l'école, fêter son anniversaire... » Elle s'est mordue les lèvres, le poing fermé prêt au combat. Un combat sous la peau. « Leur gosse est né du viol. Un viol… Pas un autre nom. Mais ils en ont rien à foutre. Le principal c'est d'avoir pu acheter leur p'tit jouet. Un jouet sorti directement de l'usine. ». Un rictus déformait ses lèvres. Elle s'était soudain mise à se boxer le ventre. Deux infirmiers avaient dû lui tenir les bras. Tandis qu'un médecin lui administrait un sédatif. Elle avait dormi plusieurs heures.

       Sauter par la fenêtre du septième ? Toutes les filles avaient été installées dans un foyer d’hébergement, avec un suivi médical. Par peur des défenestrations, toutes les fenêtres des studios était verrouillées par un système de domotique. Celle de la salle de bain bougeait légèrement. Elle avait fini par réussir à l’ouvrir. Se suicider ? Une idée qui la bouffait. Alors qu’elle n’y avait pas pensé durant sa détention. Tellement gavée de produits l’ayant transformée en poupée de chiffons vidée de sa volonté. Depuis sa sortie, elle se sentait morte. Tuée de l’intérieur. La tête dévorée par des images tournant en boucle. Surtout les corps nus et masqués passant sur son corps. Elle ne ressentait rien quand ils lui montaient dessus. Comme absente de son corps. Seules ses narines la reliaient au monde. Les violeurs identifiés par leur odeur. Pourquoi rester en vie ? Elle entrouvrit la fenêtre. Les bruits de la ville se mêlèrent au silence de la chambre. Ses mains sur le rebord de la fenêtre. Elle ferma les yeux.

     Le lendemain matin, des coups à la porte d’entrée. Elle se redressa sur son lit. Inquiète. Ça recommence, pensa-elle avant de demander qui c’était. «C'est moi. Je viens pour notre rendez-vous. ». Elle s’était éclaircie la voix. «Je vous rejoins dans la cour. Elle s’habilla à la hâte et le rejoignis. Il l’attendait sur un banc. Elle s'est installée à côté de lui. «Vous avez une cigarette ? ». Il a fouillé dans sa poche. «Gardez le paquet.». Elle en alluma une. «Ça vous dérange que je vous enregistre ? ». Elle a fait non de la tête. Il a enclenché l'appli enregistrement de son Smartphone. Elle a répondu à ses questions. C'était un journaliste chargé d'écrire un article sur « l'usine à bébés ;». « Merci beaucoup. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas. ». Pourquoi avoir accepté de lui parler ? Son article ne fera pas grand-chose. Il sera vite balayé par le flux de l’actualité. Personne ne pourra apaiser sa douleur et celle des autres femmes. Leur ventre, leur tête, tout le corps pris au piège par des ordures. Devenues toutes des machines. Elle a hoché la tête. «Je veux juste une chose. ». Elle triturait la fermeture-éclair de son blouson. « Ne mettez pas mon nom.». Il n’avait eu qu’une partie de l’histoire. Personne d’autre ne savait le reste.

       Deux mois plus tard, elle quittait le foyer. Contrairement aux autres femmes refusant de se retrouver à nouveau seule à la rue. Elle loua une chambre en centre-ville et s’acheta une voiture. Une voisine en apparence comme les autres dans un immeuble calme. Elle passait son temps à marcher seule. Très souvent assise à une terrasse de café ou dans un square à regarder les passants. Surtout les familles. Chaque fois, sans qu’elle s’en rende compte, sa main effleurait son ventre. Puis son poing se fermait en s’enfonçant dans la peau comme pour plonger au fond de ses viscères. Une grande violence s’imprimait sur son visage. D’abord contre les hommes. Mais aussi vis à vis de ces femmes heureuses avec leur bébé dans la poussette ou jouant dans le bac à sable. « Tu l’as acheté combien ton gosse ? ». Le gardien du square était intervenu avant qu’elle n’en vienne aux mains. Face à une jeune mère complètement tétanisé, son bébé serré dans les bras. Faire des projets ? Partir ailleurs, loin de «l’usine» ? Elle ne cesse d’y penser. Sans réussir à prendre une décision. La tête pleine des onze mois. Pas un jour sans y penser. Les nuits encore plus embouteillées d’images violentes. Revoyant en boucle l'enfer qu'elle avait vécu. Seul l'image du bébé ne revenait pas. Impossible de se le remémorer. Un visage semblable à celui de n’importe quel nouveau-né. Comme si sa mémoire, après son ventre, voulait l'expulser dans l'oubli. Nier sa naissance et tout le reste autour. Un oubli qui la taraudait. Y aller ou pas ?

          Un homme s’est assis à côté d’elle à la terrasse de la brasserie. Sans lui demander l'autorisation. Il sentait la sueur. C’était le flic à la canne. Il reprit sa respiration et épongea son front trempée. « Qu’est-ce que vous me voulez ?». Il posa une clef USB sur le guéridon. « C’est une partie des vidéos de l’usine. Je suis chargé de les décortiquer. Que moi qui les détiens. Je… ». Elle posa un billet sur la table, ferma son sac et se leva. « Qu’est-ce que voulez que ça me foute ? Je suis pas flic, moi. ». Il tourna et retourna la clef entre ses doigts. « Sauf que tu es filmé le jour où nous sommes intervenus. Je suis sûr que tu vois ce que je veux te dire. Pas besoin d’un dessin. ». Elle s’est rassise. Il savait tout. «Oui, ce jour là, j’ai été dans leurs bureaux. Les bureaux de ces fumiers. Il y avait des liasses de billets. Plein. J’ai tout mis dans un sac poubelle que j’ai planqué. ». Elle le dévisagea. « Vous allez me mettre en prison, c’est ça? ». Il tire sur sa vaporeuse. « Celles et ceux qui doivent aller en prison y sont déjà. ». Elle vrille son poing dans son ventre. « Non ! C’est pas vrai ! Y a que ceux qui nous ont enfermés dans cette putain d’usine qui sont en prison. Mais tous les autres, dans notre pays et ailleurs, qui ont achetés des bébés… Ces gens là, tous sont libres. Personne ne les foutra en tôle ou même leur mettra un procès au cul. Ils vont continuer de vivre tranquillement en famille.». Il souffle. « Sans doute qu’ils savaient pas que...». Elle l’interrompit d’un geste. « Rien à foutre ! Qu’ils le sachent ou pas, leur bébé est né d’un viol. On nous a mis en prison pour qu’ils puissent avoir leur petit jouet chéri. Moi je veux qu’il paye ! Ils sont complices.». Elle cognait contre son ventre. Il lui a saisi le bras. « Arrête de te faire du mal comme ça. T’en a déjà pas pris assez dans la gueule.». Elle l’a regardé droit dans les yeux. Première fois qu’elle a eu envie de se glisser dans les bras d’un homme depuis sa fuite. Comme ceux de son père qui effaçaient ses chagrins de gosse. Avant de mourir d’un arrêt cardiaque et la laisser à quinze ans entre les bras d’un beau-père qui la tripotait. Elle avait fui pour lui échapper et à une mère refusant de voir ce qui se passait. « Cette clef USB va être complètement effacée. Il ne restera plus aucune trace de ton passage dans les bureaux. Ce fric est à toi. Pour faire ce que tu veux, pour tenter de... te reconstruire comme tu pourras. Bonne route la gamine. ». Sa voix tremblait. Ses mains aussi sur la table. Il a détourné le regard. « Qu’est-ce qui m’assure que vous allez faire ce que vous dites ?». Il se passa la main sur les joues en soupirant. « Je me fous que tu me crois ou pas. C'est plus mon histoire.». Elle l’a suivi des yeux sur le boulevard.

      Une semaine plus tard, le flic sortait de chez lui. Elle traversa la rue. « Qu’est-ce que tu fous là ? Barre toi loin de cette ville.». Puis il s’éloigna. Elle le rattrapa sur le trottoir. « J’ai décidé. Ce fric, je… ». Il continua son chemin comme si elle ne s’adressait pas à lui. « Écoutez moi au moins.». Il s’arrêta. « Magne toi, j’ai un boulot, moi.». Elle s’est redressée. « J’ai pas pris que le fric. Je me suis tiré aussi avec un ordi. Dedans y a plein de choses qui peuvent vous intéresser. ». Il la fouille du regard. Baratin ou vérité ? Veut-être se faire mousser ou avoir juste une oreille pour éponger sa douleur ? Je suis pas psy, se dit-il. « J’ai les adresses de tous les gens qui ont achetés des bébés.». Il haussa les épaules. « On pourra rien en faire. Des procédures qui vont durer des...». Elle lui attrapa le poignet. « Moi je vais aller chez tous ces gens là. Je veux qu’ils passent devant la justice. Eux-aussi sont coupables. ». Il décrocha sa main. « Tu réussiras juste à briser des familles et des gosses. C’est contre-productif et en plus...». Un coup de klaxon. « Les gens doivent le savoir. Faut que ça se sache, sinon y aura encore des usines à bébé. Que moi et toutes ces femmes aient pas souffert pour rien. Je veux qu’on se souvienne de l’enfer de ce qu’on a vécu dans cette… cette...». Elle a du mal à respirer. La poitrine serrée. « Faut qu’il y ait une trace. La mémoire de cet horreur. Pas qu’un article de journal et on passe à autre chose. Je veux… Bon, arrêtons d’en parler. Moi je vais y aller. Point, barre. J’ai déjà préparé mon voyage. Tous est prêt là. Je pars même maintenant si je veux.». Elle a tapoté sur son petit sac à dos. « L’argent de toutes ces ordures servira au moins à quelque chose d’utile. Personne m’en empêchera.». Elle a parlé très calmement. Même si la violence se lisait dans ses yeux. Déterminée à mener son combat pour la vérité sur les usines à bébés. Remonter jusqu'aux acheteurs.

       Elle s'éloigna à pas rapides. « Attends-moi la gamine ! J'ai quelque chose à te dire. ». Elle se retourna. Il s’approcha. «  Voilà, je... T’as pas une place de plus pour un vieux comme moi dans ton voyage ?». Elle ouvrit des yeux ronds. « Je comprends pas.». Il se cale sur sa canne. « C’est simple pourtant. Acceptes-tu que je t’accompagne pour pour cette…. cette mission ? ». Elle l’interroge du regard. Sur le qui-vive. Se fout-il d’elle. « Pourquoi tu veux venir ?». Il semble chercher ses mots. Elle ne le quitte pas des yeux. « Disons que c’est une retraite anticipée. Faut bien que j’arrête un jour. Ce sera ma dernière mission. ». Accepter ou pas sa présence ? Prendre du temps pour réfléchir avant de lui répondre « C’est OK.». La réponse, sortie d’un coup, l’a surprise. Il a souri et fait demi-tour. « On va préparer notre voyage. Je connais un p’tit bistrot peinard.». Il ont marché sans un mot jusqu’au bar. « Pourquoi tu veux m’aider ? On se connaît même pas.». Il a plissé le front. « Ce sera trop long à t’expliquer aujourd’hui. On en reparlera peut-être pendant notre voyage. Ou pas du tout. ». Il a ôté sa veste. « Et autre chose d’important. Je te préviens, j’ai pas de fric. C’est toi qui paye tout.». Elle a esquissé un sourire. « Pas d’inquiétude. J’ai largement assez pour deux.». Ils se sont assis. Il a ouvert sa tablette. « Trêve de blabla. On va  mettre en place notre opération. Faut déjà commencer lui donner un nom de code. Tu as une idée ? Opération quoi ? ». Elle fronça les sourcils.

     « Usine à mémoire.»


NB: Une fiction inspirée de cet article. Combien d’usines à bébés  sur la planète ? Surtout dans les pays les plus pauvres. Les ventres des femmes ( les plus démunies et fragilisées) sont devenus une manne financière pour les trafiquants de chair humaine. Une immense horreur vécue par toutes ces femmes prisonnières.  Leurs ventres pillés pour le fric.

 

     

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