Chroniques marocaines : Tendre Taragalte

Le dernier soir, le résultat du tirage est annoncé alors que j'étais en transe sur la piste de danse. Le gagnant est le 16. Je dis à Anna : C'est moi le 16 ! Anna ne comprend pas, et de toute façon quand Anna danse, je crois bien qu'elle laisse sa tête dans son sac à dos que la tatillonne Fabienne surveille comme ces gardes des contes féeriques qui se tiennent devant les portes d'entrée du trésor.

 Chroniques marocaines

Tendre Taragalte 

J'étais effondré sous la grande tente, en attendant les débats, ou mieux encore les petites "répétitions" de certains groupes sous les tentes. Il faut rester autant que possible immobile, et boire autant d'eau que possible. Je somnolais, en me laissant agréablement parasiter par mon djinn, qui me raconte à l'infini ses blagues succulentes. Ou parfois à vomir. Souvent je pouffais de rire, ce qui est très déconseillé sous la chaleur accablante, ça déshydrate. Mais parfois je m'énervais contre lui, quand il se faisait titi casablancais avec des trucs vulgaires comme on ne peut l'être qu'à Casa, et je ne suis pas de Casa, même si mes années lycées y avaient été heureuses. Et alors je l'insultais, à le faire éclater de joie et de rire. Je m'insurgeais comme le ferait un bon gardien de morale, j'ai failli dire comme le ferait un bon musulman, mais tout le monde le sait ici, un bon musulman ça ferme les yeux sur tout-tout-tout avec de l'argent, ou à défaut avec beaucoup d'argent, pour paraphraser Emir Kusturica. Comme dans cette auberge de la Palmeraie qui a racketté 100€ (tu comprends, ça c'est interdit par notre allah-le-très-très-grand, et accessoirement par la loi de chez nous, et moi je veux pas appeler la police pour pas te causer des problèmes, alors voilà on dit que moi j'ai rien vu, mais donne-moi un peu beaucoup-beaucoup d'argent, parce que franchement c'est trop-trop dur la honte parce que nous on est de bons musulmans !).
Donc j'étais avec ce djinn de très bonne compagnie quand une jeune fille nous a abordé. Elle vendait des cartes postales pour la Tombola locale : 5€ la carte, le gagnant - tenez-vous bien - le gagnant emporte une tapisserie faite par les femmes du désert,  avec -continuez à vous tenir bien - avec les propres habits des artistes qui se produisent au Festival de Taragalte. Bref, l'artisanat en œuvre d'art. Je fais l'idiot : C'est un peu cher la carte postale à 5€, non ? Elle s'embrouille : Non, c'est pas pour la carte, mais c'est pour aider les dames qui font un tapis avec les habits des artistes vous savez c'est incroyable que les artistes ils acceptent de nous donner leurs pulls leurs chemises et... euh... ! Je fais les gros yeux, comme pour dire toi t'es une bonne commerçante marocaine (dans ma tête ça veut dire arnaque). Mais je paie quand-même. Elle me rend la monnaie toute contente. Je lui dis : J'aimerais avoir une signature sur la carte ? Quoi, elle dit ? J'insiste, elle finit par obtempérer, et se hâte de s'éloigner...
Le lendemain je me glisse vers l'autre partie du festival pour voir l'expo de Mohammed Bennour, un artiste d'une belle sensibilité, qui a tout le temps l'air de s'excuser d'avance d'être si talentueux. L'expo est volontairement éclectique pour montrer la diversité des procédés. Je craque pour un tableau, je demande où l'acheter et évidemment personne ne sait (pourtant en matière d'argent et de commerce, les Marocains etc etc).
Je poursuis mes déambulations dans le même espace d'exposition en plein air (ici on devrait dire en plein sable à cause du vent), Et je tombe sur la jeune fille à la Tombola. Je l'aborde, elle me situe instantanément : Bonjour Monsieur, ça va ? Je lui lance tout de go : Elle est où la tapisserie ? Elle me la montre fièrement, accrochée au mur. Je m'émeus, c'est très beau. Et comme un type s'adossait contre elle, je lui lance : S'il te plaît, ne t'appuie pas trop sur mon tapis ! Il s'écarte aussitôt. La jeune fille s'en irrite, mais elle s'efforce d'afficher une expression agréable : Non Monsieur c'est pas ton tapis, c'est le tirage au sort qui aura lieu... ! Je la coupe, le visage fermé mais prêt à exploser de rire. Je ressors la carte, et je la lui montre du côté verso signé.Elle ne sait plus quoi dire, alors elle reprend sa patiente démonstration pédagogique, et c'est très touchant. Elle finit par se rendre compte que je m'en amuse, et ça la fait rire, d'un rire de soulagement. Mais je m'en vais sans en dire plus...
Le dernier soir, le résultat du tirage est annoncé alors que j'étais en transe sur la piste de danse. Le numéro gagnant est le 16. Je dis à Anna : C'est moi le numéro 16 ! Anna ne comprend pas, et de toute façon quand Anna danse, je crois bien qu'elle laisse sa tête dans son sac à dos que la tendre Fabienne surveille comme ces gardes des contes féeriques qui se tiennent devant les portes d'entrée du trésor. Je me dirige vers la bande : mon djinn et les très nombreux et très très adorables frères-marocains d'Anna. Et aussi ce bourlingueur de Robert, un multi-national à lui tout seul (je me demande comment il arrive à discuter avec tout un tas de lui-mêmes qu'il avait ramenés ou dans ses gènes ou dans sa peau et dans son cœur de tant de voyages improbables dont il parle comme on te sert du thé à la menthe ; très sucré et donc très nostalgique).
Je fonce vers Fabienne pour vérifier que j'ai bien gagné, tout en criant que c'est moi l'homme-heureux. Il faut le crier fort à cause d'une sono qui doit s'entendre jusqu'à Tambouctou, à seulement 50 jours à dos de chameau. Mais à part mon djinn, personne ne me croit. D'autant que la carte est restée à l'auberge où je loge, une auberge authentiquement nomade, disent-ils, mais qui ette sert une soupe approximative à 8€ (dans l'une des plus belles brasserie au monde, la brasserie du Commerce à Besançon, le plat du jour est à 9€). Je finis par être pris de doute, et je retourne danser, on devrait plutôt dire je retourne sur la piste pour remuer du sable avec mes pieds nus.
Le soir, après vérification, tout le monde se réjouit. A part ses quatre frères-marocains qui ne desserrent pas les dents de me voir si chanceux...pff... et pas qu'à la loterie n'est-ce pas madame. Et moi je ne me prive pas de leur montrer que je suis - ouais ! ouais ! - CHAN-CEUX !
Mais ça va s'avérer trop compliqué : on doit repartir pour Marrakech aux premières heures du matin. Je me dis que j'enverrai un mot pour offrir mon lot de ma part à une structure associative locale. Mais mon djinn tient à le récupérer. Et mon djinn, qui sait s'y prendre pour m'enchanter, sait autant s'y prendre pour me saper le moral. Et évidemment, Anna se mêle de la partie, et nous voici à retourner sur le site du festival, à devoir affronter une piste de sable, où la veille vers 1h du matin, il a fallu l'armée (on est juste à la frontière algéro-marocaine) pour aider à désenliser au moins une vingtaine de voitures, dont des 4-4 arrogants. Moi j'étais à pied et j'étais heureux de faire le trajet dans le noir, avec juste le ciel étoilé si bas qu'on le dirait un toit de boîte de nuit.
Donc nous voici à déranger les rares bénévoles en cette heure matinale. Jusqu'à retrouver directeur : Halim Sbaï, un type à savourer...en dessert, de tant de douceur dans le regard et dans la voix. D'autant qu'il est flanqué de qui de qui ? De l'artiste Bennour.

taragalte-tapis

Je lui fais le même coup : On a volé ma tapisserie ! Et on en rit, tous. Il finit par donner le bon ordre à son armée internationale de bénévoles. Et je récupère mon dû.
La suite, c'est entre le djinn, Anna, et ma tapisserie.
Que je n'ai plus... bien-sûr bien-sûr.
Heureusement qu'il y a de bonnes âmes. En particulier celle de l'artiste Bennour, qui m'a promis de m'envoyer « mon » tableau, signé par lui bien-sûr... et aussi par le directeur du merveilleux festival de Taragalte...

Mustapha Kharmoudi, Taragalte, novembre 2019

 

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