Les chroniques de Besançon : Une séduction maghrébine

Finalement, à me voir tergiverser en cette fin de soirée bien arrosée, le frère finit par se jeter à l’eau pour faire face à cette soirée cruciale, qui était cruciale aussi pour moi à mon arrivée, mais qui ne l’est plus que pour eux. Il jette sur moi, à bout de bouts de phrases franco-maghrébo-machin, tout un tas de questions maghrébines, dont l’unique objet est ceci : tu veux te marier ou merde.

Les chroniques de Besançon

Une séduction maghrébine

J’avais demandé à l’artiste Momo de me réserver une place pour son premier concert public, et en soirée s’il vous plaît. Et de surcroît sur la belle terrasse du restaurant l’Otantic, dans le beau quartier Rivotte, en plein centre-ville, mais en retrait discret de la vie grouillante. Cela faisait si longtemps à cause de ce fichu choléra qui s’est attaqué en premier à l’art. Et dans ces circonstances, quand on est tout seul, on est forcé d’être une pièce rapportée à une table où l’on risque de ne connaître personne. Or là, Momo a dû bien faire les choses : on m’a mis à côté d’elle, elle si belle, c’est un jour de chance. Et elle m’accueille chaleureusement en me disant qu’elle m’a gardé une place à côté d’elle, et qu’elle est très contente de me retrouver. ce qui m’a mis d’emblée à l’aise.
On se connaît, elle et moi. On s’était croisés une seule fois il y a quelques mois. Et quelle « seule fois » ! C’était dans mon salon, quand mon salon n’était plus mon salon, mais une sorte de bistrot-cafouillis d’où l’artiste Mo’Blues faisait ses live « clandestins », par temps de peste. Des concerts arrosés de vin et d’alcool, mais surtout couscoussé à n’en plus pouvoir, à cause de l’autre « cuisto » qui double les parts dès qu’il entend parler la langue maghrébo-planoisienne. Bref, non seulement il ne fallait pas montrer l’assistance à l’écran, mais on ne devait plus bouger de nos places pendant le concert.
Et ce jour-là, on s’était retrouvés, elle et moi, à essayer de ranger le grand tas de ma vaisselle dans ma cuisine. Mais pour elle, c’était la cuisine de Momo. C’était mon vin qu’elle sirotait à souhait, mais on n’a qu’à dire que c’était le vin de Momo. Bref c'est elle qui était maître à bord : elle me montrait où devait être rangé chaque ustensile, et regarde ils ont fait n’importe quoi, elle dit d’une voix sûre d’elle, en me montrant mon placard rangé exactement comme il me convient. Et va entre nous, de fil en aiguille, ou plutôt de verre en assiette et d’assiette en casseroles et ainsi de suite.
Ce jour-là je croyais que c’était la première fois que l’on se rencontrait, mais elle s’en était offusquée. Et à la réflexion, c’est vrai, sinon comment comprendre une telle familiarité tactile, que ne peut expliquer à lui tout seul ce sang maghrébin qui te fait faire n’importe quoi dès lors que ton sang sent, sans que tu le saches, le sang de l’autre qui bat pareil, des même travers, pff…
A ses dires donc, et ses dires doivent être la vérité, on s’était déjà rencontrés à deux autres reprises, et même tu te souviens on avait discuté ensemble et on avait trouvé pas mal de points communs entre toi et moi, tu me diras quand tu voudras aller en Ardèche, moi aussi j’adore l’Ardèche, j’y suis allée qu’une fois il y a longtemps quand j’étais au collège, y avait aussi mes sœurs et mes cousines, ah mais je te dis pas, c’était waou.
Bref, on s’était rencontrés une première fois, avant le déluge, à un des foisonnants concerts de Momo, où l’on se serait juste salués pour faire connaissance, elle et moi : tu te souviens on était sur le côté gauche et y avait mes deux sœurs, tu te souviens pas. Quand elle fronce les sourcils, de surcroît avec des sourcils très fournis, il vaut mieux dire oui.
Et ensuite il a fallu que je dise à nouveau un oui, mais un gros oh oui, quand elle avait évoqué notre seconde rencontre. Il faut dire que, face à ma mine paumée, elle avait soudain ouvert grands les yeux. Et déjà ils sont grands ouverts tout le temps, ses yeux, je ne sais pas qui pourrait soutenir son regard à l’état normal pendant une journée entière, sans tomber en hypnose à cause de son regard envoûtant. Et que dire quand elle a l’air courroucé, comme là, ça te donne le sentiment que tu vas prendre, d’une seconde à l’autre, une gifle à la maghrébine, pleine et entière, pas à la méthode Frénet. Et donc, à ses dires, la seconde fois c’était dans l’ancien bistrot du Jura que Momo avait réservé pour son anniversaire. Comme quoi, même mal né, on ne se refuse rien. Et on aurait même dansé ensemble, tu te souviens avant de danser longtemps avec moi, tu avais d’abord dansé avec ma cousine Nadia ou Sabah, puis avec l’autre cousine, Sabrina la grande, tu disais qu’elle avait un joli chignon, tu te souviens, c’est elle qui aime bien tes poèmes. Mais bien sûr que je me souviens, je lui disais le sourire jusqu’aux oreilles, alors que plus rien ne me revenait. Et ce n’est pas de la mauvaise foi, pas du tout. Je suis d’une espèce qui a un cerveau autiste qui se bloque instantanément à certaines occasions et pour des raisons étranges que je n’ai jamais élucidées.
C’était l’anniversaire de Momo, que je connaissais très peu en ce temps-là. Je pense même qu’il m’avait invité juste par erreur. Mais même par erreur, je m’étais amusé comme si j’étais l’un de ses invités VIP. Cela dit, l’ennui c’est que c’était en groupe, et on n’imagine pas combien c’est insupportable pour les gens aux nerfs sensibles comme moi. On papillonne pendant des heures à essayer de retenir un visage, un regard, un sourire, et au final il ne nous reste rien. Ou si peu. C’est aussi pour cette raison que j’aime Besançon : les gens de ma petite ville n’aiment fréquenter, dans leurs soirées festives, que des gens qu'ils connaissent déjà. De douces habitudes rassurantes de petites gens de province, n’est-ce pas…
Elle, elle est de la « bande à Momo ». Cela dit, la bande à Momo ce sont surtout des filles de la petite bourgeoisie blanche et heureuse. Mais bon, il est vrai que Momo compte aussi dans sa large tribu, une petite horde de filles d’immigrés maghrébins. Des mêmes cités populaires que lui, des mêmes écoles et collèges, et le plus souvent, en ce temps-là, le temps de leur jeunesse réfractaire à tout, des mêmes horizons bouchés. Si ce n’était les CAP couture ou mécanique auto en bouées de sauvetage. Ils sont surtout des mêmes rues, du même moule, je devrais dire des mêmes chaînes de montage, et donc du même langage franco-maghrébin, aussi cru que viril à souhait. Y compris chez les filles, surtout chez certaines filles. Comme telle autre qui m’a constamment dans le viseur. Et qui ne rate jamais l’occasion de me crucifier avec le plus cru des langages, aussi bien dans les fautes grossières et la vulgarité que dans la rudesse d’un accent à coucher dehors. « Et tu sais, je m’en bats les couilles de tes chroniques trop longues à lire et nulles », comme elle l’affirme du haut d’une inculture arrogante et autoritaire qui la fait gagner contre moi à tous les coups. Surtout si je me permets de lui demander - poliment, comme je le fais à chaque fois - si elle sait écrire sans faute ce genre de phrases trop compliquées.
Au passage, sachez que j’ai écrit le mot « crucifier » juste par erreur, encore intoxiqué par l’expression de telle bourgeoise qui m’écrit en cachette, et ça me met à honte comme dirait Rutebeuf, le plus anciens des poètes. A la même honte qu’elle devrait avoir, mais qu’elle n’a point, parce que chez ces gens-là, monsieur, ce qui compte en fin de compte, c’est le petit plaisir dérobé en bref et en douce, et qui doit rester secret, comme tout leur bonheur qui fait tout pour échapper au regard des moins heureux … J’imagine que c’est plus jouissif…
Et si, à ce stade de la lecture, vous vous dites que c’est honteux qu’un écrivain, de surcroît poète, qui est censé écrire une chronique d’amour, ne trouve rien à dire qu’à s’enliser à ce point loin dans le pitoyable règlement de compte à peu de frais. Eh bien sachez que je suis tout à fait d’accord avec votre sentiment. Moi aussi je trouve ce comportement ridicule, minable. C’est certainement dû à ces mois d’enfermement qui m’ont mis les nerfs à vif…
Mais c’est probablement dû à quelque chose de plus enfoui en moi, que ma tête ne me révèle pas. Sans doute des lieux communs du genre méfie-toi dès qu’il y a en l’air, même de très loin, quelque possible relation amoureuse avec une fille d’origine maghrébine. D'ailleurs c'est un tic qui existe beaucoup plus du côté des filles maghrébines vis à vis des garçons maghrébins, et je l'avoue : c'est bien plus légitime dans ce sens.
Mais bon, pour ce qui me concerne, souvent les filles maghrébines du Maghreb répriment violemment les caprices du petit garçon en moi. C’est qu’il leur rappelle cette injustice divine qui consiste à ce que le petit garçon musulman est roi devant Allah et les humains. Il peut passer son temps à jouer aux billes ou au foot dans la rue, et à peine les pieds dans la maison qu’il se met à pester contre la gente inférieure qui tarde à lui servir à manger et à lui laver son short sali à force de culbutes viriles entre garçons.
Mais ce n’est pas toujours le cas en France. Il y a parmi les filles maghrébo-banlieues celles qui se sont émancipées du carcan de la culture d’origine. Ce sont celles qui vivent en société française, et non plus en communauté comme on les y avait assignées dans leur enfance et leur jeunesse.
Or avec celles-là, le courant passe bien : mes caprices ne regardent que moi, comme leur liberté ne regarde, à mes yeux, qu’elles et elles seules.
Bref, je ne sais pas pourquoi, au lieu de passer au vif du sujet, je m’enfonce davantage en étalant crânement des trucs de fac de socio dont on peut aisément se passer.
Mea culpa donc. Et revenons à cette fille qui, sans coup férir, me met dans tous mes états. Qu’elle me le pardonne, car elle ne mérite absolument pas une telle confusion de genre. Au contraire, elle est si belle et si raffinée qu’il me faut user de plus de finesse et de poésie pour parler d’elle. Elle n’a ni la vulgarité des mots comme sa camarade de même origine, ni la vulgarité des mœurs comme ma bourgeoise, l’ennemie de classe de son ouvrier de père. Bref, tout en elle est noble, et rien en elle ne trahit son extraction du monde des relégués.
En attendant le concert, on se prend, elle et moi, à tout faire pour sympathiser. Elle dit qu’elle me connaît parce que Momo lui dit que nous mangeons souvent ensemble. Je ne sais pas s’il lui relate les détails, tel que le partage équitable du couscous : un quart pour moi, trois quarts pour lui. Mais bon, elle n’en souffle mot, elle dit plutôt que c’est grâce à lui qu’elle sait que j’ai des pigeons à ma fenêtre. Et elle ajoute qu’elle visite de temps en temps ma page, et qu’elle me félicite vivement pour les jolies photos que je publie. Elle appuie sur un ton d’admiration : - Comme un pro ! Je décline le « pro » d’une petite mimique contrariée, dans laquelle j’instille une petite dose de vexation pour n’être réduit qu’à mes photos.
Et je me hâte de n’en plus rien dire. Je m’autorise plutôt à l’interroger à mon tour : - Tu bosses dans quoi ? Elle répond du tac au tac : - J’exporte du bois ! Je n’en saurais pas plus de toute la soirée. Je ne sais pas, vous, mais moi ça ne m’avance à rien du tout. C’est comme les gens qui se contentent de vous dire qu’ils travaillent dans un hôpital, quand on sait qu’il y a plus de deux cents métiers dans les hôpitaux…
Mais je ne m’en formalise pas, de toute façon on a la soirée en tête à tête pour nous dévoiler l’un à l’autre dans les plus belles règles de l’art de la séduction. C’est mieux d’y aller à petits pas. Et déjà l’apéritif dévoile un aspect de nos personnalités : un blanc-jura pour moi et un mojito pour elle.
A un moment, la serveuse dépose la carte sur mon coin de table. Et aussitôt, avant même que ma main ne l’ait atteint, elle se penche sur moi pour la saisir. Je ne suis pas fort en parfum,mais le sien est enivrant. Ça me fait tourner la tête, comme si je n’avais plus senti de parfum sur une fille depuis un siècle. Et pourtant d’ordinaire je n’aime pas les parfums, je trouve bête que des filles dépensent des fortunes pour camoufler leur propre odeur, surtout quand leur odeur est dans le désir sexuel. Mais bon, là, on n’a qu’à dire que c’est la seule et unique exception qui confirme la règle.
Cela dit, entendons-nous, je ne fais allusion à rien du tout, en tout cas on n’en est pas là, elle et moi malgré son regard qui ne cesse de m’éblouir comme un rai de soleil. On en est même très loin encore. Et le mot « encore » n’est pas non plus approprié, ça m’a échappé, c’est tout.
Si ça se trouve, elle va me dire, comme l’autre bourgeoise, au détour d’un sourire enivré, qu’elle est mariée. Et Paf ! Ou même pire, qu’elle est en cours de divorce, de surcroît avec de la marmaille en dispute. C’est très peu pour moi. Il y a déjà plein d’hommes et de femmes à Besançon - la moitié des habitants de la ville ! - qui vivent seuls, et qui n’ont que peu d’occasions de rencontrer, sinon l’âme-sœur, qui est aussi rare qu’un vœu réalisé, du moins une âme égarée comme la leur, pour se tenir chaud dans le grand froid de la vie qui les rudoie à la vivre. Mais au lieu de les prendre en peine et leur céder la priorité, les femmes mariées, au contraire, sont plus agressives dans l’art de dénicher le petit supplément d’âme pour pimenter leurs vies heureuses à en mourir d’ennui. Pourquoi sont-elles plus entreprenantes, sans égard aux règles de la séduction ? Peut-être est-ce dû au fait qu’elles n’ont pas trop de risques à prendre, car quand-bien même le soir tard elles rentrent bredouilles, il y aura toujours quelqu’un qui leur aura réchauffé leur place au lit…Moralement je n’ai strictement rien contre de tels comportements. C’est juste que ce ne sont pas les miens. Et je me souviens d’un souvenir dont je ne veux plus parler. Disons que j’aime l’amour exclusivement quand l’amour est unique. Et publique, ce qui va avec. Il faut apprendre à afficher l’amour à tous les frontons de la vie, afin de contrer un tant soit peu l’arrogance des religions et leurs guerres qui occupent tout l’espace social et mental de la vie des hommes…
Bref, je ne sais pas pourquoi je bavarde à tord et à travers, au lieu de rester dans le positif. Et il est là, le positif : il faut trinquer, et s’amuser. Alors elle et moi on trinque et on s’amuse.
Je commence à avoir un peu faim à cause du vin blanc qui sait creuser. Non pas tout de suite, elle dit, on doit attendre encore un peu. J’essaie de tromper mon estomac en balayant la terrasse. Et ça marche, ma tête se réjouit de voir partout des gens heureux : des amoureux, des familles, des bandes de filles, quelques bandes de garçons, bref la belle France.
Mais voilà, ça me tombe dessus comme un coup de massue : soudain un jeune couple nous rejoint, et s’installe à notre table, comme si c’était prévu. Elle les connaît, elle les accueille avec un large sourire tout en se penchant un tout petit chouïa vers moi, à frôler mon épaule de sa belle épaule, et mes narines d’un enivrement à me faire tourner à nouveau la tête. Et pendant que ma tête se demande combien ça coûterait un truc dingue comme ça, elle leur lance : c’est super, on est bien et ça va être une super soirée et tout et tout ! Elle finit tout de même par nous présenter. De moi elle leur dit juste que je suis un grand pote de Momo, et ça suffit à m'ancrer dans une belle place parmi eux. Et le jeune couple en face, vous avez sans doute deviné plus vite que moi : il s’agit de sa fille et son gendre, tous deux étudiants en licence. De quoi être fière, bien sûr, et elle l’est. Et moi je me sens pris de fierté, fier de cette France telle qu’elle aurait dû toujours être : la promotion est au mérite, non à la naissance.
Elle leur commande à boire, et ils discutent entre eux de choses et d’autres, et d’autres choses encore qu’ils ont fait, ou qu’il faudrait faire, ou envisager de faire. Et très vite c’est la mêlée entre qui a fait quoi et je vous passe le reste.
Personne ne prête attention à moi, et c’est bien. De toute façon le concert est déjà bel et bien lancé : et la voix de Will couvre le brouhaha des bons vivants autour de nous.
Cela dit, l’approche de séduction s’ébrèche, puis carrément prend du plomb dans l’aile, et en moi ça bât déjà en retraite, en pitoyable retraite de Russie. Je ne vois plus qu’une mère très soucieuse du bien-être des siens. Une maman maghrébine, en somme, comme il se doit.
Puis à nouveau c’est le choc, le vrai cette fois-ci : un autre couple s’en vient se poser avec nous. Naturellement. Un couple plus âgé. Cette fois-ci je vous le donne en mille que vous ne trouverez pas. Bon, écoutez : c’est son frère et sa belle-sœur.
Et pendant que je coule, elle, tout naturellement, elle leur dit que moi c’est bien moi, comme si c’était convenu. Et les autres m’ont parlé avec égard, comme si moi c’était bien moi. Sans aucune erreur. Et rebelote. Sauf que cette fois-ci la belle-sœur attaque, comme chargée d’une mission de haute importance.
Je prends peur, je me lève pour fuir. Je cherche du regard quelque fan de Momo que je connaîtrais, et je finis par tomber sur la belle, la très craquante Carole qui s’avance vers une autre rangée. Je me dis que je vais m’asseoir avec elle, mais c’est pire encore : elle s’assoit à une table de sept, dont six garçons baraqués.
Du coup je n’ai pas le choix, je reviens à ma place, docile. Et je subis la question. On me demande ce que je suis au juste, ce que je fais et ce que je compte faire. Toutes questions que j’ai passé une vie entière à chercher à seulement en entrevoir, en vain, le plus petit bout de bout de réponse. Je tente de camoufler mon origine marocaine en leur parlant de la ville algérienne de Skikda, ville jumelle de Belfort où j’avais longtemps sévi. Mais aussitôt c’est tombé à l’eau, Momo m’a déjà trahi en leur révélant ce principal défaut qui risque de me desservir pour le restant de la soirée. Finalement plus de peur que de mal, ils me montrent qu’ils ne comptent pas trop m’en tenir rigueur. Et je soupire de soulagement, ouf, merci Skikda ! Mais jusqu’à quand…
A ce stade du concert auquel je n’assiste plus que par de très brèves bribes, le frère et la belle-sœur me posent une question cruciale, mortelle. Je n’ai rien su dire, car il aurait fallu que j’aie sur moi mes fiches de revenus et d’impôts. Et à défaut, ils me demandent ce que je fais. Je dis que je suis à la retraite, mais ça ne leur suffit pas, absolument pas : il faut expliquer si c’est une retraite immigrée ou pas. Je fais semblant de ne pas comprendre, et elle, la belle-sœur, téméraire, elle finit par me poser une question française, sans connotation maghrébine : -Tu a bossé dans quoi ? Je réponds du tac au tac : - Du vent, je vendais du vent… comme elle, elle vend du bois ! Ce qui est la stricte vérité, mais une vérité française, pas maghrébine. D’où ce malaise qui commence à me saper le moral.
Et c’est donc elle, mon hôte avec laquelle le tête à tête espéré de séduction n’est plus qu’un lointain souvenir, c’est elle qui reprend les choses en main : - Il écrit des chroniques ! Le frère : - Des quoi ? Bref, c’était mieux de vite passer à autre chose, et elle assure la transition royalement : - Bon, faut commander maintenant ! Je me penche vers elle qui sent si bon, pour voir la carte, et elle pose son doigt à l’ongle rouge-vif finement taillé, et dit : - C’est là l’agneau que tu veux, je te le commande ! Va pour l’agneau je me dis, même si j’aurais aimé regarder le reste, mais on est en famille, en future famille, de plus maghrébine, et donc il faut savoir faire confiance aux siens, aux siens maghrébins ça va de soi. cela dit, cette histoire d'agneau obligatoire, c'était juste que, tout à l’heure, elle s’était accaparée la carte et me lisait à haute voix les menus, et que, histoire de lui prouver mon assiduité, j’avais vaguement dit ah tiens il y a longtemps que je n’ai pas mangé d’agneau. D’ailleurs je regretterai mes propos tout à l’heure, quand je verrai mon futur-possible beau-frère s’attaquer à un poisson grillé comme je les aime.
On nous sert : son plat est le double du mien. Je reconnais là la touche de Momo : magistrale. Et je m’inquiète qu’elle puisse tout manger, et elle mangera tout.
Bref, comme tous maghrébins qui se respectent, à partir du moment où les plats sont posés devant nous, le ventre prend la relève du cerveau, lequel cerveau, le mien, en profite pour se soulager d’avoir été si malmené. Et alors nous ne parlons que de bouffe, bouffe et bouffe.
Finalement, à me voir tergiverser, le frère finit par se jeter à l’eau, il faut dire qu’il a un devoir de frère à remplir en cette soirée cruciale, qui était cruciale aussi pour moi à mon arrivée, mais qui ne l’est plus que pour eux. Il jette sur moi, à bout de bouts de phrases franco-maghrébo-machin, tout un tas de questions maghrébines, dont l’unique objet est ceci : tu veux te marier ou merde. Toutes question légitimes certes, mais auxquelles il faudrait que le pauvre Momo joue deux ou trois jours non-stop pour que je puisse épuiser les réponses nécessaires à une famille maghrébine d’ici.
En principe je connais une réponse suffisante dans la langue maghrébine, une formule géniale en guise de réponse-non-réponse. Elle dit en quelque sorte ceci : je ne veux pas me marier tout en voulant me marier sans me marier sauf en me mariant… Mais ils n’auraient pas compris, ils n’ont pas accès à la richesse de la langue parlée maghrébine.
Finalement je botte en touche, j’abdique. Et je leur lance avec forte conviction : regardez comme elle chante bien la fille, Élodie, c’est ça, hein, Élodie, elle s’appelle bien comme ça, non, c’est pas ça qu’il a dit Momo tout à l’heure au micro, ou alors c’était Will, peut-être c’était Will, je crois.
Et à leur tour, ils abdiquent. Au diable mes revenus, au diable la séduction maghrébine, au diable mes illusions, au diable les siennes.
On se contente de regarder – in fine – le dernier bout de concert. Et en les observant d’un regard abattu, j’essaie de résumer la situation. Mais sans y parvenir. Je repense alors aux méthodes pédagogiques du temps où j’avais été un temps formateur, il y a longtemps. On utilisait une astuce imparable : essayer de sortir de la discussion les mots clés, c’est-à-dire les mots qui ont été répétés le plus souvent.
Et alors le mot qui a été le plus prononcé par toutes et tous, à l’exception de moi seul, c’est… je vous le donne en mille : Allah. J’aurais dû en rire, mais au contraire je me suis senti pris de peine pour lui, pour son triste sort. Le pauvre Allah a dû en baver à sans cesse répondre présent à tous les inchallah et les hamdoullah qu’ils ont déversé sur eux et sur moi. Et partant sur lui aussi. Lui qui devait s’arracher les cheveux à voir notre table bien arrosée de bon vin, de saucisse de Morteau, et de couples illégitimes, et avec des intentions tout aussi illégitimes, du genre : - Après le concert, je te raccompagne en voiture !

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 10 juin 2021

Mo'Blues et Will Zebill en concert © Mustapha Kharmoudi Mo'Blues et Will Zebill en concert © Mustapha Kharmoudi


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