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Billet de blog 20 déc. 2016

Assassinat de l'ambassadeur de Russie en Turquie : violence "historique"

Certains qualifient déjà la photographie de l'assassinat de l'ambassadeur de Russie en Turquie d'"historique". Sa propagation par les médias et les réseaux sociaux est surtout la preuve que des leçons n'ont pas été tirées.

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"Une photo historique". Moins de deux heures après l'assassinat de l'ambassadeur de Russie en Turquie, certains ont déjà imprimé les futurs livres d'histoire qui seront étudiés à l'école. En quoi, au juste, cette photo est-elle historique ? S'il faut reconnaître que le photographe a eu du cran, s'il faut dire aussi que la photographie est pour le moins impressionnante, elle n'en est pas moins l'illustration d'une scène d'une extrême violence. Un homme gît sur le sol, un autre brandit comme un trophé, l'arme du crime qu'il vient de perpétrer. Mais, en quoi est-elle historique, cette photo ? Est-ce parce qu'elle immortalise un assassin brandissant l'arme du crime quelques secondes après que sa victime ait touché le sol ? Est-ce parce que l'on imagine que cet évènement sera, à l'instar de l'assassinat de François-Ferdinand d'Autriche le 28 juin 1914, l'élément déclencheur d'un évènement de plus grande ampleur ? Pourquoi donc cette photo est-elle historique ?

Il me semble que cette photo, effectivement, est historique. Mais pour une raison toute différente : elle vient appuyer la théorie selon laquelle, "on ne change vraiment jamais", plus connue sous l'appellation "chassez le naturel, il revient au galop"

Je m'explique. 7 janvier, 13 novembre, 14 juillet. Autant de dates qui ont marqué notre époque du sceau de la violence, par des scènes d'une proximité nouvelle. La terreur s'installe petit à petit à nos frontières, puis dans nos rues. Bientôt, les images des attentats envahissent en continu les écrans de nos télévisions, les noms des terroristes reviennent en boucle sur les ondes de nos radios, dans nos journaux. Si le but des terroristes est de "terroriser", on peut dire que les médias ont largement contribué à propager l'angoisse dans l'esprit de la population. 

Alors on a débattu pour savoir s'il était judicieux de publier le nom et la photo d'un terroriste, on a écrit des tribunes pour un nouveau journalisme plus consciencieux, on a organisé des tables rondes pour s'entendre sur ce qu'il fallait ou non publier, des chaînes de télévisions se sont fait tapé sur les doigts. Et puis on a fait son mea culpa. On s'est dit que c'était peut être inconscient de vouloir faire de l'image juste pour faire de l'image, de l'info juste pour remplir une case sur un planning. On s'est dit que c'était peut être idiot voire irrespectueux d'aller interroger un homme éploré sur le corps encore chaud de sa femme, au bord de la Promenade des Anglais, un instant tout juste, après qu'un semi remorque ait fait des dizaines de morts. Il fallait réfléchir à donner de nouvelles directions à la profession. 

Et puis, finalement, on retombe dans le même piège 

Vous ne serez peut être pas d'accord avec moi. Mais je pense qu'il est inconsidéré de publier la vidéo ou la photo d'un assassinat. Non seulement parce que c'est dégradant pour la victime, choquant pour sa famille, choquant pour le public à qui on ne laisse pas le choix de décider s'il a envie de voir ces images ou pas. Mais aussi parce que c'est l'agresseur que l'on place au centre de cette information. C'est lui que l'on voit sur cette photo. Un homme, brandissant une arme, un instant après le meurtre qu'il vient de commettre. Le sujet, ce n'est pas l'ambassadeur, c'est bien l'homme qui vient de lui ôter la vie. Et c'est tout à son avantage. Encore une fois, terroriser est le but. Toute participation à la propagation de la terreur sera d'une grande aide pour celui qui souhaite être vu ou entendu. Le principe est le même dans la stratégie de terreur mise en oeuvre par Daesh. Plus l'attaque sera médiatisée, plus elle sera utile à la politique de la terreur. 

Alors, quid ? Faut-il s'attendre encore à lire les mêmes critiques sur la presse, par la presse et par les autres, sans que des leçons ne soient réellement tirées ? Jurera t-on, la main sur le coeur qu'"on ne nous y reprendra plus !" ? Sans doute.

Jusqu'au prochain acte de violence que la tyrannie du live et la course à l'info propulseront sans égard aucun dans nos fils d'actualités et sur nos chaînes de télévisions. On ne tirera donc jamais de leçons ?

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