Les chroniques de Besançon : Et de deux: Mounia !

Et alors elle me dit : Ok ! Et ça sous-entendait: Tu ne t'en sortiras pas comme ça ! Elle prend une chaise, la pose à l'écart, et se met à lire "J'attendais Anna". Et déjà sa voix annonçait son enfer. Non pas l'enfer de cette histoire, mais l'enfer de ma vie du temps où je l'écrivais. Je vous raconte :

Les chroniques de Besançon


Et de deux: Mounia !

Elle m'accueille comme ça, avec un rien sur elle. Et je ne parle pas de cette mini mini mini-jupe sixties par temps d'hiver. Non je parle d'elle, de son corps, un corps synonyme de rien, de presque rien, frêle, oisillon, petite œuvre d'art en verre fragile qu'un rien de souffle briserait.
Elle m'accueille comme ça, avec un air de tout sur elle. Je parle de son sourire, un sourire synonyme de tout, de plus que tout, large, envahissant, généreux, qui éteint tout autour de lui.
A peine elle ouvre la porte que déjà je râle : Depuis quand c'est aux vieux de venir jusqu'aux petits jeunes ? Elle rit, elle dit : C'est vrai, j'y ai pensé ! Elle a pensé à quoi ? Que c'était à elle de me venir, ou bien que j'allais lui remonter les bretelles ?
Elle marche devant moi avec cette hésitation dans le pas qui la rend plus fluette, plus mignonne. Surtout plus fragile. Ça t'oblige à surveiller avec angoisse où elle met ses rien de pieds quand c'est des marches d'escalier, et le lieu est rempli de marches et de fausses marches, on dirait un labyrinthe d'obstacles.
Elle s'engouffre dans les locaux administratifs, sans fenêtres. Jusqu'à son bureau. C'est au moment de s'asseoir que ça lui revient que je déteste ces locaux. Alors elle fonce vers la cafetière: les choses lui reviennent, j'adore le café.
On se dit des banalités : ses enfants sont déjà des préados, je me remémore avec son aide le langage des préados que j'avais eus il y a fort longtemps. On en rit. Juste un peu. C'est qu'on a perdu l'habitude de rire ensemble depuis quelques années. Quand je vous dis que je sais bouder...

Et alors, toute d'économie de mots, elle repart vers les autres salles. Je la suis. Jusqu'au lieu de mes rêves : la Chapelle.
Elle me dit de m'asseoir sans m'indiquer de place. Il y a une imposante table au milieu de l'imposante chapelle avec plein de chaises autour. Je fronce les sourcils, elle dit : Où tu veux ! Je choisis la place qui l'oblige à déplacer un tas d'assiettes, de couverts et de verres. Celle qui offre la plus belle vue vers la porte d'entrée extérieure.
On ne sait pas quoi se dire. En arabe il y a une expression très pertinente : chella ou bla ouali (trop à dire à n'en plus compter). Ou encore ce proverbe populaire : « trop à dire trop alourdit la langue ».
Je vous raconte :

Il y a à peine quelques années, j'étais un habitué de ce lieu de la culture ouverte. J'en suis parrain depuis sa création, et nombre de mes textes ont été présentés ici-même. J'y étais chez moi.
Et puis un jour, on avait oublié les uns et les autres le respect qui devait persévérer entre nous malgré une forte amitié qui nous avait rendus trop familiers les uns aux autres. Et donc susceptibles d'écart irrespectueux. Oui, susceptibles de se manquer de respect, sans penser à conséquences. Un peu selon l'adage : ce qui est acquis est acquis.
Mais ce n'est pas vrai : un acquis est toujours menacé, et un ami familier est comptable de plus de respect encore que n'importe qui d'autre.
Et je ne vous en dirai pas plus, car il y a prescription.

Revenons à notre présent.
Je sors les exemplaires de J'attendais Anna que je suis venu lui confier. Dont l'un pour elle. Je lui dis de ne pas lire les préfaces tant que je suis là. Et alors elle me dit : Ok ! Et ça sous-entendait: Tu ne t'en sortiras pas comme ça !
Elle prend une chaise, la pose à l'écart, et se met à lire "J'attendais Anna". Et déjà sa voix annonçait son enfer. Non pas l'enfer de cette histoire, mais l'enfer de ma vie du temps où je l'écrivais.

Mounia lit J'attendais Anna au Scènacle © Mustapha Kharmoudi Mounia lit J'attendais Anna au Scènacle © Mustapha Kharmoudi

Je vous raconte :

Quand j'écrivais ce roman, c'était en hiver, et ici l'hiver, comme dit le poète, le ciel en permanence gris et bas enchaîne nos âmes aux rigueurs de la terre. J'étais au fond du trou, totalement reclus dans mon appartement. Je ne sortais plus, je gardais les volets fermés, autant dire qu'il faisait nuit jour et nuit.
Je ne m'en serais jamais sorti si personne ne venait me voir, me faire les courses et parfois la cuisine. Et surtout me forcer à sortir marcher un peu.
Et d'un il y avait l'artiste Fayçal Salhi
Et de deux il y avait cette fille, Mounia !
Et de trois et de plus, il y avait Carina, Nesma, Laura et quelques autres...

Je dis souvent que je suis en dette envers tout le monde ou presque. J'ai traversé la vie avec une volonté de fer, mais à bien des égards cette volonté serait restée stérile si des gens n'étaient pas là pour m'apporter une aide cruciale aux moments cruciaux.
Dont Fayçal : mon ami, mon petit frère, mon grand frère, mon fils, mon père !
Et Mounia : mon amie, ma camarade, mon ange gardien, ma fille, ma mère.
Et d'un Fayçal !
Et de deux Mounia !
Et de trois et de plus : Carina, Nesma, Laura etc.
Et de tout: chaque lecteur qui appréciera le roman devrait se sentir en dette vis à vis de ceux-là qui me maintenaient la tête hors de l'eau...

Mustapha Kharmoudi
Besançon, le 1er décembre 2020

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