Sœurs de néant

La tombe de ma sœur est fleurie. Chaque fois très troublée de lire mon nom, mon prénom, ma date de naissance et de mort. Qui fleurit sa tombe ? Ma famille ou les fantômes de l'ignoble ? Quand des mots, sortis de ma bouche, se sont transformés en crime. Quelques phrases ayant conduit à la barbarie. Une histoire impardonnable. La mienne à jamais.

 © Pascal Garnier © Pascal Garnier

                                                                                                    
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            Merci à Thierry Reboud.


                                                                                 New-York, octobre 2053


                   La tombe de ma sœur est bien fleurie. Deuxième fois que je viens dans ce cimetière en trente ans. Une visite en cachette. Très troublant de lire mon nom et prénom,  ma date de naissance et de décès. Qui la fleurit ? Ma famille ou les fantômes de l'horreur ? Une question très vite balayée. Le savoir ne changera rien du tout à cette horrible histoire. Ineffaçable. C’est ma sœur que je viens voir. Je sors du cimetière. Les années reviennent à chaque pas. Sans doute avec plus d’intensité à cause de cette visite matinale à ma sœur. En réalité, le passé ne me quitte jamais. Où que je sois, il est là. Comme une sorte de colocation avec un mort. Son fantôme sous ma peau. Depuis que je l’ai tué. Il est présent dans chacun de mes gestes. Mon ombre permanente, encore plus dans la nuit. Quelques mois après l’avoir tué, je me suis enfuie. Échangeant mes papiers avec une copine, ma sœur choisie. Elle a deux ans de plus que moi. Nous avons fui ensemble notre quartier. Sans prévenir personne.

           Deux poids-plume rêvant de dévorer l'horizon. « Ici, on vit nul part. On habite le néant. Y a rien que des murs ou des  impasses. Nos pères, nos mères, nos grands-parents sont enfermés depuis presque cinquante ans ici. Ils croient plus en rien. Encore moins en eux. On dirait qu’ils sont dans une salle d’attente. À croire toujours  le dernier qui a parlé. Moi, je veux pas finir comme ça : vivre dans un cimetière avec des tombes de je sais pas combien d’étages. Faut se barrer avant de… Si on reste, un jour, on sera le néant. ». Elle m’avait dit ça un soir. C’était sorti d’un seul coup. Un incendie dans ses grands yeux noirs. Pourquoi le mot néant revenait si souvent dans sa bouche ? Pas un terme que nous employions. Sans doute sorti de la bouche de son frère aîné qui était en fac. Elle rêvait d’ouvrir un salon de coiffure. Un coup de ciseau très recherché dans notre quartier. Elle a rencontré un homme dans un lavomatic. Il l’a aidé à trouver un local pour un salon de coiffure. « Tu me dois rien. Juste une petite commission.». Autrement dit une contrepartie en nature. Elle a refusé. Son rêve s’est transformé en cauchemar. L’homme l’a défigurée à l’acide avant de l’asperger d’essence. Son corps était méconnaissable. Elle est enterrée avec mon nom. Je suis morte officiellement le 22 juillet 2023. Deux sœurs de néant.

        Personne ne connaît cette part de mon passé. J’ai inventé l’histoire classique de l’orpheline passée de famille d’accueil en centres pour jeunes en difficultés. Capable de réciter ma fausse bio dans les détails. Une sorte d’espionne au service de ma survie. Une survie à tous les niveaux. Je suis habituée à la frontière, mon exil sous la peau. Au début, j’ai eu beaucoup de mal. Ne cessant de faire des gaffes, et même à plusieurs reprises de vouloir tout dévoiler. Raconter mon passé de tueuse. Puis, peu à peu, je me suis habituée. C’était un réflexe de décliner son faux passé quand on l’interrogeait. La seule vraie gêne a été avec l’homme avec qui elle a vécu sept ans. La culpabilité s’est accentuée à la naissance de son fils. Pas un jour sans vouloir tout déballer. Une tension qui a sans aucun doute contribué à leur séparation. Depuis qu’ils ne vivent plus ensemble, elle n’a plus le « son mensonge » entre eux deux. Séparé et très amis. Le hic est désormais son fils. Un ado en garde alternée. Il avait trois ans au moment de leur séparation. Depuis quelque temps, en garde partagée aussi avec le commissariat. Rares les semaines où l’un des deux ne va pas l’y chercher. Lui dévoiler ou non ?   

       Échange d’identité comme d’autres de sang. Nous nous étions donné rendez-vous dans un square près de la gare. Le jour venait à peine de se lever sur la ville. Nous avions décidé de partir avec le premier train. « Franchement, tu commences à me gonfler. Faut que tu sois plus forte. Sinon tu vas finir chez les fous ou au cimetière. Arrête de dire que c’est toi qui l’a tuée. Pas des mots qui tuent. Ce sont les mains qui font couler le sang. Pas la bouche. Tout le monde ment. C'est vrai que t'as dit des mensonges et de la merde. Mais tu pouvais pas prévoir ce qui allait arriver. Ton mensonge a été trop vite... Juste un phrase et un partage et... Complètement barge tout ça ! ». Elle avait essayé de m’ôter le fardeau sur mes jeunes épaules. En vain. Je me considérais comme une tueuse. Impardonnable. Inexcusable. Contrairement à ma sœur, je pense que les mots peuvent tuer. Les bagarres et les guerres commencent toujours par la parole. Tout part des mots. L'horreur et la beauté. « Tu te souviens que c'est Madame Leroy qui nous appelait les jumelles. ». Nous étions inséparables. Complices depuis la maternelle. C’est elle qui me l’avait proposée. Après m’avoir vu pliée ma pièce d’identité por la briser. « Arrête tes conneries. Ça changera rien à ce poison que tu as dans la tête. ». Nous avons beaucoup parlé. Jusqu’à notre décision de tout plaquer. Faire notre « vraie vie » comme on disait en levant le pouce. Un vrai pouce en chair et en os. Elle, comme moi, nous avions largué FB et les réseaux sociaux.

       Sœur si proche qu’elle avait endossé mon identité pour me libérer en partie d’un poids sur mes épaules. Les épaules d’une gamine. Certes coupable. Je ne cherche pas à me dédouaner. Tout est parti de moi. Même si ce qui circulait dans ma tête, plus toute la folie du monde, ne pouvait avoir été inventés par une gamine de quatorze ans. Je suis le fruit pourri d’un arbre empoisonné depuis des décennies. Mais d’autres, dans les mêmes conditions, n’ont pas basculé comme moi. Ils sont restés du côté de l’humanité. Fort heureusement la majorité sont comme eux. Refusant de devenir un individu sans cerveau ni cœur. Comme j’ai été. Rien, ni ma psy, ni ma création, ne pourront effacer mon sentiment d’être une criminelle. Sans la moindre goutte de sang sur les mains. Une tueuse par procuration. Comme d’autres, proches ou éloignés de leur proie, transformant des jeunes en monstres. Des raccourcis et amalgames ? Peut-être. Je ne vais pas refaire le film d’horreur. La réalité de ce qui s'est déroulé sera toujours plus forte que toutes les fictions. Juste la parole d’une ancienne monstre.

      Un poids si lourd que j’ai fait une tentative de suicide. Ma sœur toujours à mes côtés. C’est elle qui m’a sauvé en appelant les secours. « Tu as failli la péter en deux ta carte d’identité. Ça m’a fait penser direct à ce putain de banquier avec ma mère. Il lui a cassé sa CB devant elle et moi. J’ai failli le tuer ce connard. Mais toi… Pourquoi tu veux te détruire ? T’es intelligente et belle. Moins belle que moi, mais plus intelligente. Avec mon cul et ton QI, on sera les reines du monde. ». Elle essayait de me faire rire dans la chambre d’hôpital. Sans y parvenir. C’est là qu’elle m’a parlé de son idée. Au début, j’ai refusé. Stupide et inefficace. Elle m’a tanné jusqu’à ce que j’accepte. « Quand tu seras guérie dans ta tête, tu reprendras ton identité. Et moi la mienne. Pas envie de me trimballer toute la vie avec cette identité toute tordue. Une fissure au milieu de ton nom et ta tête. On s’en fout de tout ça. Puisqu’on restera toujours jumelle.». Nous avons fumé un pétard pour nous détendre avant de monter dans le train. Chacune dans des voitures différentes. Pour brouiller les pistes d’éventuels flics ou membres de la famille. Avec obligation de ne pas s’appeler pendant trois mois. Sur le quai, à l’arrivée, elle marchait devant moi. J’ai accéléré le pas. Elle s’est tournée. Un sourire faisait briller ses yeux. Elle a effleuré mon bras. « Fais attention à toi petite sœur. ». J’ai souri à mon tour. « Pareil pour toi petite sœur.». Elle a pris une sortie. Et moi une autre. Derniers mots échangés entre les deux sœurs de cavale.     

        Peintre et sculptrice très connue. Et jamais reconnue dans la rue. Excepté mes quelques proches, personne ne connaît mon visage. Jamais je ne me suis rendue à un de mes vernissages. Je ne réponds aux interviews que par mail ou téléphone. Ma première expo a été une série de nus d’hommes, de femme, d’enfants, sans visage. Une centaine d’individus dans des activités du quotidien. Dans la rue, une cuisine, le métro, un bus, à l’école, au boulot… Toujours sur un fond sombre comme une vague d’obscurité permanente au-dessus des personnages. « L’idée m’est venu en voyant ce dessin sur le Net. Deux têtes. Une claque pour moi. ». J’avais mailé à un journaliste la capture d’écran de l’œuvre ayant déclenché mon désir de peindre. Sortir de ma nuit avec ses mains. Je n'en suis jamais sortie. Mais elle me laisse des trouées de jour. Ma première expo a été un échec. Mes toiles étaient très mauvaises. J’avais décidé de tout arrêter. Un galeriste m’a encouragée et suivie. Une dizaine d’années à faire de petits boulots le jour et de nuit dans a la pièce-atelier, de nombreuses expos passant inaperçues, avant d’exploser pour ma série « Humanité de plastique ». Des corps-totem composés de toutes sortes d’objets de récup. Des hommes, des femmes, des enfants, des transgenres, entièrement conçus avec des objets de récupération. Tous très grands. Je continuer de récupérer des déchets sur les mers de plastique. Encore un lieu ou la beauté du monde à été défigurée par l’Homme avec un grand F comme fric. Pas que les intégristes des religions qui tuent. Ceux aussi du CAC 40 nous mènent à la fin du monde. Certes moins violemment et avec moins de barbarie. La religion du profit à tout prix, plus la surenchère militaire et nucléaire, pouvant raser la terre d’un clic de souris. Ce que les pires monstres de toutes les religions, même ensemble, ne peuvent réaliser. Je radote. Même radotage de milliards de gens qui continuent d'espérer et réaliser dans le chantier. Freiner la grosse machine à dégâts planétaire et améliorer ce qui peut encore l'être. Pour le présent et les futures générations. Mes humains de plastique ne sont désormais plus le centre de mon travail. Même si je ressens le besoin d’en créer un de temps en temps et l’ installer dans mon atelier. J’en ai une trentaine autour de moi. Mes repousse-fantômes. Leurs présences me rassurent. Mes veilleurs de ma nuit sans fin.      

   Impossible de rester dans le déni. Faut que je lui parle. Impossible de le laisser se débattre avec les ombres de mes mensonges. Pour être plus précis : des putains de non-dits déguisés. Ma bio artificielle me protège depuis une trentaine d’années. Cette même protection qui détruit mon fils à petit feu. Il ne sait absolument rien de ce qui s’est passé. Mais une petite voix, au fond de lui, répète que quelque chose ne va pas. Sans lui donner d’explications. Je sais que son trouble vient de l’indicible entre nous deux. Tout lui avouer peut me briser à nouveau et me replonger dans les affres du passé. Faire revenir tous les fantômes carnivores. Ceux que j’ai réussi à fuir. Sans réussir à complètement les semer, juste anesthésiés dans mon atelier. Quelle autre solution pour sauver mon fils ? Aucun psy ne peut le libérer de ce que je ne lui dis pas. Seuls mes mots pour le sortir réellement de son trouble. Un trouble de plus en plus fort pouvant le faire basculer dans le pire. Je ne vais pas tuer aussi mon fils par procuration. Cette fois avec du non-dit. Je dois tout lui dire. Il en fera ce qu’il voudra. Garder le secret ou non ? S’il en parle, je serai obligée de m’expliquer publiquement. Montrer les deux parties de mon être. Dont une monstrueuse. Un retour du passé qui remuera certaines douleurs plus ou moins ensommeillées par le temps. Surtout celle d’une famille et tout un pays meurtris à cause de moi. Je suis prête à assumer. Pour obtenir peut-être un calme passager. Se libérer d’un visage verrouillé depuis un jour d’horreur. Figé sur un terrible assassinat. Celui que mes mots ont en partie généré. Me regarder avec ma véritable identité.Même si je me haïrai jusqu'à mon dernier souffle. Une femme moins en guerre avec son miroir ?

  « Mon fils, tu as mon âge quand j’ai...»

NB : Cette fiction est inspirée de l’acte barbare qui hante encore les esprits. Inexcusable et impardonnable. Comme l'acte aussi horrible hier à Nice. Les mots n’empêchent pas les égorgeurs ni les autres tueurs. Ils n'effacent pas non plus les terribles douleurs des proches de victimes. Inconsolables.Et les dégâts pour tous ceux et celles ( notamment les plus jeunes) liés de près ou de loin à cette barbarie.Peut-être que les mots - de fiction ou non - permettent-ils parfois d' y voir un peu moins sombre. En soi. Et hors de soi. Dans notre époque et monde actuellement très obscurantiste et confus. Difficile de rester le plus lucide possible. Mais ça ne reste qu’une petite fiction sans aucun effet sur le réel. Ni l’avenir.
 

 

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