L’État c’est nous

Les dirigeants ne sont pas l’État : l’État, c’est nous. Alors, comment reprendre l’État sans l’abîmer ? Abîmer l’État serait nous abîmer nous-mêmes. Or l’État a déjà été bien abîmé, depuis quarante ans. Quand on sait qui contrôle l’État, il y a là un gros problème politique.

Les vieux libéraux prônaient moins d’État et ils étaient imbéciles. Qu’on me pardonne cette offense à la mémoire du père de la richesse de peu de nations aux dépens de toutes les autres (colonisation). En 1938, les fondateurs du « néo-libéralisme », c’est-à-dire les ordo-libéraux du colloque Lippman, avaient bien compris l’inanité incantatoire de la « main invisible ». Ni le marché ni le capital ne subsistent hors l’État. Si vous préférez la métaphore princeps de notre temps, le capital est un virus. Il se reproduit dans l’État. Accumulation primitive ne fait pas patrimoine, car le capital ne se transmet pas de lui-même ; et même l’accumulation primitive suppose un peu d’État.

Marx a découvert la loi de la valeur en lisant les vieux libéraux, surtout celui d’eux qui était tout sauf imbécile (Ricardo). D’où sans doute une tache originaire du marxisme (merci à quelqu’un, qui se reconnaîtra, de me l’avoir signalée) : l’État serait au service du capital, son instrument ; le marché serait autonome, une bonne vieille société des besoins hégélienne qu’on aurait sevrée de l’État prussien. Or non : depuis la révolution industrielle, l’État est le milieu du capital, l’air qu’il respire, l’objet de son confiteor. Cela vaut pour toute forme de capitalisme : fordisme, « trente glorieuses » keynésiennes, néolibéralisme, entre autres. Les ordo-libéraux n’ont rien inventé. Ils ont découvert le pourquoi. Avant de dégénérer en ce qu’il est aujourd’hui (une idéologie pour débiles végétalisés), le néolibéralisme était le fruit d’une recherche interdisciplinaire tout à fait savante. Hayek par exemple était un chercheur percutant.

D’où aussi un serpent de mer du marxisme : le dépérissement de l’État (et son premier anneau développé par Lénine, la dictature du prolétariat). Puisque l’État est l’instrument du capital, dans l’agonie du capitalisme on pourra renvoyer ce valet parasite de la société. Or non : il y avait État avant le capitalisme, il n’y a aucune raison qu’il n’y en ait pas après.

Certes le néolibéralisme atrophie l’État. Il n’en retient que ce qui l’intéresse : les moyens de « mettre en ordre » le marché, c’est-à-dire de reproduire le capital. C’est pourquoi par exemple, le néolibéralisme tue les services publics hérités du CNR et des insurrections de la Libération. Mais le néolibéralisme a besoin de l’État ; sinon pourquoi en aurait-il pris le contrôle dans tous les pays du centre impérialiste ? Le néolibéralisme ne veut pas moins d’État ; il veut un État autre, un État pour les « élites » et pour le capital. Un État pour eux, pas pour nous ; un État pour le 1%.

Que pouvons-nous en conclure, nous les 99% qui sommes moins que des riens et au mieux « le coût du travail » ? D’abord, que l’État ce n’est pas « eux » : c’est précisément ce qu’ils veulent nous faire croire, car c’est une prophétie autoréalisatrice. Non, il faut dire comme Louis XIV : « l’État c’est nous », nous tous. Non parce que c’est juste, mais parce que c’est vrai. Fonctionnaires, bénévoles associatifs, employés, femmes de ménage, auxiliaires de vie, soignants épuisés, citoyennes et citoyens, etc., tous abandonnés par l’État et tous sur qui l’État se décharge, pourtant nous sommes l’État. Puis, que nous voulons plus d’État, pas son dépérissement ; ce sont eux qui veulent un État atrophié, vivotant. Ils l’appellent un État « d’excellence », « performant », mais ne nous payons pas de leurs mots.

Et là vient le problème pratique. Les néolibéraux tiennent l’État depuis quarante ans. Il nous faut combattre ceux qui sont dans la place depuis si longtemps, mais sans l’abîmer davantage encore qu’ils n’ont déjà fait. Reprendre l’État – nous reprendre, c’est reprendre la citadelle branlante sans tirer une seule balle dans ses murs ; au contraire, avec délicatesse et en douceur.

Mais eux n’hésitent pas à faire tirer et à faire tuer.

Voilà le problème que la crise de la covid a rendu bien visible.

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