Les voleurs de mon nom

Que se passe-t-il ? Pourquoi ces hurlements et larmes en boucle ? Quel être a osé verser tout ce sang sur le sol ? Inconsolable à jamais l'enfant soudain amputé de sa mère. Il s'accroche à une main désormais froide. Celle qui l'a guidé pour ses premiers pas. Des sirènes d'ambulance se rapprochent. Qui a encore volé mon nom ?

 

"Double Exil" : Nous aussi, nous aimons la vie... © Alain Robak

 

                À chaque tête coupée en mon nom, la mienne tombe en écho. Qu’elle soit tranchée par un inconnu ou un prince puissant. Ma tête est reliée aux milliards d'autres épaules du monde. Réagir dès que quelqu’un prononce mon nom ? Impossible. Des millions de gens le disent plusieurs fois par jour. Sans le salir. Quand dois-je tendre l’oreille ? Lorsque mon nom est hurlé avec de la haine. Comme ici en ce moment. Hier ou demain. Je tends alors l'oreille.  Que se passe-t-il ? Pourquoi ces hurlements et larmes ? Quel être a osé verser tout ce sang sur le sol ? Inconsolable à jamais l'enfant soudain amputé de sa mère. Il s'accroche à une main désormais froide. Celle qui l'a guidé pour ses premiers pas. Des sirènes d'ambulance se rapprochent. Qui a encore volé mon nom ?

           Chaque fois, je plonge dans une profonde colère. Prêt à réagir comme un rouleau compresseur. Laisser exploser mon courroux dévastateur. En commençant par te réduire en poussières toi le voleur de mon nom. Passer mes nerfs sur ton corps de tueur sans pitié. Fort heureusement mon cerveau a toujours le dernier mot. Pourquoi une telle poussée de colère contre toi te réclamant de mon nom ? Incroyable que tu poses cette question après l'horreur que tu viens de commettre. Je vais quand même te répondre. Pourquoi vouloir te détruire au lieu de te remercier pour ton acte ? D’abord pour ce que tu as fait subir à tes semblables que j’ai créés exactement comme toi. Pour qui tu te prends de mettre à mort une ou plusieurs de mes créatures ? Un acte criminel en mon nom que je ne t’ai jamais demandé d’accomplir. Ne mens en faisant croire que tu étais en mission pour moi. C'est faux. En plus de tuer des individus qui ne t’ont absolument rien fait, tu t’en prends directement à moi. Oui, à moi ton créateur. Tu tues mon nom. Laissant dans ton sillage que du sang et des larmes. Et c’est toujours moi qui suis accusé. Normal puisque tu signes ton crime avec mon nom. Ce n’est pas toi ? Incroyable. Tu te moques de moi ou quoi ?

      N'essaye pas de m'embrouiller. Tu sais bien que je vois tout. Qu'est-ce ce que tu dis ? Quelqu’un d’autre qui tenait le couteau ou la kalachnikov dans ta propre main. Tu me prends pour un idiot ? La faute des méchants mécréants ne respectant pas mon nom. C'est sûr que toi, tu me respectes beaucoup en égorgeant en mon nom. Tes actes m’horrifient. Et ils me culpabilisent. À tel point que je commence parfois à avoir honte de porter mon propre nom. Tu fais ça pour défendre mon nom ? N’importe quoi jeune homme. Quelle prétention de se croire plus fort que son créateur. Je n’ai pas besoin de toi, ni d’un quelconque mortel, pour me défendre. À moins que tu ne te crois plus puissant que moi. Mon seul regret est de ne pas avoir réagi plus tôt avec toi et les autres voleurs de mon nom. Mais pas que la terre à m’occuper. J’ai un agenda rempli. Votre planète n’est pas le centre de mes préoccupations. Je n’arrête pas de courir dans l’infini. Débordé de boulot depuis des millions d’années. Même avec beaucoup de personnel. Parfois, je me sens au bord du burn-out. C’est une des explications pour avoir tardé à venir jeter un coup d’œil sur le chantier de l’humanité. Désolé cher humains de mon retard. Je sens que le distanciel n’est pas très efficace. Me voici donc de retour sur le terrain. Remettre le nez sur terre.

      Quelle claque en découvrant l’ampleur des dégâts. Dans les têtes, la terre, les mers, l’air, la faune, les espèces animales… Immense déception. J’avais tant misé sur l’humanité. Le projet le plus complexe de ma carrière. L’humain était ma créature sur laquelle je comptais le plus. La plus proche de mon image et qui faisait ma fierté. J’étais persuadé que l’humanité ne pouvait que se bonifier avec le temps et les inventions humaines. Une des raisons pour vous avoir laissé une marge de manœuvre et les clefs de votre grande maison planétaire. Grande erreur de ma part. Je reconnais ma négligence. L’erreur n’est pas qu’humaine. Suffit de détourner le regard quelques millions d’années pour que la bêtise et l’horreur occupent tout l’espace. Le service après création va me demander un gros boulot. La tâche est énorme. Beaucoup plus que pour la création.

      Première fois que je me mets à douter de mes capacités. Possible ou non de reprendre la main sur certaines de mes créatures ? Dont toi mon voleur de nom. Laisser une chance à l’humanité ou balayer la planète terre ? Suffit d’un clic pour la balancer dans ma poubelle de création. Pour en recréer une sans les hommes. Que de la faune et de la flore. Sûr que ça irait mieux sans les humains. On supprime tout. A cause de ma négligence que l’humanité a perdu les pédales ? Comme des parents ne s’occupant pas de leurs gosses. Je vais lui donner une chance avant d’appuyer sur la touche «Supprimer». Vaste programme que la réparation. Commencer par quoi ? La couche d’ozone, les guerres, le fric bousillant tout… Tellement de choses qui se sont pourris au fil du temps. Je vais commencer déjà par nettoyer devant mon seuil. Autrement dit ceux qui détruisent les autres en mon nom.

       Des nuits et des jours avant de rédiger cette lettre. Je pensais que c’était inutile. Que rien n’atteindrait ton cerveau pollué par le dernier qui a parlé ou celui avec le plus de pouces levés. J’ai renoncé pour passer à une autre tâche. Puis j’ai pensé à tes parents, tes frères, tes sœurs, tes copains, et des centaines de millions d’autres que tu traînes dans la boue. Eux aussi ont honte de prier avec mon nom. Pas que moi que tu éclabousses. Mais aussi ceux que tu aimes. Les aimes-tu vraiment ? La question peut se poser. C’est en pensant à eux que je me suis obligé à t’écrire. Comment t’atteindre ? Présent partout, mais invisible. La solution était de pirater la parole humaine. Mes mots relayés par une multitude de bouches et de claviers. Une lettre à travers tes semblables. J’ai pioché ici et là parmi les mortels. Peu importe qui sont ces porteurs de voix. Mon but est de t’atteindre. Toi et d’autres. Que mes mots touchent tous les voleurs de mon nom. Et tous ceux risquant de le devenir. Pourquoi intervenir aujourd’hui ?

         Déjà pour mon nom. Je ne supporte plus de le nettoyer du sang, des cris, des larmes, du silence sidéré, et de tout le reste. Pas un jour sans constater que quelqu’un a usurpé mon identité pour tuer ou blesser. Des gens persuadés d’être -seuls - dignes de parler en mon nom. Chaque fois que toi, ou ceux qui te ressemblent, me citent ; je n’ai qu’une envie : changer de nom. Prendre n’importe lequel. Plus le mien. Fort heureusement des millions d’autres le prononcent avec intelligence. Sans chercher à verser le sang ou empêcher les autres d’être différents. Leur foi est une lumière intérieure. Sans le désir maladif d’éteindre le regard des autres qui ne leur ressemblent pas. Étrange cette différence entre eux et toi. Comme toutes mes créatures, je t’ai équipé d’un cœur et un cerveau. La majorité sait s’en servir. Pas toi. Voilà pourquoi mon nom est le leur. Et pas le tien. Ni celui de ceux qui ne cessant de couper la tête ou de cribler de balles mon nom. La majorité de mes fidèles me rendent fier de porter mon nom. Contrairement à toi et tes amis barbares me donnant envie de me cacher. Ne plus circuler là où vous avez laissé vos traces de désolation. Qu’est-ce que tu m’as posé comme question? Quoi ? Parle plus fort : tes amis et d’autres - massacrant eux au nom d’autres noms que le mien- font trop de bruit sur terre. Tu veux retrouver l’honneur de te servir de mon nom. Tes amis aussi. Belle proposition. Vous remontez dans mon estime. Parle plus fort ! Comment récupérer mon nom ?

        Reste un long moment devant ton miroir. Sans ton smartphone. Ni mon Livre. Seul. Ce n’est pas fini. Reste encore. Jusqu’à voir la bête en toi. Patiente un peu. Elle va arriver par ton regard. Pourquoi tu ne la vois plus ? Parce que tu es devenu aveugle. Plongeant peu à peu dans l’obscurité. Tu a baissé les bras et tes paupières. Pour te laisser habiter par les mots de la bête. Lui offrir ta chair. Certes, elle est extrêmement séduisante. Te caressant dans le sens de tes frustrations. Capable de te promettre toujours mieux dans l'au-delà. Encore plus top que ce que tu rêves de posséder dans les vitrines. D’autres rêvent comme toi de voiture, vêtements, etc ; sans se laisser dévorer par la bête. Celle qui t’a siphonné le cerveau. Jusqu’à ce tu ne sois plus qu'une marionnette sanguinaire. Devenu la bête sauvage en face de toi. Les deux yeux dans le miroir sont sortis du ventre de ta mère. Rêvaient-ils de détruire la vie qu’une femme venait de leur donner ? Se voyaient-ils croiser le regard d'un homme avant de le décapiter ? Pas que moi que tu tues. Ta mère aussi. Et tes proches. Ne baisse pas les yeux.

          Regarde toi. Faut que tu te vois tel que tu es. La bête dans ton miroir n'est pas ton voisin. Elle porte ton nom. Pas le mien. Tu es désormais seul devant toi. La solitude d’un homme face à son acte. Cette fois plus mon nom pour te planquer derrière. Ta solitude ne va pas durer longtemps. Des ombres arrivent au loin. Elles marchent à pas lents. Qui sont ces ombres aux corps détruits ? Celles et ceux que toi et tes amis ont massacré. Ils veulent des explications. Que vas-tu leur dire ? Rien. Parce que tu n’as aucune réponse. Pour ça que tu t’es tourné vers la bête qui avait des réponses toutes faites. C'est foutu alors ? Non. Quelle solution te proposer ? De regarder chaque matin ta bête dans le miroir. Puis de poser les yeux derrière elle. De plus en plus loin. Encore plus loin. Jusqu’à l’avoir semée. Pour te retrouver. Avec ton cerveau et ton cœur. Et pouvoir reparler en mon nom.

           Avant de conclure, je vais te parler d’un poète. Agnostique ? Croyant ?  Athée comme celui dont je viens de pirater le blog ? Impossible pour lui d’imaginer qu’un être auquel il ne croit pas se soit emparé de son outil à paroles. Convaincu d’être athée que par sa volonté. Un grand naïf. C’est moi qui l’ait créé athée comme tous les autres de son genre ou les agnostiques. Quelle tristesse sur terre si je n’avais créé que des individus me vénérant. À ce propos, certains athées et agnostiques, même si nombre de leurs pratiques me dérange, sont plus proches de moi que tous mes voleurs de noms. De toutes façons ; ça ne me regarde pas puisque j’ai aussi inventé la laïcité: chacune et chacun libre de croire ou pas en moi. Revenons à mes fidèles. Croire en moi et prier ne suffit pas. N’importe qui peut répéter bêtement les phrases d’un livre. Sans s’approcher l’âme du créateur du texte. Pour y parvenir, il faut plus que les prières et ne pas faire ceci ou cela. Se hisser à la hauteur de mon nom dans ton miroir. Je m’égare et perds mon temps. Un temps dont je vais avoir besoin. Avec ma nouvelle tâche de service après création.

           Qui est ce poète que j'ai évoqué ? Peut-être le connais-tu ? C’est un homme mondialement connu. Sa voix, après sa mort, continue de résonner inlassable sur toute la surface du globe. Ses poèmes très forts et profonds sont toujours présents. Que te dire d'autre de lui ? C'est un très grand homme. Sans avoir coupé la moindre tête ni détruit un de ses semblables. Quelle arme si puissante pour offrir une telle renommée mondiale ? De l’encre et la musique des mots. Une arme pour faire vivre son combat et la beauté de la poésie et du monde. Si tu veux retrouver la vrai usage de mon nom, je te suggère de lire ce poète. Et d'inscrire ces quelques phrases-ci-dessous près de ton miroir ou de ton tapis de prière. La parole d'un immense poète nommé Mahmoud Darwich.


« Sait-il, celui qui crie Allah Akbar sur le cadavre de sa victime, son frère,

qu’il est un apostat quand il voit Dieu à son image,

plus petit qu’un être humain normalement constitué ! »

             

NB: Une lettre-fiction inspirée des mots de Mahmoud Darwich. Un très grand poète à lire et relire. Surtout quand les lumières vacillent...

 

   

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