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Billet de blog 30 sept. 2022

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Rue de la Femme qui danse

Ce lever du jour est mon dernier. Chaque matin, je me le dis dès le réveil. Pour rajouter une couche de sombre sur la palette ou pour qu’on s’apitoie sur mon sort ? Non. Pourquoi alors le dernier ? Pour ne pas en perdre une miette. Ressentir sous ma peau qu’il est irremplaçable. De passage lui aussi. Comme mon histoire de femme.

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© Marianne A

                               Ce lever du jour est mon dernier. Chaque matin, je me le dis dès le réveil. Pour rajouter une couche de sombre sur la palette ou pour qu’on s’apitoie sur mon sort ? Non. Pourquoi alors  le dernier ? Pour ne pas en perdre une miette. Ressentir sous ma peau qu’il est irremplaçable. De passage lui aussi. Il ne reviendra pas. En tout cas, pas avec son visage d’ aujourd’hui. L’aspirer tout entier et qu’il continue de se lever sous ma poitrine. Me sentir habitée par lui. Comme par ce vol d’oiseaux au-dessus des toits d’une rue. Pas n’importe laquelle. Je l’ai débaptisée. Elle porte désormais mon nom. Et celui d’autres femmes à travers le monde. Mon nom et le leur mêlées sous le même ciel. Du pied de mon immeuble à l’autre bout de la planète. La rue de La Femme qui danse.

Je suis un peu plus grande que mon miroir. Il occupe un grand espace dans ma chambre : une sorte de cagibi sans fenêtre. La plus réticente à son installation était ma mère. « Ce miroir est tout ébréché. Ton reflet sera ridé avant que tu ne sois vieille. Je ne veux pas qu’il reste sous notre toit. ». Elle le détestait. J’ai insisté. En vain. J’ai fini par en parler à mon père. « Il est ébréché de partout… Mais moi, je l’aime bien. » Après avoir repeint le couloir, Papa voulait jeter un miroir laissé par les anciens locataires. Il a donné raison à ma mère et a déposé le miroir dans le local à ordure de l’immeuble. Qu’est-ce que je lui en ai voulu.

Le lendemain soir, en rentrant de l’école, je l’ai découvert accroché dans ma chambre. Mon père me défendait toujours. Mes frères ainés étaient jaloux. Pourtant, il aurait aimé avoir un autre garçon. Je l’ai souvent entendu le dire. Jamais devant moi. Parfois, je sentais une pointe de gêne dans son regard posé sur moi. Mais jamais, il ne m’a brimé ou traité moins bien que mes frères ; les rares fois où nous avions de la viande, les meilleurs morceaux dans mon assiette. Un soir, je lui ai demandé pourquoi il aurait préféré que je sois un garçon. Il a haussé les épaules. J’ai senti qu’il hésitait à répondre. Mes yeux n’ont pas lâché les siens. Jusqu'à ce qu'il me donne une explication. « La terre est déjà un enfer pour les hommes pauvres. ». Il ne m’a rien dit d’autre. J’ai compris.

Mon miroir est perturbé depuis quelques semaines. En proie à de nombreuses questions. Qui es-tu ? Tu n'est plus celle que je reflète depuis presque douze ans. Pourquoi ce changement si subit de ta part ? On dirait que tu es devenue comme folle. Il ne reconnaît pas mon visage. Ni mes yeux, ni mes lèvres, ni mon ventre, ni entre mes jambes… Guère habitué à ce que je sorte habillé de cette manière. N’y va pas. La rue c’est pas ta place. Après l’incompréhension, l’agacement de mon miroir. Je n’en tiens pas compte. Ni lui ni personne d’autre ne m’empêchera d’y aller. Je est devenu mon pays. Ne pense pas n’importe quoi. Arrête de délirer, t’es plus une petite fille. Ta place est ici. Sous ce toit. Il voudrait tant me garder figée dans une image. Le reflet d’une jeune femme de 22 ans éteinte.

 Et un volcan à l’intérieur. Difficile de pouvoir l’imaginer en me voyant. Pourtant, il est enraciné en moi depuis l’enfance. Très vite, j’ai compris comment tournait le monde. Bien pour les mâles de l’espèce. Mal pour les autres. J’en avais les preuves tous les jours. D’abord avec mes frères ; sortis du même ventre, pas le même avenir. Puis des autres garçons croisés dans la rue, à l’école, et ailleurs. Je n’avais pas les mêmes clefs à la naissance qu’eux. Une réalité prise de plein fouet à six ans. Me révolter ? Me couler dans le moule ? J’ai décidé de faire les deux. Ma révolte germant au fond d’un silence lucide. Je ne faisais pas de bruit. Une ombre sans mots. Même mon souffle paraissait s’excuser. Tout à l’intérieur. Excepté le miroir, je n’ai jamais rien revendiqué. Jusqu’à ces dernières semaines. Je revendique tout, encore plus, le meilleur. Et pas pour demain. Aujourd’hui et toujours. Le volcan s’est réveillé. De la lave coule dans mes veines et dans mon regard. Des milliers d’autres volcans dans les rues.

Me l’interdire ? M’enfermer ? Mes parents pourraient le faire. Un de mes frères jouerait facilement le rôle de geôlier familial. Les deux autres auraient tendance à vouloir m’escorter pour qu’il ne m’arrive rien. La première fois, ils m’ont suivi de loin. J’ai piqué une grande colère dans la rue. De nombreuses manifestantes sont venues voir ce qui se passait. Morts de honte, ils ont fait demi-tour penaud. Depuis, ils ne me suivent plus. Quoi que de temps en temps, j’aperçois l’ombre de l’un ou de l’autre, parfois mon père, toujours à grande distance. Je fais semblant de ne pas les voir. « Votre sœur est la seule combattante de la maison. Vous lui devez le respect. Un jour, vous lui direz merci. Et moi aussi.». Les phrases paternelles leur avaient cloué le bec. Ma mère avait posé sa main sur mon épaule. Je venais de découvrir une part de mes parents que je ne soupçonnais pas. Comme eux n’auraient pu imaginer un volcan sous leur propre toit.

En réalité, mes parents n’étaient pas les soumis que j’ai parfois méprisés- si en colère contre leur soumission aux hommes d’en haut et à Dieu. Pourquoi on fait le ramadan ? Ma mère m’avait répondu : pour être plus proche des pauvres pendant un mois. J’avais réfléchi et rétorqué : Non on est pauvres douze mois par an. Aux riches de le faire. ». La gifle est venue d’un de mes frères. Depuis, je sais que Dieu a été inventé pour que les pauvres et les petites filles se taisent. Je sais que j’exagère. Tout n’est pas aussi simpliste. Mais ne demandez pas à un volcan de l’eau tiède. Ma colère ne vient pas de nulle part : mes parents sont des guerriers à leur façon. Jamais ils n’ont complètement courbé l’échine. Juste fais le minimum pour éviter les coups et la prison. Je parle aussi en leur nom. Mon corps dans la ville est leur parole muselée.

Je sors dans la rue. La mienne. Mon quartier, ma ville, mon ciel au-dessus de ma tête, mes étoiles que je reverrais peut-être cette nuit… Tout, plus tout ce que je ne vois pas, les ailleurs, est à moi. Je mets le son dans mes écouteurs. Pas la moindre voiture. Je marche au milieu de la rue en dansant. Longtemps, j’ai rêvé de courir sur la façade de la plus grande tour et de marcher dans le ciel, jusqu’à disparaître derrière le grand rideau bleu. Changer de rive et trouver une autre histoire à vivre. Aujourd’hui, je veux rester ici, partir, revenir ; ne plus désirer fuir, mais aller et venir libre sur toute la planète. Solitude dansée au rythme de la musique, celle des instruments, et de mon cœur qui sait pourquoi il bat : l’horloge des rêves d’une petite fille à réaliser. Pas un cœur seul. Je danse vers la place. Nous serons une foule de femmes. Toutes venues d’une rue rebaptisée à leur nom. Le nom de leur rêve de petite fille. Elles arrivent de partout, seules ou en groupe. Convergeant vers la Place de la Femme relevée.

La peur est toujours là. Je le sais. Mais elle ne me fait plus peur. Présente, mais sans aucune prise sur moi. Au contraire ; je crois que ce sont eux qui ont peur. Même avec toute leur protection et armes. Ils ne sont pas du tout habitués à trouver des femmes face à leurs canons. Nos regards à hauteur d’homme. La peur est aussi entre leurs paupières. Gênés comme des ados se sentant nus d’un seul coup, la main en protection entre les jambes. Nos ventres sont ceux dont ils sont sorties. Je vois bien dans leurs yeux qu’ils sont dépassés. Plus facile pour eux si nous étions des hommes. Chacune de leur balle peut pénétrer le ventre de leur mère. Ce corps que nous voulons récupérer. Donner la vie si on le veut. Et quand on veut.

Elle s'était plantée devant eux. « Pas que nous les femmes que nous libérons. Nous libérons aussi nos pères, nos frères, nos fils. Vous aussi, derrière vos armes, vous êtes enfermés. Pourquoi vous êtes là ? Je suis sûr que vous ne le savez même pas. Vous n'aimeriez pas être ailleurs en ce moment ? Dans l’eau de la mer, à boire une boisson fraîche, regarder la télé, profiter de cette belle journée offerte par Dieu… En un seul mot: vivre. Pour ça, il  faut qu’on se libère de ces gens qui ont même transformé le visage de Dieu en celui d’un ogre. Leur religion n’est pas la nôtre. Moi, je crois en Dieu ; pas celui qui détruit tout un peuple. Ils veulent juste que nous soyons des esclaves. D’abord, nous les femmes. On a l’habitude. Nous les femmes sommes les plus vieux esclaves de l’humanité. Depuis des millénaires. Mais vous êtes aussi des esclaves. Arrachons ensemble nos chaînes. Notre peuple mérite mieux que d’engraisser nos bourreaux. . » Elle avait parlé sans hausser le ton en les regardant droit dans les yeux. À quelques centimètres de leurs visages. Tous les regards uniformes posés sur une femme décidée à ne plus baisser la tête. Une grande colère dans les yeux, pas la moindre haine. Une balle a sifflé dans l’air chaud. Elle s’est écroulée. Nous avons couru.

Une femme qui ne cherchait pas à briller. Contrairement à d’autres. Dont moi qui ai toujours rêvé de briller : être admiré de ma famille, de mes voisins, de mes copines ; me trouver au centre des regards. « Certains brillent comme des lampadaires. Je ne leur jette pas la pierre. On fait tous comme on peut avec nos peurs, frustrations, et tout ce qui nous travaille de l’intérieur. Et puis c’est utile des lampadaires (petit rire). Mais (son regard se pose sur un point invisible) on peut préférer éclairer comme un phare. Tenter de guider les autres dans la nuit. Toutes les nuits du monde. Que notre corps de femme envoie sa lumière pour percer toutes les ténèbres. Celle de nos jours et venues de la nuit des temps. Sans nous les femmes, plus que les ténèbres. Nous sommes les phares du monde nouveau. » Elle nous l’a lu un jour dans la rue. Une des manifestantes a retrouvé ses cahiers. Depuis, ils nous éclairent. Elle marche avec nous. Ses mots continuent d’occuper l’espace. J’ai appris qu’elle venait d’un quartier très pauvre de la ville. C’est l’un de ses frères qui lui a appris à lire et à écrire en cachette. Dans un immeuble sans eau courante. Rue de La Femme Phare.

Cette nuit, je reverrai les étoiles. Et demain le lever du jour. Déshabille-toi. Personne d’autre que moi dans ma chambre. Et mon miroir. Déshabille-toi. Je le regarde. Il  a l’air déterminé. J’ôte mon blouson et mes chaussures. Non, entièrement nue. Pas encore l’heure de me coucher, me dis-je. Il insiste. Difficile de lui refuser avec tout ce que je lui fais vivre en ce moment. Je finis par tout enlever. complètement nu devant lui. Retourne-toi. Qu’est-ce qu’il a ce soir ? Je lui obéis. Tourne ta tête maintenant. Je me tords le cou. C’est ton cadeau, des pieds à la nuque. Incroyable. Je n’en reviens pas. Mon reflet, de dos, est une carte du monde. Tout ça est à toi, tu le mérites. Et toutes les autres aussi. Mon miroir sourit. Un sourire ébréché. Il vient de m'offrir un immense cadeau.

Notre monde.

NB : Cette fiction est inspirée de la leçon de courage des femmes iraniennes. Des guerrières et des résistantes. Risquant leur vie pour la libération de toutes et tous.

Les phares d’un nouveau monde ?

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