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Billet de blog 9 déc. 2022

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Lettre à un vieil ami

Et en conséquence, comment ne pas se désolidariser de tout ça, et donc d’engager sans plus tarder notre retrait définitif de la société des hommes ? Que me reste-t-il à part m’en aller pour de bon ? (...)

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Lettre à un vieil ami 


Merci pour ta réponse à ce que tu as lu de moi à propos de cette question cruciale qui semble t’avoir rudement heurté. Sache que je comprends ton désarroi, et sache que je le respecte comme tu respectes mon choix.
Pour le reste, tes mots me réconcilient avec toi et en même temps ils me réconcilient avec moi-même, et un peu avec les jeunes que nous avions été il y a fort longtemps, et que nous ne sommes plus depuis trop longtemps déjà.
Pour ma part j'ai publié depuis longtemps mon point de vue sur la question du sui­cide. Et mon point de vue est connu.
En plus de la question philosophique, telle qu’entre autres Camus l’avait si bien soulignée, j'ai eu à y arriver après avoir traversé une longue période spirituelle, quasi-mys­tique. Si j'étais croyant et si je croyais en l'interdiction religieuse du suicide (sous peine des feux de l’enfer), je me serais retiré dans un endroit isolé (quelque part dans le désert, par exemple) et j'y aurais attendu la mort, sans plus donner de mes nouvelles. Comme faisaient les Soufis...
Ma démarche est assez similaire à la leur (j'ai eu vers douze ans une petite année d'enseignement soufi, à l'époque j'étais très croyant et surtout très pieux et très pratiquant). Mon roman, "Une Amance éternelle", que j’avais fait mûrir pendant dix ans, a été le premier aboutissement de ma façon de voir la vie, et donc forcément la mort. Il a été le déclencheur de ma nouvelle manière d’être et de penser. Et depuis, le reste, tout le reste n'a fait que suivre. Je veux dire: le reste n’a eu guère le choix que d’être entraîné par l'immense tsunami qui s'était emparé de tout mon être, à me faire douter parfois de l’existence même des choses que je voyais de mes propres yeux.
Et tu vois, je n’ai pas été étonné d’apprendre que certains chamanes travaillent avec ce conte féerique, c’est qu’on y retrouve, sous forme de conte métaphorique et donc de lé­gende possible, nombre des croyances animistes qui résident au fond de chaque être humain. Et qui disent entre autres que vie et mort n’est qu’une et même chose.
Et ma démarche et mon aboutissement, tu les as touchés du doigt, tel que tu as parlé de toi-même et de tes propres doutes dans ta belle lettre. Oui, nous avons obligation, sous peine de déchéance morale définitive, de nous confronter publiquement à ces questions qui nous hantent :
- Que faire de l’immense désillusion sur la capacité de l’homme à se raison­ner ?
- Que faire de notre béance, à toi et à moi et aux gens de notre génération qui croyions dur comme fer que l’homme se dirigeait inexorablement vers sa li­bération ?
- Que faire de cette insupportable violence que les riches déversent avec arrogance et froideur sur la terre, jetant sans scrupule l’immense majorité des humains dans la misère, la guerre, l’exil ou la mort ?
- Que faire, au-delà des riches, du constat que l’homme n’est en aucun cas amendable, et encore moins aujourd’hui, au vu de l’état de dégradation définitive de son propre foyer, si j’ose employer ce terme qu’il ne mérite plus depuis longtemps
- Avons-nous le droit, à notre âge, de continuer à bénéficier des privilèges que notre société nous offre généreusement, en échange de notre bonne volonté de toujours fermer les yeux, peu ou prou, sur le prix exorbitant que payent nos frères et sœurs en huma­nité en trimant comme des esclaves pour que nous autres, seigneurs que nous sommes, puissions nous complaire dans cette vie de petite vie.
- Et en conséquence, comment ne pas se désolidariser de tout ça, et donc d’engager sans plus tarder notre retrait définitif de la société des hommes ?
Pour ma part, je ne veux plus rien vouloir en attendre, n'avoir plus rien d'autre à lui dire que ce que j'ai déjà dit et redit à travers mes romans, mes pièces de théâtre, mes poèmes et toute une foultitude d’articles, de nouvelles et chro­niques qui ont déjà été publiées un peu partout…
Est-ce une vie à continuer à se dorer dans ce bien-être, tout en se voilant les yeux à coups de faux-sem­blants, de médicaments, de thérapie et de beaux voyages d’agréments dans des pays ensoleillés mais si pauvres, tout en fermant les yeux sur le fait qu’ils n’ont rien de ce que nous avons, et pire encore sur le fait que c’est parce que nous avons tout qu’ils n’ont rien. A part leurs sourires et leur générosité sincère que nous ne méritons guère…
En vérité, je trouvais normal de continuer à vivre tant que j’avais en moi des projets d’écriture. C’est-à-dire tant que ce qui habitait dans les tréfonds de mon être pouvait se dire avec des mots, et tant que mes mots pouvaient éclairer mes lecteurs sur de ce qui les habitait, eux aussi.
De plus, il y a dans l’écriture quelque chose de salutaire : l’obligation faite à l’écrivain de vivre le plus souvent et le plus longtemps hors de la vie sociale, car pris totalement dans les fourches des contraintes que l’écriture imposent en rituels figés et en isolement prolongé afin de pouvoir prospecter au fin fond de soi. Qui n’est autre que le fin fond de tous.
Mais maintenant que je n’ai plus aucun thème susceptible de s’emparer de moi et de m’emmener mentalement loin de cette vie de petite vie, je me trouve sous le choc de ce constat amer : que dire encore qui ne soit que vulgaire répétition de ce que j’ai déjà dit, avec le risque de n’être entendu de personne, vu que moi-même je constate déjà que la société a trop aseptisé les gens au point que je ne trouve plus les mots pour leur faire entendre mes propres émotions, ma propre colère, ma déception, mes espoirs. J'ai le sentiment que dorénavant tout est passible d'être récupéré grâce au cynisme que la société a su injecter en tous... 
Et crois-moi, il n’y a rien de plus terrorisant que de m’imaginer vivre très longtemps encore, sans avoir plus rien à dire, engoncé dans ce confort douillet, pris en charge en tout par la société, jusqu’à ce que mort s’en suive, comme on dit. Et crois-moi, la société a largement les moyens de faire en sorte que ma mort ne s’en suive que le plus tard possible, fut-il au prix de n’être plus qu’un légume dans quelque recoin d’hôpital, ou dans quelque maison de vieux…
Que me reste-t-il alors pour échapper à cet avenir que je vois déjà de toute ineptie, car par trop sécurisé ?
Que me reste-t-il à part m’en aller pour de bon ?

Fraternellement
Mustapha Kharmoudi, Besançon le 9 décembre 2022

suicide de Socrate

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