Les chroniques de Besançon: J'ai demandé à la lune (chapitre-3)

Elle me plaît à trôner du haut de sa belle et grande taille, et ça ne lui échappe pas. Alors elle fait lentement le tour de la table, et vient se pencher sur moi de toute sa chevelure et de tous ses seins arrogants. Et me surprend d’un baiser très appuyé. Puis elle se pince les lèvres dans une mimique qui dit ça c’est juste un acompte.

Chapitre – 3

Elle continue de rire d’un faux rire qui lui fait faire des mouvements gourmands des lèvres et des yeux. Je ne ris pas, je résiste tant bien que mal à ses assauts. J’attends qu’elle veuille bien se concentrer pour entendre ce que j’ai à lui dire à ce propos. Je finis par asséner d’une voix grave:
- Écoute :  la vie n’a aucun intérêt à ce qu’on soit heureux ou je ne sais quoi. Le bien-être c’est rien qu’un truc égocentrique. Au contraire, la vie a be­soin de sans cesse nous pousser dans nos ultimes limites, quitte à nous blesser, nous meurtrir pour tester notre capacité à résister, c’est-à-dire à res­ter en vie…
Elle se vexe :
- N’importe quoi ! Les fleurs... les oiseaux... les ruisseaux... la danse... la musique... l’amour, le sexe, c’est fait pour être joyeux, pour prendre son pied, pas pour être morbide, Monsieur le poète. Non mais…
Elle me regarde soudain d’un regard perdu, que j’adore. J’aurais tant ai­mé qu’elle ait à jamais ce regard perdu. Malheureusement elle se hâte toujours de le réprimer, comme pour cacher je ne sais quelle fragilité. Dans ma vie, je continue toujours d’éprouver le même amour et la même passion pour les personnes que j’avais eu à aimer. Mais uniquement dans ma tête, et uniquement à travers une histoire imaginaire inspirée de notre vie d’alors. Elle, dans mon imaginaire amoureux, il y a surtout ce regard, cette étrangeté qui apparaît dans ses yeux comme une fenêtre de palais oriental qui donnerait sur un jar­din intérieur secret, une féerie. Il y a en elle un immense jardin fleuri, et il est toujours dans ma tête. 
Là, elle me balaie de ce même regard parce qu’elle me sait de toute peine. Mais aussi parce que ça la peine que je voie le monde ainsi. On en avait mille fois parlé du temps où l’on s’aimait, du temps d’avant les temps de peine qui allaient nous éparpiller. 
Elle finit tout de même par lâcher d’une voix désespérée :
-  Si je pensais comme toi, que la vie n’a de but que nous noyer dans le drame, je préférerais ne pas être en vie.
Je la coupe pour lui réciter un vers de poésie arabe du 10è siècle : 

La vie n’est que peine, mais le plus étonnant 
C’est qu’il en est qui [toujours] en redemandent

Elle se tait et je me tais aussi. Il faut savoir laisser à une telle pensée le temps de s’instiller au fin fond de notre conscience. Elle lève les yeux vers le ciel. Est-ce pour accuser l’univers de nous avoir tendu un piège en nous offrant la vie ? A moins que ce ne soit pour le supplier de nous aider à trouver une réponse moins tragique à notre exis­tence...
Puis de guerre lasse, elle revient à des considérations plus terre à terre :
- Alors les Pyrénées ?
Je cède à reculons :
- Est-ce que le lit de ton camion est toujours foireux ?
Elle écarte le doute en redressant le torse et en jetant sur moi un regard carnassier qui semble me menacer : toi je vais te manger tout cru. Puis d’un mouvement brusque de la main comme pour chasser une mouche, elle m’assassine d’une voix jouissive :
- Non non, j’en ai un tout moderne… avec clim, frigo, cuisine et tout… et un lit… tu verras… tu vas a-do-rer le lit !
Je la regarde avec abdication, elle jubile :
- Comme ça on dira à cette putain de vie qui nous veut du mal, comme tu dis, on lui dira : va te faire foutre, putain de vie !
Je ris. Elle rit de plus bel. Et elle lance avec déjà dans le regard tout le bel été à venir:
- Ah, puis on y va que par les petites routes, les petits bals perdus, comme avant…
Je ne dis ni oui ni non, et elle s’en fout. Pour elle c’est déjà tout décidé, tout gagné. 
Elle sort son té­léphone portable pour s’arranger le visage avec application, puis me regarde d’un regard soupçonneux, du genre comment tu me trouves. Je la regarde d’un re­gard complaisant, du genre t’es toujours trop sexy.
Et toute réjouie, elle se lève et secoue son beau corps, comme pour lui dire : allez reprends-toi, tout va bien qui finit bien. 
Elle lance dans un long soupir : 
- Bon, faut que j’y aille…
Elle sort de son sac un petit pull de rien du tout, ce genre de fichu dont on peut légitimement se demander à quoi ça peut servir sur un corps, surtout un corps comme le sien, un corps de grande et belle dame. Tout en moi s’en moque malgré moi, et elle me fusille du regard. J’essaie de me rattraper :
- Ça te va bien le noir et blanc...  
Elle me toise :
- M’enfin regarde, c’est pas noir, c’est bleu-marine. 
Et soudain elle fronce les sourcils et ajoute sur un ton mi-sûr mi-inquiet :
- A ce soir ??!!
Je n’ai pas compris si c’était une interrogation ou une affirmation. J’émets juste un vague oui de la tête, tout en replongeant mon regard dans mon cahier en souffrance. Mais elle ne bouge pas. Et quand d’étonnement je lève à nouveau les yeux vers elle, je suis pris de panique : elle a l’air affolée, avec son regard du temps où c’était fini entre nous. Qu’elle avait gardé longtemps après. Trop longtemps. Je prends seulement conscience que je n’ai pas répondu et je me hâte de faire un franc oui de la tête.
Elle voit que ça me déstabilise, et elle fait semblant de tenir le coup. Je la vois serrer les dents et fermer le visage d’une expression aussi menaçante que suppliante, qui semble me dire : oh oh ne me fais pas à nouveau ce coup-là, toi. Je finis par sourire, un sourire forcé, et je lâche avec résignation :
- Tu veux manger quoi ?
- La même chose !
Sa réponse m’émeut : elle a toujours raffolé de mes patates au four. Elle me plaît à trôner du haut de sa belle et grande taille, et ça ne lui échappe pas. Alors elle fait lentement le tour de la table, et vient se pencher sur moi de toute sa chevelure et de tous ses seins arrogants. Et me surprend d’un baiser très appuyé. Puis elle se pince les lèvres dans une mimique qui dit ça c’est juste un acompte.  
Le baiser est un peu trop brutal à mon goût, mais ça m’a rappelé que ses baisers c’était tout un art. Je me souviens qu’elle se servait à sa guise de ma bouche et de mes lèvres partout : dans la rue, dans les caisses des magasins, au restaurant, en manif, en soirée avec nos amis, dans les réunions politiques. Partout. 
Je me sens bien, et je cherche à le lui faire savoir :
- OK ! Dès que tu auras posé tes congés, tu me le diras pour que je m’organise avec mes…
Je n’ai pas pu finir :
- Ah mais c’est déjà fait, tout ça... t’as pas à t’inquiéter…
Je tombe des nues, elle hausse les épaules :
- On part à la mi-juin… comme on a toujours fait !
Je ne dis rien, je préfère laisser le silence prendre toute sa place parmi nous. Mais je n’en suis pas moins intrigué. Je la fixe de mon regard le plus étonné, et elle soutient le mien de son regard le plus assuré, sans aucune trace de gêne... 
Si bien que c’est moi qui finit par baisser les yeux. 
Alors seulement elle s’en va, d’un pas ferme. Je la regarde marcher avec toute la grâce que je lui connaissais en ce temps-là. Il ne me faut pas beaucoup pour l’habiller mentalement d’une robe d’été, courte et légère à souhait. Qui se soulève dès qu’elle se met à tourner sur elle-même au son de l’accordéon d’un petit bal perdu. 
Et pendant qu’elle s’éloigne, sa voix continue de résonner en moi. Et en ma tête je ris, sans savoir si c’est de dépit ou de plaisir. Ma tête hoche la tête tout en répétant en elle-même ce qu’elle vient de me dire : « Comme on a toujours fait ! ».
De notre vie commune, pour autant qu’on puisse parler de vie commune, il n’y a eu qu’un seul été commun. Et cet été-là nous n’avions vadrouillé sur les routes de France que pendant une petite semaine... 
Mais plus jamais après. 
Et pendant que ma tête fredonne en mon for intérieur « Comme on a toujours fait ! », je sens une douce mélancolie tomber sur moi, comme un brouillard de fin de journée d’automne...
Combien de fois a-t-elle répété dans sa tête ces petites vacances-là, à en avoir fait une multitude ? 
Je me dis que j’aurais aimé ressentir ce qu’elle ressent à l’instant. J’aurais aimé être comme elle, j’aurais aimé être elle.
Mais je reste tétanisé par cette pensée, incapable de la moindre imagination. Seule ma main échappe à la paralysie ; elle se saisit du stylo et note sur le cahier : C’est ça la « vraie » vie…
C’est ça que la vie ne sait pas nous dire...
C’est ça qui vaut la peine d’écrire...

(Fin)

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 29 mai 2021

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