Les chroniques de Besançon : J'ai demandé à la lune (chapitre-2)

Elle redit « qu’on baise » trois fois. Et à chaque fois sur trois tons différents, comme au théâtre. Et elle éclate de rire. Et aussitôt s’affiche sur son visage le désir sexuel qu'elle ne cherche nullement à refréner, au contraire. Je me souviens de nos ébats. Et elle me voit me souvenir… et aussitôt elle lance d’une voix arrogante : - Bon j’aime mieux quand t’es comme ça… voilà !

Chroniques de Besançon (et d’ailleurs)

J’ai demandé à la lune

Chapitre – 2

Il y a longtemps, nos chemins s’étaient croisés le temps d’une fleur qui fleu­rit et se fane. Et nos chemins s’étaient par la suite écartés chacun vers tel incertain des­tin. 
Mais elle n’a jamais admis que notre bref passé commun soit passé et bien passé. Il est toujours là, à ses yeux, et elle le ramène à chaque fois avec elle, comme on traîne sur soi un album photo pour maintenir en vie des gens déjà envolés dans des cieux qui nous restent à jamais opaques. C’est elle qui est le tenant de ce que nous avions été, et à ce titre quand elle en parle, elle en parle avec la légiti­mité de l’unique héritière. Au point que, dans les scènes de notre vie com­mune passée qu’elle relate à chaque rencontre, je n’y apparais que comme un pâle figurant muet, qui ne décoche pas la moindre réplique. 
Et c’est cette soi-disant légitimité qui lui donne cette posture agressive à toujours cher­cher l’affrontement, le bras de fer, la revanche sur moi. Comme si j’étais en­core et toujours comptable de ce que l’autre moi avait fait en son temps : fuir avec lâcheté comme savent si bien faire les hommes comme moi quand les hommes comme moi sont pris à la gorge par des femmes de pouvoir, de pouvoir d’hommes. 
Néanmoins, chose très rare dans ma vie, nous sommes restés des refuges accueillants l’un pour l’autre. Tels ces gîtes bénis sur les chemins de randonnée dans l’Ardèche reculée. Ou ces haltes avec vue imprenable sur le Sentier des Douaniers qui longe les côtes maritimes vers Saint-Na­zaire…
D’où mon soulagement devant cette irruption, même tonitruante. Et là encore, elle re­commence comme si jamais rien ne s’était arrêté. Elle attaque bille en tête : 
- C'est vrai que j'aurais dû venir te voir plus tôt, au vu de ton état, mais tu ré­pondais jamais. Bon, maintenant que je suis là, je suis là !
Elle doit lire tout le désarroi en moi et sur moi. Et de là à ce qu’elle pense que c’est aussi à cause de son absence, il n’y a qu’un pas. Qu’elle franchit de la plus intéressée des solidarités. Voire plus. Il ne lui déplairait pas que je lui reproche de m’avoir manquée pendant cette chute stérile dans laquelle je m’enfonce depuis plusieurs mois. 
Je ne bronche pas, elle s’avance d’une voix plaintive : 
- Et t’en es où maintenant ?
Je ne réponds pas, je ne sais quoi répondre. Elle le voit, elle sait mieux que quiconque que quand je me perds à moi-même, je me perds pour longtemps. Pour trop longtemps. Sans plus savoir comment me retrouver. A ne plus rien pouvoir faire. Ni savoir que faire.
Elle me fixe d’un regard grave, un regard qui m’ausculte longuement, de haut en bas et de dehors en dedans. Puis se lance dans un ajustement scrupuleux de ses affaires : sac, mouchoir, portefeuille, lunettes et téléphone. On dirait l’attirail d’un médecin pour détecter le mal en moi. Et la voilà qui se pince les lèvres, leur fait faire un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche, comme quand on se rince la bouche. Qui hausse les épaules sans les laisser retomber, et essaie sans succès d’arranger cette mèche toujours rebelle, indiscipli­née. 
Et à la fin, toute réjouie de son bon diagnostic, elle dit dans un grand sourire :
- Bon, c’est fini tout ça ! Je t’emmène dans les Pyrénées…
- Les Pyrénées ?
- Tu râles tout le temps que c’est la seule région où t’es jamais allé…
Je souris d’un sourire moqueur parce que je n’ai jamais eu à me plaindre d’un tel manque. Tout au plus, j’aurais pu en avoir parlé une fois ou deux, comme ça, au détour d’une discussion banale avec d’autres amis. Et en tout cas, ça doit remonter à loin. Ou plus loin encore...
Mais ça ne la décourage pas :
- J’ai hérité de ma vieille tante une petite maison dans un petit village des Pyrénées. Un peu comme celle où on allait en Ardèche... pareil… 
Je reste perplexe, je ne me souviens plus de la maison d’Ardèche dont elle parle. Mais elle n’en a cure : elle prend tout le temps qu’il lui faut pour allumer une cigarette. Ça lui va si bien : ses lèvres enflent quand elle envoie la fumée au ciel, et elle sait que ses lèvres enflées éveillent toujours le désir en moi. Comme ce chemisier…
Je la regarde, et je nous vois tous les deux dans sa camionnette aménagée de l’époque, et j’entends résonner dans ma tête nos fous rires sur ces petites routes sinueuses des montagnes de l’Ardèche et des Cévennes. Avec par-ci par-là de mignons petits villages, isolés, restés à l’abri du temps qui passait, qui est passé, le temps effréné des villes. Je repense à ces fameuses vacances, et ça donne envie. Elle s’en aperçoit et pousse l’offensive de charme :
-  Et surtout il y a une cabane isolée dans le jardin pour que tu puisses écrire…
Je grommelle :
- J’ai plus rien à écrire…
Elle interjette :
- Eh bien tant mieux, comme ça tu pourras enfin m’écrire ce putain de texte que tu m’as pro­mis…
Ma tête s’embrouille et lâche d’une voix inquiète :
- Quel texte ?
Et tout de suite elle monte le ton :
- Putain, t’as déjà oublié ? 
Je ne dis rien, je ne sais absolument pas de quoi elle parle. Peut-être lui avais-je promis un texte politique ou quelque conte pour enfants quand ses enfants étaient en bas âge. C'était il y a douze-treize ans, voire plus. Mais pour elle, c’était hier, juste hier. Elle me dira. 
Pour l’instant, je reste dans l’idée de ce voyage. Ça donne envie, même si je la sais trop en­vahissante. Car c’est peut-être de son encombrement que j’ai le plus besoin par ces temps d’ennui mortel. Je me souviens qu’elle disait que c’étaient les plus belles vacances de sa vie. Elle disait que quand elle sera au paradis et que le petit Jésus lui demandera ce qu’elle veut pour l’éternité, elle dira des vacances éternelles dans l’arrière-pays de l’Ardèche, avec moi. 
Le souvenir de ces vacances-là me reste comme un grand moment de bonheur, de détente et de plaisir. Je me souviens des jours heureux et des nuits enivrantes. Elle adorait me déclamer sur les petites terrasses des petits bistrots  des poèmes de ses poètes préférés : Aragon, Neruda, Nazim Hikmet, etc. Jamais des miens, qu’elle trouvait trop tristes pour nos soirées d’amour…
Je sais tout ça. Et ma tête le sait aussi, qui me ressasse que ça donne envie, que ça donne envie, que ça donne envie. Mais en même temps, j’avais aussi dit que ce serait désormais du passé, et je devrais dire encore que c’est du passé. 
Mais comment le dire dans mon état ? Et comment le lui dire à elle qui est venue de loin et qui est la seule à pourvoir me sortir la tête de sous l’eau? 
Dans ma confusion et en guise de résistance, je lâche : 
-  J’avais plutôt prévu d’aller à Calais…
Elle s’emporte : 
- Mais tu t’es déjà assez esquinté à Calais… qu’est-ce qu’y a de pire que t’as pas déjà vu ?
Je ne bronche pas, je fais l’impassible mais elle sait que je sais qu’elle a fich­trement raison. Elle enfonce le clou : 
- Et en plus, question météo c’est aussi moche qu’ici… Peu pour moi, non…
Je vacille à l’idée qu’elle ait compris que je veux qu’elle vienne avec moi à Calais. Et elle m’achève :
- Ah non, j’ai pas envie de passer mes vacances sous la pluie…
Ça la met en colère, mais elle se retient. Elle se retient de ce qu’il y a de plus bienveillant en elle. Elle se contente de poser sur moi un regard las. Je me sens enserré par l’indécision. S’il y a une chose que je déteste le plus dans la vie, c’est bien l’indécision. Mais bon, ça fait plusieurs mois que je m’y adapte peu à peu, et du coup maintenant je sais faire comme tout le monde : hausser les épaules et les sourcils en signe d’impuissance. Ça fait longtemps que je n’arrive plus à me décider en rien. 
Elle me pousse dans mes derniers retranchements :
- Mais putain tu t’es fait assez mal comme ça. Pourquoi tu veux en rajouter, hein ? On dirait que tu cherches exprès à te faire mal... 
J’esquive :
-  Je cherche pas à me faire mal… c’est la vie qui veut qu’on ait mal…
- Quoi ? Ça va pas non ? La vie elle veut rien du tout, elle veut juste ce que nous on veut. Elle veut qu’on en profite : qu’on se saoule, qu’on chante, qu’on danse, qu’on baise… sur­tout qu’on baise…
Elle redit « qu’on baise » trois fois et sur trois tons différents, comme au théâtre. Et elle éclate de rire. Et aussitôt s’affiche sur son visage le désir sexuel, qu’elle ne cherche nullement à le camoufler, au contraire.
Je me souviens de nos ébats.
Et elle me devine me souvenir… et conclut d’une voix autoritaire, arrogante: 
- Bon, j’aime mieux quand t’es comme ça… Voilà ! 

(A suivre)

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 29 mai 2021

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