Les faibles vous font la bise

Le point de vue d'une figure de proue parmi les pestiférés ?

LES FAIBLES VOUS FONT LA BISE

 

J’ai 26 ans. J’habite à la campagne. Je ne travaille pas. J’étudie l’art-thérapie. Je suis stagiaire non-rémunérée en hôpital psychiatrique. J’y passe deux jours par semaine. Je vis de l’AAH[1]. J’ai déménagé en milieu rural pour pouvoir respirer. J’ai la mucoviscidose. Je viens de finir une cure d’antibiotiques par voie intraveineuse de deux semaines, à moitié à l’hôpital, à moitié chez moi. Parfois je passe beaucoup de temps chez moi. Je suis devenue casanière. Ma maladie m’oblige parfois à un rythme plus lent que ce que je désire.

En ce moment je vis seulement avec mon amoureux. Il vient de démarrer un travail, il fait manœuvre en maçonnerie. On habite ensemble depuis plus de deux ans. Il vient de recevoir un titre de séjour « étranger malade » en février. Février a été riche en bonnes nouvelles. L’Assemblée Nationale a voté l’individualisation de l’AAH, c’est-à-dire que l’AAH ne devrait plus dépendre des revenus du conjoint. Après avoir soutenu mon amoureux quand il n’avait pas de revenus, et pas le droit de travailler ni passer le permis, je me suis réjouie de penser que lui, à son tour, pourrait gagner un salaire sans que je devienne une charge pour lui.

Sinon, je m’occupe de jeunes mineurs exilés, des MNA[2], comme on dit. C’est moi qui les accompagne. Je suis tutrice de certains, tiers digne de confiance, comme on dit. Ils s’en sont bien sortis : ils travaillent en apprentissage, éparpillés dans des villages du département. Ils travaillent dans ces secteurs indispensables : service à la personne, boucherie, boulangerie… maçonnerie, plomberie. A priori ils ne seront pas confinés. Je le fais car je trouve ça normal de m’occuper de mes voisins. Parce que « moi, j’ai le temps ».

Parce que ça me prend du temps, en fait. A distance parfois, on forme maintenant une drôle de famille et on essaie de veiller les uns sur les autres.

Aujourd’hui j’essaie d’écrire. Et je ne trouve pas de poésie. Je ne trouve pas d’ordre à tout ça. Par mes activités, pour le moment, bénévoles, j’apprends à accueillir : des adolescents dans leur parcours d’exil, et des patients psychotiques dans leurs manières d’être souffrantes. J’accueille.

Alors j’accueille le mois de mars comme il vient. J’ai retiré mon cathéter, j’ai repris ma respiration. Ça sent le printemps et les amandiers sont en fleurs. J’ai vu les images des garde-côtes grecs en train d’essayer de crever les pneumatiques d’une embarcation en provenance de la Turquie. J’ai entendu les cris, des cris de femmes et d’enfants aussi. J’ai vu un garde-côte grec tirer dans leur direction pour les faire fuir. L’Europe se mobilise pour renforcer Frontex. Ici on parle de l’épidémie qui vient, transportée par avion. On parle des agressions que subit la communauté asiatique.

De passage chez mes parents, ma mère me fait un numéro pour que j’annule tous mes déplacements, que je retourne à la maison, en isolement. Elle exhume des masques, dénichés dans de vieilles affaires. Je ris : « Mais maman, ça, ça ne marche que quand on est malade, pour protéger les autres ! ». Elle répond : « Oui et bien comme ça les gens n’oseront pas t’approcher ! » J’enfouis les conseils et les masques au fond de mon sac. Je ne change pas grand-chose. Je décale quelques dates sur ma grande tournée amicale de la guérison post-cure. Un matin, je téléphone à mes médecins, ironie dans la voix : « J’appelle pour savoir s’il y a des consignes particulières par rapport… (je soupire) au coronavirus. » « Non, rien de plus que ce qu’on dit à la télé, bien se laver les mains, éviter les trop grands rassemblements… »

Je pense que ça ne veut pas dire grand-chose. Pourtant je me sais « à risque » : j’ai déjà frôlé la catastrophe en attrapant la grippe un automne où elle était arrivée avant que j’ai le temps de me vacciner. On me conseille la réclusion. Oui mais pour combien de temps ? Et si je suis la seule à faire ça ? Et si ça dure des mois ? Moi que l’urgence de vivre habite particulièrement, je fais le choix de continuer à sortir, un peu. Roulette russe.

Sur les réseaux sociaux, partout sur les murs de mes amis Facebook, je lis des posts : « Pas de panique ! Ce n’est pas grave ! Ce n’est qu’une grosse grippe ! Seuls les personnes âgées ou faibles vont mourir… » Oui, seuls les faibles vont mourir… Oublions le fait que ce soit partiellement faux, oublions le fait que ce soit peu ou prou le discours tenu par certains dirigeants comme Boris Johnson. Seuls les faibles vont mourir.

Alors pas de panique.

Entre temps, les écoles ferment. Les gens vont passer du temps avec leurs enfants, avec leurs amoureux pourquoi pas. Ils vont devoir se supporter. Je leur souhaite d’apprendre un peu à vivre. Moi, je me replie dans mon chez moi, et tactile le téléphone. Sur la place de mon village, les enfants jouent sur les terrasses des bars qui, à peine ouverts pour la saison, viennent de fermer. Les adultes tiennent des conciliabules sur les bancs. On dirait les vacances.

Je pense à ma drôle de famille. Nous, les faibles, continueront à nous serrer les coudes. Aux cyniques et aux charognards de peste, voici le message que j’adresse : Les faibles vous font la bise.  

 

[1] Allocation Adulte Handicapé

[2] Mineurs Non Accompagnés

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