Terminer la Révolution.

Depuis plus d'un an les cortèges appellent à l’exécution de l'individu en charge de la présidence de la république. Quels sens ont aujourd'hui ces appels? Pour la première fois depuis des décennies, les Français ont l'occasion de tourner enfin la page de leur Révolution, de la monarchie, et surtout du régicide.

La France n’a jamais soldé sa Révolution. Nul ne naît régicide impunément : tel est pourtant le sort de tout petit humain engendré de parents français, depuis ce 21 janvier 1793 dont nous venons de commémorer le triste anniversaire, dans le silence du régime comme il se doit, mais aussi dans une colère populaire de moins en moins sourde, qui explose au contraire, et fait tristement contraste avec un État qui n’a plus de républicain que le nom et les palinodies affligeantes de la clique affairiste qui l’a accaparé. Triste événement que ce 21 janvier 1793, parce que la République, baptisée trop tôt au sang du monarque pourtant déchu, a toujours depuis pris grand soin de le taire ; et pour cause, elle n’avait pas même dit son nom, que le dévoilement de l’inconcevable trahison de Capet retardait sa très urgente et nécessaire Constitution ; Constitution qui comme on sait, de ce fait aussi voire surtout, ne fut jamais appliquée. Triste événement aussi parce que nul, les régicides les premiers, ne souhaitait en arriver là ; hélas la fuite à Varennes, les multiples trahisons de la Cour et du roi lui-même, enfin l’armoire de fer, ne laissaient plus de choix.

Le débat à l'hiver 1792 fut de savoir si Capet méritait ou non un procès. La philosophie rousseauiste l’interdisait ; l’abolitionnisme chevillé au corps d’un Robespierre également. Pire, il est probable que la Déclaration des Droits du 26 août 1789 ne le permît pas. Un citoyen a droit à un procès équitable; celui de Capet ne pouvait l’être, tant il était coupable. Un homme, même, a droit à la dignité : Capet n’en pouvait recevoir, tant il s'était tout seul couvert d'infamies. L'acte adéquat eût été de traiter Capet pour ce qu’il était : une bête, un banni de l’humanité même, un chien à abattre. Mais on était trop proche encore de la sacralité que sa personne revêtait ne serait-ce qu’un an en arrière. La majorité écrasante de la Convention décida pour le procès, et sans doute est-ce ce procès que nous payons encore : que l’un des premiers actes d’une République encore sans nom, fut de juger et exécuter son prédécesseur monarque, assurément c’était là augurer bien mal de la survie de la République même. Les conspirateurs thermidoriens, un an et demi plus tard, furent les premiers instruments de ce cruel destin ; ils ne furent pas les derniers loin s'en faut. Juger le ci-devant roi, traître, ennemi de la patrie et du peuple, en citoyen, c’était alimenter la plus sourde et intriquée des guerres civiles. Cette guerre-là ne nous a pas quittés.

Il y a moins de trois ans, à la faveur d’une vacance qui ne pouvait manquer d'arriver un jour ou l'autre du pouvoir, un jeune Rubempré, débarqué depuis quelques années de sa province, notable de petite extraction, intellectuel raté, mais ami des puissances de la finance, parvenait comme on dit à la « magistrature suprême ». Aussitôt il crut bon de raviver les plaies toujours présentes ; n’avait-il pas lui-même exprimé que la France manquait de roi ? Que nous promettait-il, au soir de son élection pipée, sous le vocable risible quand adossé à sa petite personne du suprême dieu latin, sinon une sorte de restauration à fleurets mouchetés, un coup de pendule vers le principe monarchique, dans un régime qui se dit républicain mais n’est depuis l’amendement Wallon de 1875 (« la République à une voix ! ») qu’une suite de compris maquillés entre monarchie et république ?

L’histrion amiénois, chacun le sent bien fors lui-même sans doute, finit ces jours-ci sa brève et vaine carrière. Quoi qu'il arrive le pouvoir lui échappe: n'est pas président qui veut. Par-delà son sort pathétique, c’est d'abord un phénomène mondial qui se joue. On connaît la célèbre phrase de Marx à propos du coup d’État, en 1851, du neveu de Napoléon Bonaparte : l’histoire ne se répète pas, mais se rejoue ; la première fois pour la tragédie, la seconde fois pour la farce. La France ne peut manquer de jouer les coups de l’histoire mondiale à sa façon : souvent en se drapant des vêtements, il est vrai intemporels et universels, de sa grande Révolution. Le coup que joue aujourd'hui notre pays rappelle celui de 1851, mais il est inverse : là où Guizot, ministre honni de Louis-Philippe, aurait dit« enrichissez-vous »; là où Louis Bonaparte ouvrait les mannes du pays au capital industriel et financier; les Français et les Françaises prononcent aujourd'hui que la vague néo-libérale déchaînée par Margaret Thatcher, Ronald Reagan et François Mitterrand a bien trop duré ; qu’il est temps de reprendre ses destinées en main ; qu’il est temps de combler le creusement, incessant comme le révèlent année après année des ONG telles Oxfam, des inégalités entre capitalistes qui s’enrichissent de plus en plus, et travailleurs qui s’appauvrissent sans cesse davantage ; qu’il est temps aussi, s’il n’est trop tard, de sauver la planète et léguer à nos enfants un monde tout simplement viable, arrêter net les ravages écologiques du grand capital, des industries des énergies fossiles et de l’agriculture intensive.

Cette réversion vitale de l’histoire suppose de rebattre entièrement les cartes de la démocratie bourgeoise, c’est-à-dire représentative, qui ressortit d’un siècle révolu. Que ne l'a-t-on suffisamment vérifié: la soi-disant « alternance » des partis sociaux-démocrates et de droite « classique » ou « républicaine » n'était qu’un leurre, l'illusion d’un choix vouée à en perpétuer le jeu, là où chacun des deux bords a toujours servi et de plus en plus identiquement, les mêmes intérêts factionnels ? Que n’a-t-on assez constaté qu’un représentant non-révocable devient très vite un « professionnel de la politique », soit sans fard, un coquin compromis d'intérêts corruptifs et factieux ? Comme souvent, la prise de conscience est venue, brutale, du prolétariat, en France sous l’emblème du gilet jaune. En 2018 comme en d’autres temps, même s’ils ne le savent pas et déforment parfois l’énoncé dont ils sont les premiers porteurs, les prolétaires ont été les plus conscients des citoyens ; les producteurs de richesse sont toujours les mieux placés pour savoir la marche de la société qu’ils font tourner. Dès l’automne 2018, ce prolétariat péri-urbain réclamait un « référendum d’initiative populaire » et récusait toute forme de représentation.

La crise politique très profonde que traverse la France est double. C’est une crise mondiale : partout, le néo-libéralisme dans ses ultimes soubresauts ne peut plus qu'exiger sans condition un régime autoritaire et fascisant. L'essence du paradigme néo-libéral de production est d'extraire une sur-valeur croissante, doublée d'une redistribution décroissante et tendant vers zéro. Ce paradigme suffoque depuis dix ans déjà dans ses toutes dernières marges. Mais contrairement à ce qui s’est fait jour lorsque le précédent paradigme, keynesien, a failli, le capital n’a aucune solution de rechange. Il doit donc coûte que coûte imposer la perpétuation de rapports de production que lui-même sait impossible. De nouveau et comme dans les années 1930, quoiqu’aujourd’hui avec le côté farcesque qui vérifie une fois de plus la phrase de Marx, l’alternative est simple et brutale : libéral-autoritarisme fascisant, ou alors sortie du capitalisme. Cette alternative se présente sous les mêmes visages ensanglantés et déchirés par les armes policières au Liban, en Irak, à Hong-Kong, aux États-Unis d’Amérique, au Brésil et ailleurs: la différence d’un pays à l’autre, d’un basculement autoritaire à l’autre, n’est que de degré. En France, les policiers transfigurés en bandits de grands chemins ne frappent même pas pour détrousser, mais tout simplement pour se faire plaisir. Telle est la barbarie qui a commencé avec l'état d'urgence de 2015.

Mais soyons sérieux: nous ne sommes pas en 1793. Certes l’actuelle présidence, mal élue, et qui s'agrippe à la tête du pays tel un naufragé à son radeau, au prétexte d’un quiproquo qui ne trompe plus que les effarouchés (« moi ou le fascisme », quand la clique au pouvoir parvient à détruire les Droits et l'état social bien plus sûrement que ne le ferait un parti d’extrême-droite qui n’a pas les faveurs de la bourgeoisie, et disposerait de bien moins de leviers pour casser), est tout sauf légitime : va-t-on pour autant rejouer le procès du ci-devant roi ? Ce serait « pour la farce », assurément: l'individu qui détient aujourd'hui la présidence de la république mérite encore moins de procès que Capet. Qu’il s’enfuie, et trouve asile auprès de l’État qui voudra encore de lui sur son sol. Il est voué à terminer sa triste vie en paria, c’est un choix qu’il fit lui-même dès longtemps. Nul n’y peut rien, et lui moins qu'aucun.

Non : le véritable enjeu pour le pays de l’insurrection qui est là n'est pas un procès ou une mise à mort qui font rire les manifestants eux-mêmes. L'enjeu est grave. Il est de terminer enfin, deux-cents-trente-et-un ans après son début, la Révolution; notre Révolution. Et faire, il en est plus que temps, une bonne fois République : sans plus de faux-semblant, sans plus de compromis monarchien, sans plus de fétiche régalien à l'Elysée. La République sociale: car telle elle ne peut qu'être.

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