Les Oubliés de la mine, préface de Mustapha Kharmoudi

Ce livre est avant tout une preuve d'humanité : il y est question, avec la patience des saisons nécessaires, d'une longue et lente démarche en vue de reconstituer les droits de ces retraités que le Droit de la République avait oubliés. Ou négligés. Et qu'il oublie toujours.

Les oubliés de la mine 

(préface de Mustapha Kharmoudi)

 

oublies

 


Préface

Abdellah Samate est mon ami. Je m'honore d'être de ses amis. Il m'avait invité lors de la cérémonie que l’État français avait organisé pour lui remettre la légion d'honneur. Je ne suis pas, pour ma part, friand de ce genre de distinctions, sauf lorsqu'elle concerne un mineur de fond, un « étranger » qui a passé une bonne partie de sa vie à extraire du charbon des entrailles de la terre. Une gueule noire ! Une fierté quand cette même gueule noire sait aussi extraire – je dirais plutôt arracher – les droits pour ses semblables, pour des mineurs comme lui, de petites gens souvent humiliées, négligées, abandonnées, rejetées dans les poubelles des soldes pour tout compte. Des comptes de peu, cela va de soi. 

Mais qu'on se le dise d'emblée : ce livre ne verse pas dans le misérabilisme. Certes, ici tout est dit sur toutes ces petites vies de rien, tout est dit avec une égale modestie. Mais au final, à chaque page à chaque fait ou action, à chaque réflexion, c'est seulement la dignité humaine qui se dévoile à nos yeux ébahis, dans ce que la dignité a de pudique, de retenue. Et l'on se surprend à penser tout bas, mais avec une bruyante stupéfaction : quoi, tout cela était arrivé aux yeux de tous, et tout cela arrive encore devant nos propres yeux ?
Oui, c'est arrivé, presque dans le silence de tout ce que la République compte de bonnes âmes, de bonnes consciences, de bonnes intentions et de bonne volonté.

Ce livre retranscrit pas à pas les rudes conditions de vie d'anciens mineurs marocains des Charbonnages de France. Il y est question d'injustice et de précarité, de grande précarité. Notamment celle de ceux qu'on avait en quelque sorte forcés, une fois leur force de travail épuisée, à retourner vivre et surtout mourir dans leurs régions natales, des régions qu'ils avaient quittées quelques décennies plus tôt, et que les affres de l'exil ont sans doute transformées, à leurs yeux, en terre inconnue...
Mais ce livre est avant tout une preuve d'humanité : il y est question, avec la patience des saisons nécessaires, d'une longue et lente démarche en vue de reconstituer les droits de ces retraités que le Droit de la République avait oubliés. Ou négligés. Et qu'il oublie toujours. Sauf ça et là quand ces hommes, dont ce livre parle, quand ces hommes se dressent avec la robustesse d'un chêne et la souplesse d'un roseau.

Mais reprenons depuis le début.
Reprenons !
Dans les années 60, les Charbonnages de France avaient fait venir quelques 80.000 jeunes marocains pour en faire des Gueules Noires. Et quel saut brutal : arrachés des cimes de l'Atlas, loin de toute civilisation, et jetés dans le ventre sombre et dangereux de ces terres hostiles du nord de la France.
C'était l'époque des Trente Glorieuses ! Époque de la fierté de cette belle nation française ! Époque aussi de nombreuses conquêtes sociales. Époque de progrès social et économique et de bien d'autres choses à vrai dire.
Sauf pour ces pauvres miséreux qui se retrouvaient sans aucun droit ou presque. Quant aux États, français et marocain, ils n'avaient cure de ces sous-citoyens, ils se contentaient de signer les contrats que les Charbonnages concoctaient pour eux. Et patati et patata... parfois à vomir... tels ces contrats de 18 mois qui maintenaient les mineurs dans une totale instabilité. Ô la belle République ! Ô la gentille monarchie marocaine, douce pour la France , mais ô combien rude et sauvage pour les siens.
Je ne m'attarde pas, tout cela est détaillé dans ce livre, avec plus de force que mes propos, même si c'est de toute pudeur.

Par contre, je vais vous parler d'autre chose, de ce que Charbonnages de France avait fait de plus abject, de plus honteux. De plus inhumain. De surcroît avec le consentement de cette République reconnaissante.
Je veux bien prendre toutes sortes de précautions langagières, et dire en premier qu'il y avait des circonstances que d'aucuns considéraient comme atténuantes. Des circonstances comme on trouve encore de nos jours, pour renvoyer ces migrants qui nous viennent de contrées désolées et exténuées par des guerres, des guerres que la belle Europe et la belle Amérique savent si bien allumer et entretenir...
A l'époque, dans les années 60, l'Europe manquait cruellement de main d’œuvre. Et la concurrence entre les pays, comme la concurrence entre les grands groupes industriels, faisait rage. Soit ! Voilà donc pour les précautions.

Maintenant écoutez bien : les Charbonnages de France avait un homme de main. Un véritable négrier, tant il s'était lui-même étendu plus tard sur les détails de ses propres agissements. Un homme qui avait rendu tant de services à son commanditaire : de son propre aveu, en une décennie, de 60.000 à 80.000 jeunes marocains étaient passés par lui, si j'ose dire les choses ainsi, car il les recevait lui-même individuellement, il tâtait personnellement les muscles et vérifiait la dentition.
Rien qu'en saluant chaque candidat d'une franche poignée de main, il était en mesure de savoir s'il s'agissait d'un rural... ou d'un citadin venu resquiller. De son index, il tâtait les paumes de la main et vérifiait ainsi ces cornes qu'y laissent la pioche, la hache, la bêche, la faucille ou tout autre outil du monde rural. Oui, dans son cahier de charges, il fallait absolument éviter les citadins, et encore plus ceux qui savaient parler français.
Pensez donc : on nous dira plus tard que ces pauvres bougres ne faisaient pas assez d'efforts pour s'intégrer à la société française. Quelle fumisterie quand on sait que tout était fait pour ne prendre que les moins intégrables, parce qu'ainsi ils resteraient malléables, dociles et non syndicables !
Cela dit, même ces bougres sauront plus tard leur faire rendre gorge. Et avec quelle dignité ! Et avec quelle classe ! Et à leur tête, des hommes de cran que la mine a dû forger, tel mon vieil ami Abdallah Samate...
Mais pour l'heure, revenons à notre homme providentiel, l'homme de toutes les basses besognes . Félix Mora c'était son nom. Félix Mora veillait au grain. En vérité, Charbonnages de France aurait dû édifier une statue pour l'honorer. Et peut-être aussi une belle statue dans les montagnes de l'Atlas marocain, histoire d'entretenir les souvenirs douloureux pour les générations à venir.
Cet homme-là, Félix Mora, était un négrier, un négrier de haut vol ou de la pire espèce, c'est juste une question d'angle de vue. Son histoire à lui seul mériterait tout un livre. Un livre volumineux qui narrerait comment sans scrupule l'homme arrive à asservir l'homme, et comment l'homme n'a nulle honte d'asservir son semblable. Cet homme, comme les entreprises Renault ou Peugeot avaient les leurs, cet homme donc était un fin connaisseur de la chose. Il avait la haute main sur tous les émigrés du Maroc. Sur tous. Il payait les rabatteurs, il graissait la patte aux fonctionnaires de part et d'autre, et pas moins d'un côté que de l'autre...

Je pourrais vous parler longuement de cet homme, duquel de nombreuses lectures m'ont entr'ouvert quelques facettes. Mais jamais rien n'en dira autant que l'art. Et l'art que j'évoque ici et maintenant, c'est du brut, du sincère, du direct.
Écoutez donc ce poème berbère, de la célèbre tribu des Aït Atta (tribu qu'une vieille chanson – une aïta - de mon enfance évoquait avec crainte et respect). Le chant en question est une complainte des femmes, face à la désolation qui s'abattait sur elles et sur leurs familles après le départ de leurs jeunes fils frères fiancés époux pères, oui tous ces jeunes candidats au métier de Gueules Noires. Elle nous vient d'un endroit isolé, que la civilisation occidentale n'avait pas encore pénétré. Sauf pour aller chercher des hommes à faire mourir dans les tranchées (pour deux jolies guerres mondiales), ou bien des hommes à trimer pour assurer le succès de ces fabuleuses Trente Glorieuses.
Écoutons avec respect, en imaginant des voix de femmes très aiguës, telles des lames de couteau :

Il fut un temps
Où les hommes furent vendus
A d'autres [hommes]
Et toi, Mora le négrier
Tu as plongé [les nôtres] au fond de la terre
Tu es venu à l'étable d'El Kalâa
Pour y choisir les béliers
Et délaisser les brebis
Ô filles !
Portons [toutes] le voile du deuil
Ce Mora-là nous a humiliées.
Et il est reparti
[avec nos hommes]
Ô vous gens de l'étranger
Qu'Allah veuille redoubler vos peines
[A vous aussi]
Car celui [des nôtres] qui part
Est [pour nous] un homme mort
Pour avoir abandonné
Ses enfants
De quelle magie est donc cette France
Car à peine l'un [des nôtres] y arrive
Qu'il se hâte d'en attirer d'autres

Ce poème est cité par Marie Cegarra, dans un article du Monde Diplomatique, novembre 2000.

En ce temps-là, j'étais un jeune étudiant révolté contre le pouvoir au Maroc. Et très marqué – je dirais ébranlé - par les idées généreuses post-soixante-huit. Un jeune de mon temps, de mon époque donc. J'étais un agitateur si l'on peut dire, et à ce titre les services de Police - français et marocains - garderont une dent dure contre moi. Si bien que plus tard, l’État français tentera de me renvoyer gentiment dans les geôles de Hassan II, sans le moindre scrupule. On savait pourtant que cet allié de la France ne savait guère prendre de gants avec ses opposants. Il n'hésitait jamais à les renvoyer, de façon illégale au regard même de sa propre loi, dans des mouroirs secrets pour tous, mais au vu et au su de l’État français. Mais bon, on a les alliés que l'on se donne, et on apprend vite à se couvrir les yeux et à se boucher les oreilles pour ne pas entendre ou voir piétiner la morale humaine par ceux-là même qui sont à votre service.
Cela arrivait, et cela arrive de nos jours, et cela arrivera longtemps encore, jusqu'à ce que la morale s'épuise. Et que la barbarie triomphe.
En ce temps-là donc, nous autres jeunes étudiants marocains, nous tentions de venir en aide aux migrants isolés et analphabètes. On s'occupait bénévolement du courrier qu'ils recevaient et du courrier qu'ils envoyaient à leur famille restées au Maroc. On leur remplissait les feuilles de soins, les lettres pour la sécurité sociale et pour les allocations familiales. On les accompagnait auprès des avocats ou des auprès des syndicats en cas de licenciements, d'expulsions de leurs logements, d'accidents de travail, de handicaps ou de tous autres malheurs qui ne manquaient guère...
Et de ce fait, on était les bêtes noires des patrons et des foyers. On nous interdisait de rendre visite à nos compatriotes sous prétexte que les habitations étaient privées. Etc, etc.
En ce temps-là, j'avais un ami à peine plus âgé que moi, étudiant tout comme moi, un frère-aîné donc, mais surtout un camarade et un maître à penser . Il s'appelait Lahcen. C'était avant tout un romantique. Si romantique qu'il ira quelques années plus tard s'éteindre de sa belle mort en Hollande, à Amsterdam qu'il adorait tant.
Et cet ami-là, qui me manque encore, m'avait entraîné un jour dans des baraquements de mineurs dans le nord de la France. Il fallait se faire discret pour éviter les gardes. Je me souviens que c'était insalubre, étroit, et humide. On remplissait notre tâche en affrontant ces mille paperasses que les administrations savent compliquer à souhait. Et pendant ce temps-là, nos pauvres hôtes nous concoctaient un ragoût digne de leur Atlas natal. Puis vint l'incident comme il en venait souvent : un marocain - qui était lié au Consulat du Maroc et à la direction de la mine - nous avait surpris. Il avait voulu nous chasser, mais Lahcen l'avait rudement molesté. Alors il avait menacé les mineurs, et un des mineurs en pleurait et tremblait de peur.
Je raconte cette histoire uniquement pour ceci. On était sortis mon ami et moi. Et moi j'étais en colère, non pas contre l'indic, mais contre la servilité des mineurs. Alors Lahcen m'avait dit ceci : tu te rends compte de ce que ces pauvres types ont face à eux ? Deux États et non des moindres, et un patronat impitoyable...
On avait fui à pied jusque vers la gare SNCF, il fallait se cacher de la Police qui n'allait pas tarder à se mettre à nos trousses, comme si l'on était de vulgaires délinquants. Et en sus, on n'avait pas un sou. Pas même de quoi nous payer un maigre sandwich SNCF.
Puis à un moment, deux des mineurs nous avaient retrouvés, ils nous avaient cherchés partout. Ils ne cessaient de regarder dans tous les sens, comme terrorisés. Mais ils étaient tout de même venus : ils nous avaient apporté deux gros sandwichs faits avec le ragoût dont on avait été privés. Et ils nous avaient donné quelques sous pour le train ou le bus. Puis ils étaient repartis, toujours en se dérobant aux regards indiscrets...
Et alors Lahcen, tel un maître, m'avait dit : tu vois, malgré la peur, ces types ont su rester dignes d'êtres des êtres humains !
Et c'était cela qui allait me rester à vie : même dans les pires conditions : analphabètes, écrasés par le poids du déracinement et de la peur, ces mineurs-là s'efforçaient malgré tout de faire honneur à ce qu'il y a de plus profond en l'être humain : sa dignité. Au contraire de ces autres hommes, à le tête des deux États et à la tête des fleurons de l'industrie française, des hommes certainement de bonnes familles, instruits, cultivés, bien élevés et tout et tout... mais qui humiliaient l'humain en l'autre, et de ce fait avilissaient l'humain en eux-mêmes en bafouant cette même dignité. 

Je me souviens être rentré chez moi, à Dijon, totalement transformé par cette histoire. Et que j'avais immédiatement plongé dans Germinal du grand Zola. Et lorsque, quelques temps après, je relatais mes déboires chez les mineures à des amis français, l'épouse, Françoise, s'était levée, et avait mis un vinyle dans l'électrophone : chroniques du Nord, de Colette Magny
Je me souviens, je me souviens surtout de la chanson que voici:

Comment ça se fait qu'à 38 ans je suis là que je m'étouffe ?
Qu'est-ce que tu veux à manger ?
J'ai pas faim, j'ai mangé 75% de poussière
Ferme la fenêtre, j'ai froid
Ouvre, j'ai chaud, j'étouffe
Allume le feu,éteins-le
Fais pas la lessive, j'étouffe
Ah ! ces gosses !
J'peux plus les supporter
Comment ça se fait qu'à 38 ans
Je suis là que je m'étouffe ?
Mon copain, y m'appelle "le Vieux"...

 Il est bon d'avoir eu des amis tel ce regretté Lahcen, des amies telle cette regrettée Françoise...
Et il est bon surtout d'avoir eu des amis tel Abdellah Samate. Et il est bon que cet ami m'ait demandé cette préface, et il est bon que j'aie pu accepter...

Mustapha Kharmoudi, écrivain
Besançon le 10 janvier 2017

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