Chroniques marocaines : LA PRINCE ELLE PARLE PAS A TOI !

Et alors il explose : Toi tu sais rrr-rien du Maroc, tu sais rr-rien de l'histoire du Maroc ! Je lui réponds coq-à-coq : Moi j'ai écrit un livre sur l'histoire du Maroc ! Tous se regardent, outrés, pensant à un mensonge. Mon interlocuteur doit me trouver abject, alors il mise plus fort : Si toi t'en as écrit un, moi j'en ai écrit dix... et même cent si tu veux !

Chroniques marocaines

LA PRINCE ELLE PARLE PAS A TOI !

Il pèse déjà un lourd 10h sur Taragalte. Je travaille depuis 7h30, mais en dilettante à l'ombre et de cette terrasse. Les serveurs me connaissent, et savent même la place que je prends tous les matins. Pourtant ils ne me voient qu'à peine quatre jours par an, à la même époque. 
La terrasse se charge peu à peu. Des touristes et leurs guides. Des gnous encadrés de loups. Des guides qui n'ont suivi aucune formation pour exercer un si beau métier. A part qu'ils sont nés guides, c'est-à-dire beaux et stupides comme des dieux. Mais non sans cet instinct-né, aiguisé pour la gente féminine qui leur vient du froid, comme des oiseaux migrateurs à la recherche de quelque réchauffement de leurs corps. A les observer, on jurerait qu'ils sont nés avec ce réflexe taillé pour détecter la proie à la seconde ; sinon c'est l'autre qui l'aura, le concurrent, aussi beau et aussi tentant, n'est-ce pas, madame. Et ces guides-là, souvent illettrés, mais riches de leur immense ignorance des choses de la vie, à te voir abandonnés à eux, ils s'autorisent à te guider en tout.
Parfois je fatigue, et alors je tends l'oreille. J'entends les guides parler entre eux, à la va-vite, comme des bergers pressés de faire rentrer le troupeau. J'entends aussi leurs échanges avec leurs touristes, des discussions vaines. Et, avantage de la bêtise aidant, les guides sont toujours à te donner des leçons. Tel ce beau chèche de trekking qui parle avec autorité de la situation en France ou en Allemagne. Des sottises. Des sottises qui font à peine sourire son auditoire. Car comme il est beau et sincère, on ne peut que lui passer ses stupidités.
A un moment, j'ai même entendu l'un d'eux pérorer plus loin que sa table : « Le Maroc est mieux que la France ! ». Et croyez-moi, ce n'était pas par esprit de boutade, c'est même le Premier ministre marocain qui l'a récemment déclaré à la télé, les yeux plongés, par écran interposé, dans les yeux de ses concitoyens qui attendent le match de foot suivant, soit du Barça soit du Real. Mais aussi, mais surtout les yeux plongés dans ceux de son allah le très-très-grand qui n'a pu qu'opiner de la tête en silence... euh... s'il a une tête, bien sûr, mais bon les métaphores sont permises en la circonstance. C'est que le dit Premier ministre est un islamiste notoire, qui préside aux destinées du Maroc au nom d'un parti islamiste. Oui, oui, mesdames messieurs, oui, oui, ça fait huit ans que le Maroc est gouverné par des islamistes. Mais bon, pour l'heure continuez à fermer les yeux et à me demander sur un ton candide pourquoi donc tant de femmes marocaines sont voilées. 
Bientôt un type vient s'effondrer sur le fauteuil le plus proche de moi. La soixantaine bien citadine, les habits propres mais un rien négligés, juste ce qu'il faut pour paraître in. La cigarette au bec, et le téléphone constamment collé à l'oreille. Et surtout la voix qui porte. Et lui, il la fait porter aussi loin qu'il peut, comme font souvent les hommes marocains qui se savent prioritaires sur tout... et surtout sur toutes. Je suis obligé de mettre mes écouteurs, et de déranger le pauvre Chopin qui se met aussitôt en mode nocturne. Mais la voix du type, qui joue à l'homme arabe en sa propriété, écrase Chopin et même Oum Kalthoum. C'est dire ! Si bien que, trahi par mes préférés, je démissionne à mon tour.
Je m'aperçois alors qu'il s'adresse constamment à un certain mustapha. Ou qu'il l'évoque quand il change d'interlocuteur. C'est la première fois que je découvre qu'il y a tant de mustapha au Maroc. Déjà à Sidi Kaouki, le chef du petit personnel (amateur, comme ces guides sont amateurs) se nommait Mustapha, et le petit personnel avait tout le temps besoin de lui, lui qui n'était jamais là où on le cherchait. Si bien qu'on m'a appelé des dizaines de fois, à haute voix, et même à très haute voix quand leur mustapha se perdait avec quelque dame touriste qui était malheureuse... ou juste un peu triste, n'est-ce pas.
Là, à Taragalte, c'est pareil. J'en ai croisé une bonne dizaine en quelques jours. Et donc là aussi, dans ce bistrot aménagé à la hâte pour le festival. Et comme l'homme semble proche de ma génération, je profite d'une brève pause dans ses appels pour lui parler. En arabe, puisqu'il parlait en arabe ou plutôt en francarabe, comme font souvent les bonnes gens des grandes villes marocaines, histoire de tenir les bouseux à distance. Je lui fais remarquer pince-sans rire qu'il n'a pas cessé de parler de moi puisque je m'appelle Mustapha, et que donc et que donc. Il éclate de rire, et soudain il redevient sympathique, moins sur ses gardes. Il lâche dans un rire aigu : Moi aussi je m'appelle Mustapha ! On rit à nouveau. On se présente. Je suis retraité de France et je suis là pour le festival. Et lui, il est devenu guide en second métier, sans faire la moindre allusion à l'ancien. Peut-être ancien fonctionnaire.
Et le voilà lancé. Il me raconte qu'il passe son temps à traverser le Maroc pour faire du trekking avec ses touristes. Je ne sais pas ce que c'est, mais je m'abstiens de demander.
Sur sa table, il y a un livre d'un homme politique marocain, un marginal. Genre anarchiste-absolu. Je lui dis que je le connais, et on en parle brièvement. Mais le travail me rappelle à l'ordre, et alors je mets vite fin à l'échange. Non sans lui proposer de se voir et de prendre plus de temps le lendemain. 
Le lendemain, il se ramène en compagnie d'autres guides de la même espèce que lui : des citadins qui font les choses en amont, je devrais dire qui se servent en amont. L'un d'eux m'en met plein la gueule dès que je lui parle de Besançon. Il gère une tente berbère en France et en Europe, et il fréquente régulièrement le festival No Logo, près de Besançon, un lieu magique qui occupe les anciennes Forges de Fraisans. Je lui dis que j'y vais assez souvent. Et je m'abstiens de lui raconter que j'avais suivi sa création, et notamment son animation par l'intermédiaire de sa première directrice, Clara, une fille au talent fou, que de piètres fonctionnaires et autres petits élus donneurs d'ordre allaient virer par la suite. Pour cause de trop d'ambition, car c'est le lot des petites villes de province que de s'éviter toute ambition. Mais de ça, mon interlocuteur ne saura rien. Je lui signifie simplement que je connais la région puisque j'y vis depuis cinquante ans. Mais il n'en a cure, il reste sur sa lancée, et très vite il reprend son avantage sur moi. Et j'accepte. j'accepte qu'il me parle avec autorité de ma région. Il me balance à la figure qu'il sait des choses sur le lieu que je ne sais pas, que je ne peux pas savoir, (ô Anna, c'est qui ces gens c'est qui c'est qui c'est qui ?). Et il en rajoute une louche dès qu'il apprend que je ne fréquente pas le camping. Il s'écrie : Ah mais mon vieux, le vrai festival, c'est pas sur scène, c'est sur le camping ! Les autres apprécient le ton autoritaire macho-marocain. Je m'écrase.
Je me lasse déjà - trop vite à mon propre goût - de leur discussion stérile, et je sors - sans la moindre gêne - un livre de mon sac. L'un d'eux pouffe de rire : C'est un vieux livre, nous on l'a lu il y a vingt ans au moins ! Je me prends à jouer moi aussi au mâle marocain, et je lui réponds sèchement que je l'avais déjà lu, moi aussi, il y a plus de vingt ans.
Et nous voici sur leur terrain de prédilection, en ados attardés marocains. A faire de la surenchère inutile et malsaine. Ils citent un autre livre que je connais, j'évoque à mon tour un livre très ancien qu'ils ne connaissent pas. Et comme je prends plaisir à les narguer, l'un d'eux se ravise et me dit le connaître. Je lui pose aussitôt une colle, il s'énerve. Et du coup, je tente stupidement de maintenir mon stupide avantage. Et tout en les pointant un à un du doigt, je les bombarde de questions sur l'histoire du Maroc. Ils répondent à toutes mes questions, mais avec de larges approximations. Je me moque d'eux, ils s'énervent encore plus.
Et soudain l'un d'eux me dit en gueulant : Quoi, tu vas m'apprendre l'histoire de MON pays ? Je réponds, amusé : Bien sûr que si ! Et alors il explose : Toi tu sais rrr-rien du Marrrroc, tu sais rr-rien de l'histoire du Marrrroc ! Je lui réponds, coq-à-coq : Moi j'ai écrit un livre sur l'histoire du Maroc ! Tous se regardent alors, outrés. Il n'y a aucun doute, ça ne peut être à leurs yeux qu'un pur mensonge, une vantardise, comme ils savent en faire. Plus qu'ils ne savent en faire, car certes on peut bien surenchérir les uns sur les autres, mais tout de même de là à affirmer une telle énormité, ça n'est pas acceptable, pff... Mon interlocuteur doit me trouver abject, et du coup il mise plus fort : Si toi t'en as écrit un, moi j'en ai écrit dix. Et même cent si tu veux !
Je me tais, je fais le type qui a honte, je veux garder le plus longtemps possible ce moment de grand plaisir. Et eux aussi. Ils doivent sûrement penser que je me suis pris dans leur filet, que j'ai trouvé plus fort que moi. Je tente de contenir le plaisir qui monte en moi, qui est sur le point de me déborder en fou rire. Je sais qu'ils ne sont pas des gens à interroger Monsieur Google. 
Mais voilà. Mon petit plaisir va prendre fin à cause de mon djinn, mon adorable djinn. Qui étouffera presque d'un fou rire quand tout à l'heure je lui raconterai cette histoire. Pour l'heure il ne sait rien. Mais je lui fais un clin d’œil, et il comprend la situation. Il me lance : Hé, dépêche-toi, les joueurs de Dames ils t'ont trouvé un champion qui va t'écraser ! Tous pouffent de rire. De plaisir. Pour eux, j'ai déjà perdu mes parties de Dames, en plus de mon honneur avec eux. L'un d'eux lance à mon djinn : Tu nous diras le résultat demain ! Mais mon djinn se contente de lui tourner le dos, et lui répond mais en s'adressant uniquement à moi : La prince elle parle pas à toi ! C'est une boutade géniale des Guignols de Canal+ : la marionnette de l'émir du Qatar, propriétaire du PSG, ne répond jamais directement à PPDA...
On éclate de rire, mon djinn et moi, et on s'en va.
LA PRINCE ELLE PARLE PAS A TOI !
J'étais aux anges...
Mais je ne soupçonnais pas que j'allais les retrouver sur mon chemin... sur le chemin de ma vie...
Pff...

(A suivre)

PS : Comme je sais qu'ils ne me liront pas, je m'autorise à donner les références de mon roman historique sur le Maroc (qui m'a coûté 3 longues années de ma vie)
"Maroc, voyage dans les royaumes perdus", aux éditions (intellos) de l'Harmattan

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