La plante qui bruisse, la dictature et la démocratie en herbe

« Allez en dictature », nous dit-on. Mais sommes-nous si sûrs de notre démocratie ? Laquelle, celle des élections qui n’intéressent plus personne, ou celle des Assemblées générales de grève ? La République est-elle la même chose que la démocratie ? Et si la démocratie vivait avant tout dans les Assemblées générales ?

Malgré les grenades modernisées et les matraques, la France est dirigée par rien. De « l’universel » qui « ne veut pas dire la même chose pour tous » aux « 66 millions d’âges pivot », soit le particulier fait loi, en passant par le « dialogue apaisé et républicain avec les gilets jaunes », mutilés et embastillés, etc., le mois de janvier a vu un stupéfiant florilège de pantalonnades à la tête de l’Etat, où l’on peut sans risque diagnostiquer une sévère diarrhée verbale et une fameuse panique.

La farce cependant a son sérieux. Par cette bouche, c’est la République qui s’exprime : elle ne parvient même plus à faire une phrase. Nul ne sait encore comment nous avons placé pareille plante à l’Elysée. Mais enfin nous l’y avons posée, et les borborygmes qu'elle émet méritent toute notre attention : quand elle éructe, c’est bien nous qui bruissons.

« Démocratie », « dictature », jacte-t-elle. Passons les calamiteux essais de définition ; un étudiant en première année de sciences politiques se verrait aussitôt orienté en CAP légos ou bac à sable. La plante bruissant, à son insu forcément, pointe les confusions où nous sommes. Celle-ci est récurrente, ancrée : la république n’est pas la démocratie.

 « République » ne nomme pas un régime mais d’un type d’Etat : celui fondé sur le bien commun. La République peut s’accommoder de toutes sortes de régimes, sauf la tyrannie. L’aristocratie, l’oligarchie et même la monarchie peuvent être républicaines : la République de Venise n’était pas moins grande que la française, et la monarchie britannique est indissociable du commonwealth. La dictature aussi fut souvent républicaine : le 18 Brumaire de Bonaparte et la Russie stalinienne en témoignent. Depuis près de trois ans, nous jouons de nouveau le jeu dangereux de rapprocher les deux idées.

Pour les Anciens, le pouvoir de tous se déclinait en deux constitutions : la démocratie et l’ochlocratie, respectivement pouvoir du peuple et pouvoir des foules. Du premier aux secondes il n’y a qu’un pas, aussi les Anciens considéraient-ils immanquable que la démocratie dégénérât en ochlocratie. Mais quelle différence ? Les foules sont mues par leurs passions, écoutent qui sait les susciter et se laissent manipuler ; le peuple prend ses décisions après une délibération contradictoire et rationnelle. Et voilà le mot lâché, que la bonne République française a toujours pris grand soin de taire : délibération.

Des assemblées des gilets jaunes aux assemblées générales des grévistes, le pays apaise depuis plus d'un an sa soif de délibération. Des travailleurs qui sont aussi citoyens s’assemblent, discutent, débattent non seulement de la grève, mais des exigences à mettre en avant pour leur lieu de travail, leur quartier, leur ville ou leur pays ; des paroles, des arguments s’échangent ; des votes tranchent.

Mais, dira-t-on, le vote d’Assemblée générale n’est pas secret. Comme si le choix politique était un délit intime, passible de punition s’il venait à être découvert, la République le cache et l’isole au prétexte de le garantir. Mais le vote secret est coupable, véritablement ! Un vote, s’il est démocratique, est la conclusion d’une délibération ; il doit donc être sinon expliqué, du moins toujours explicable. Le bulletin secret interdit l’explication : il décommande la démocratie et enseigne à en rougir de honte.

Aux Assemblées générales on élit une action que l’on accomplit soi. Aux élections républicaines on choisit un programme et un candidat auquel on donne blanc-seing : comme si on était jamais lié par le vœu qu’on s’engage à ne pas tenir soi-même ; comme s’il n’y avait pas d’excellents programmes servis par des candidats lamentables, et inversement ; comme si on pouvait discuter rationnellement des personnes aussi bien que des programmes ; comme si on pouvait compter un visage pour le symbole transparent d’un programme, et non pour un objet de goût ou de dégoût, de passions. Que notre « démocratie » politique se corrompe en ochlocratie, faut-il s’en étonner ?

On pourrait égrainer les traits : notre « démocratie républicaine » est une vaste affaire de « comme si »; un hommage, dirait La Rochefoucauld, du vice à la vertu. Si nous ne sommes pas en dictature, ce n’est bien sûr pas par la grâce du végétal élyséen ; ce n’est pas non plus du fait de notre hypocrite République.

Mais une herbe a levé qui ne se laisse pas arracher ni matraquer. Les Assemblées générales font vivre une réelle démocratie sociale. Qu’elles poursuivent ici, ou là interrompent la grève et leurs rassemblements, cet herbe-là continuera de croître ; elle ne meurt que de l’oubli.

Il est temps que les formations de gauche proposent à cette belle levée vigoureuse et si bien née une transplantation en bon terreau : la démocratie politique.

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