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Billet de blog 30 nov. 2022

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Larmes du Monde

Des images filtrent à travers le boycott de la Coupe du monde. Comme cet Iranien pleurant dans les bras d’un Américain. Devant des milliards de téléspectateurs. L’un a gagné, l’autre perdu. Mais victoire surtout pour l’humanité. Coulent dans leurs larmes mêlées toutes celles des femmes iraniennes. Et de tout un peuple qui résiste à la nuit carnassière. Naïveté ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Pablo PIcasso

           Des images filtrent à travers le boycott de la Coupe du monde. Comme cet Iranien pleurant dans les bras d’un Américain. Devant des milliards de téléspectateurs. L’un a gagné, l’autre perdu. Mais victoire surtout pour l’humanité. Coulent dans leurs larmes mêlées toutes celles des femmes iraniennes. Et de tout un peuple qui résiste à la nuit carnassière. Pas que l'Iran. Ukraine, Yémen, Palestine, Chine... Et tous les autres peuples subissant le pire. Sans oublier, le Sdf au pied de son immeuble, la femme battue, le gosse victime d'inceste, le ou la retraitée qui fait les poubelles devant les vitrines des fêtes... Tous les individus écrasés.

La planète souffrance représentée à travers ce geste sur un terrain de foot. Naïveté ? Ne pas oublier que ce terrain est irrigué par le sang de milliers d'ouvriers morts. Plus tout le reste en Arc en ciel, etc. Toujours se méfier de l'émotion dégoulinante des écrans. En effet, un geste qui  ne changera rien à la face du monde. Et à la cupidité mortifère de quelques-uns de ses dirigeants se  partageant  la planète-gâteau. ne laissant que quelques miettes à des milliards de leurs contemporains.Un geste symbole qui ne remettra pas la lumière à  ce jeune siècle sensible aux verroteries obscurantistes. C’est vrai que ça n'aura pas d'effet sur le réel. Surtout à une époque où une image chasse l’autre. La «  com » a horreur du vide. Faut meubler l'antenne. Les annonceurs détestent aussi le vide. Ne jamais perdre le contrôle de l'instant. Toujours le gaver. Jusqu'au buzz.

Pourtant plus d’intelligence humaine dans ce geste que dans nombre de discours. N’importe quel bon orateur, après un apprentissage dans les grandes écoles spécialistes en camouflage, pourra faire dire ce qu’il veut à ses mots. Quelle est cette recette si efficace ?  Une pincée d’élément de langage, une pointe d’humour, des statistiques, les chiffres, c’est important car ça fait sérieux, et pour finir, quelques formules qui doivent rester longtemps après la fermeture du micro. Le tour est joué. Avant le prochain discours clone. Contrairement à ce geste. Spontané et unique.

Cette humanité que nous sommes en train de perdre peu à peu ? Au profit de la communication permanente. Et d'une gestuelle méca-numérisée. Ne pas croire que c’est uniquement à cause de l’autre, notamment les méchants dirigeants qui divisent pour mieux encaisser dans leur tiroir-caisse. Bien sûr qu’ils y sont pour quelque chose. Leur cynisme, basé sur le fric roi et le pouvoir à n’importe quel prix, nous entraînent tous et tous, individus et groupes, vers le mur. Sans doute qu’ils crèveront moins vite que la masse, mais eux et leurs ascendants seront aussi laminés par ce cynisme des profiteurs de la planète. Mais nous aussi sommes responsables de cette perte d’humanité. Suffit de sortir un instant de soi et ses certitudes(servitudes ?). Pour un selfie sous sa peau.

Quelle est sa part d’une machine ( Smartphone, ordi, tweeter, Insta, etc.) souvent décriée ? Impossible de répondre ? On compte bien le nombre de pas qu’on fait en courant ou marchant Peut-être possible d’essayer de voir, à peu près, ce que la machine à colonisé de son cerveau, de son cœur, et d’autres éléments de notre chair. Quel est environ le taux de numérique dans notre sang ? Le nombre d’algorithmes ayant remplacé nos neurones ? Plus d’autres intrusions de la machine dans son intime. À chacun et chacune de fouiller en soi, comme bon lui semble. Pas une introspection obligatoire ; nul n’est contraint de plonger en lui, elle, ou un autre genre. Certains individus sont heureux et comblés d’être habités par la machine. Ne tombons pas dans le donnage de leçons, souvent au bord du mépris, et contreproductif. On sait où mènent les détenteurs de la « vérité unique »… En tout cas, pour celles et ceux ayant procédé à cet auto-examen, nous pouvons passer à une autre interrogation. Quelle est sa part restante d’humanité après le décompte de la présence de la machine ? Sans doute plus compliqué de répondre. Pas besoin d’une réponse sur le champ. Prendre son temps. Le prendre à qui ? Le reprendre à la machine.

Pour prendre le temps de se regarder, cette fois pas un regard selfie sur son nombril, puis regarder autour de soi. Une observation de son être et des autres, plus longtemps qu'entre deux notifes.  Comme observer longuement ces deux footballers. Non; on ne passe pas sur une autre info. Restons sur eux. Sans doute qu’un algorithme, en scannant le nombre de possibilités émotionnelles dans ce genre de circonstances, aurait pu prévoir l'accolade sans frontières et les larmes. Balèze ces nouvelles petites bestioles numériques. Une scène qui sera récupérée et revendue à la découpe sur le réseau. Toujours gagnant, sur tous les coups.

Toutefois, même l’algorithme le plus performant, le bateleur le plus brillant et bardé d’éléments de langage, ne peut saisir l’innommable de cette scène. Ce qui ne peut se comptabiliser. Trop complexe, puissant, pour sa grille d’analyse basée sur qu’un objectif: « Combien plus ?». Paumé s’il n’a rien à engranger. Le gratuit, vrai gratuit, comme la poésie, l'éphémère, tout ce qui n'est pas assujetti au code-barres, le déstabilisent complétement. Un moment où la machine perd quelque peu les pédales. Ça ne dure pas très longtemps. Mais un moment à ne pas rater. Ne serait-ce que quelques secondes.

Sûrement une des dernières brèches où l’humanité, notre humanité au sens large ou de proximité, peut revenir. Sans se retrouver dans une nasse numérique avec une horde de communicants. Retrouver cet instant qui ne pèse rien sur la balance des « comptables du siècle», une entaille dans le temps, avec soi comme personnage principal, sensible, fragile, traversé de doute, contradictoire, évoluant dans un espace sans possibilité d’étiquetage, ni de compta de followers et pouces levés. Où se situe ce petit tunnel ? Là ou un algorithme, un communicant, notre radio préférée, notre quotidien de référence, plus de nombreuses autres voix – souvent intéressantes et bienveillantes - peuplant nos tête, ne peuvent nommer ce qu’on vit à notre place. Un lieu vivant sans like, pouces baissés ou levés. Ni de communicants. Qui peut-on rencontrer dans cette brèche ?

Sa solitude et l'autre.

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