Nettoyage d'hiver

Ronronnement des tuyauteries. C’est le signal du départ du chauffage. Malgré le froid de décembre, le couple ne peut pas dormir avec les radiateurs allumés. Il se colle à sa compagne. Comme pour emporter la trace et chaleur de son corps endormi. Le radio-réveil sonne. Il peste et l’éteint. Jamais de nouvelles du monde avant 10 h 00. À l’heure de sa première clope.

 © Marianne A © Marianne A



             Ronronnement des tuyauteries. C’est le signal du départ du chauffage. Malgré le froid, le couple ne peut pas dormir avec les radiateurs allumés. Il s’emboîte au corps de son compagne. Il se sert contre elle. Comme pour emporter la trace et chaleur de son corps endormi. Le radio-réveil sonne. Il peste et  l’éteint. Jamais de nouvelles du monde avant 10 h 00 : l’heure de sa première clope. La cafetière s’est enclenchée dans la cuisine. Les effluves de café traversent peu à peu à peu la porte de la chambre restée entrouverte pour les déplacements du chat. Elle se recroqueville sous la couette. Il l’embrasse sur l’épaule avant de se lever. Quelques étirements puis il enfile son pyjama et glisse les pieds dans ses chaussons. Direction la table du petit-déjeuner déjà dressée.

           Le gel sur le pare-brise témoigne de la nuit glacée. Il enclenche le dégivrage et se cale dans son siège.  « Faudra nous faire un petit-fils ou une petite-fille.». Ses parents l’ont encore tanné avec ça. Très rares les dimanches midi où ils ne reviennent pas à la charge. Ni lui ni sa compagne n’en veulent. «Faire un enfant dans notre monde, c’est criminel. Avec toute la pollution et tout ce ce qui se passe. ». Surtout elle qui est plus que réticente. Sans doute un héritage de son enfance pourrie. Élevée en partie par sa grand-mère, car ses parents ne pouvaient subvenir à ses besoins. Avec quelques coups d’un père porté sur la bouteille. « T’inquiète pas pour  le fric. Tu as un boulot et moi aussi.». Lui aimerait avoir un enfant. Comme une alliance de chair entre eux. Il remet souvent le sujet à l’ordre du jour. Persuadée qu’elle changera d’avis. Que deux ans qu’ils sont sous le même toit.

      Il démarre.


        Chaque jour est un nid d’emmerdes. Seul le sommeil lui accorde un répit. Elle dort bien. Chaque matin, elle se lève la première. Son premier coup d’œil pour son fils de six ans. Endormi à côté d’elle. Elle grimace un sourire. Pas parce qu’elle est joyeuse. Juste pour s’entraîner à la joie avant qu’il n’ouvre les paupières. Elle met un point d’honneur à ce qu’il se réveille tous les jours sur un visage souriant. Comme un premier soleil avant le chantier d’incertitudes de la journée. Elle lui caresse le front et se lève.

      Réassort de bons moments autour de sa tasse de thé. Des visages, des instants, des rires… Défilé de belles images de son cinéma intime. Dès le réveil, elle convoque les jours heureux. Personne ne peut lui enlever. Ni les flics, ni les haineux de toute sorte, ni certains proches ou religieux voulant la réduire à une machine à baisser la tête. Sa bouffée d’oxygène pour ne pas asphyxier l’espoir en elle. Pour son fils, pour elle. L’exil génère obligatoirement une forme d’égoïsme de survie. Surtout quand on traîne autant de douleurs et fantômes dans son sillage.

      Malgré ce poids, elle s’efforce aussi de préserver l’espoir pour les autres. Tous les autres. Qu’elle les connaisse ou pas. Une sorte d'espoir pour l’humanité. Car, au fond de son être détruit, elle sait qu’elle en a besoin. Son fils encore plus. « L’humanité est le dernier refuge dans la nuit. Sans elle, plus rien. Raccroche-toi toujours à elle. Parce que c'est la seule porte sur le nouveau jour. ». Le dernier texto de son père. Avant de disparaître dans une cellule. Quelques mois après sa mère. Ses parents morts ou vivants ? Elle ne sait pas. Sept ans sans nouvelles d'eux. Ni du reste de sa famille et de ses amis.

    Son fils ouvre les yeux.

    Elle lui sourit.

         Il se gare. Plusieurs collègues sont déjà là. Salut d’un geste de la main ou du coude. Le patron leur fait signe de s’approcher d’une camionnette. « Salut les gars. Comme d’hab, il faudra être efficace et rapide pour le nettoyage. On a pas beaucoup de temps. Mais personne démarre avant que je donne l’ordre. ». Son petit laïus fini, il s’éloigne. Lui et ses collègues se retrouvent autour d’un thermos. Café, clope, et banalité en attendant le début des opérations. Covid et froid au centre des conversations.

     Sa tenue de travail. Il déteste l’enfiler. Mais impossible de faire autrement. Le seul à le faire au dernier moment. Pourquoi ? Il n’a pas de réponse. Un trouble indicible mais très vite effacé. « C’est ton taf. Faut le faire et c’est tout. T’es pas payé pour te poser des questions. Si c’est pas toi qui le fait, quelqu’un d’autre le fera. ». La réponse de son père quand il avait évoqué ses interrogations. La voix de Papa et des chefs avaient toujours le dernier mot.

    Action !

        La main de son fils dans la sienne. Aller vers le car ou fuir dans la forêt ? « Debout là-dedans. Prenez-vous des affaires et monter dans le car.». Ils ont débarqué dans le camp au lever du jour. Comme les autres, elle a juste eu le temps de jeter ses affaires dans deux sacs. Des bus attendaient sur la nationale traversant la forêt. Les larmes de son fils se mêlèrent à celles d’autres gosses. Quelques femmes se sont mises à chialer. Des hommes aussi. Mais l’urgence plus importante que tout le reste.

       Elle se retourne. Les hommes en uniformes s’éloignent. D’autres s’approchent. Qui sont-ils ? Première fois qu’elle les voit. Ils portent des combinaisons et sont masqués. Chacun brandit un couteau et commence à lacérer une tente. La maison, le jardin, le figuier, les repas sous le ciel étoilé… Elle replonge dans son stock de joies. Pour ne pas céder à la panique ou l’abattement. Surtout ne pas chuter avec la main dans la sienne. Si elle s’écroule, lui aussi s’effondre. Tout s’écroulera. Même l’instant présent. Son fils se retourne. « Pourquoi il coupe les maisons ? ». Elle lui caresse le crâne. « On va en retrouver d’autres. Et une plus grande. » Elle l’entraîne vers le car.

      Cœur serré derrière la vitre. Son fils regarde-t-il ? Elle se retourne. Il s’est endormi sur le siège. Elle est rassurée. Au moins, il n’aura pas cette image en mémoire. En quelques minutes, beaucoup de boue à coulé dans son regard d’enfant. Elle sait qu’il ne pourra oublier. Aucun sourire, même celui d’une mère, ne peut ôter la boue sur le cœur d’un enfant. Elle repose le regard sur le camp de tentes vides. L’homme lacère leur tente. Avec des gestes précis. La colère s’est transformée en une étrange impression. Entre anxiété et soulagement. Comme si l’homme sans visage ne découpait pas la toile de leur tente. Mais un linceul dans lequel tous les deux survivaient depuis des mois. Tout en sachant qu’elle devra en trouver un autre. L’homme qui a détruit leur tente s’attaque à une autre. Elle promène le regard sur le camp. Un ballet de couteaux sous le ciel de France.

     Le car démarre.

          Bip du téléphone dans sa poche de combinaison. Il pose son couteau sur un muret de pierres. Autour de lui, quelques tentes encore debout. C’est un texto de sa compagne. Elle n’est pas du genre à le déranger pendant le boulot. Il fronce les sourcils. Très inquiet.

     « Oublie pas les huîtres. »


NB : Cette fiction est inspirée de plusieurs photos. Des hommes cagoulés lacèrent à coups de couteau des tentes de réfugiés. Pour qu’ils ne puissent plus s’en servir. Des scènes dans le froid glacial de décembre au pays des Lumières et des Droits de l’Homme. En marche vers quoi ? La lacération des valeurs républicaines ? Belles images de fin d'année...  Plus personne dans les rues ?



 

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