Film ADAM, de Maryam Touzani

Alors voilà : une jeune femme marocaine, Samia, quitte son village natal (probablement rural), et s'enfuit avec sa grossesse. Pourquoi? Parce qu'au Maroc, ni la loi ni la religion ni les traditions patriarcales n'autorisent un enfantement hors mariage. Mais jamais au grand jamais, on n'ira faire le moindre reproche au mâle-dominant responsable de ce terrible ravage.

Chroniques bisontines 

 

Festival Lumières d'Afrique (suite et peine)
.

Vu hier le film ADAM, de la marocaine Maryam Touzani.

Synopsis officiel : Dans la Médina de Casablanca, Abla, veuve et mère d'une fillette de 8 ans, tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia, une jeune femme enceinte frappe à sa porte, Abla est loin d'imaginer que sa vie changera à jamais. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite, et un chemin vers l'essentiel.

Ce film m'a bouleversé dans tout ce qu'il y a en moi : l'homme en moi, l'enfant marocain en moi, l'humain tout court.
Mais d'abord, j'en veux un peu – tout de même – à cette talentueuse réalisatrice que je ne connaissais pas, mais dont je perçois la belle proximité d'art et de cœur. Proximité qui bonifie tout, surtout au Maroc où l'on excelle plutôt dans l'art de dénigrer que dans celui d'élever l'autre avec soi. Je lui en veux parce que, après son film, je devais enchaîner avec Omar Gatlato que j'avais adoré dans ma jeunesse lointaine, et que je n'avais plus revu (mais bon, Gérard Marion saura, comme il sait toujours, remédier à cette défaillance).
C'est que l'épreuve du film ADAM m'en a empêché: je suis rentré chez moi, ô Anna, aussi peiné que ce ciel qui s'apprête à nous tenailler sous sa coupe triste-grise pour des mois et des mois.
A part ça, quoi dire de ce film si sensible? Que c'est une pépite rare, et que la Caméra d'or de Cannes aurait pu être une Palme d'or. Et la bouleversante Lubna Azabal aurait pu avoir une reconnaissance pour son rôle. Elle qui tient le film de bout en bout, par son visage constamment fermé, et ses regards tantôt froids tantôt inquiets. Au passage, et c'est ce qui fait de ce film une belle réussite, la jeune comédienne, Nisrin Erradi tient bien sa place, et même toute sa place face à elle.

Alors voilà : une jeune femme marocaine, Samia, quitte son village natal (probablement rural), et s'enfuit avec sa grossesse. Pourquoi? Parce qu'au Maroc, ni la loi ni la religion ni les traditions patriarcales n'autorisent un enfantement hors mariage. Mais jamais au grand jamais, on n'ira faire le moindre reproche au mâle-dominant responsable de ce terrible ravage. Du point de vue social, l'homme en cause n'existe pas, bien qu'il doive se vautrer, au vu et au su de tous, et même se vanter de ses hauts faits sur ces terrasses marocaines exclusivement mâles. Des lieux d'infantilisation où toute forme d'intelligence ne sert qu'à commenter, de voix viriles et tonitruantes, les matchs de Foot du Barça ou du Real.
C'est aux filles de se garder d'aimer, et surtout de se garder de faire l'amour avec l'être aimé.

Le film traite justement et avec justesse de cette question. Il commence avec la très jeune Samia dans une grossesse avancée. Si on connaît le Maroc et les sociétés arabes, on devine qu'elle a dû s'enfuir très tôt de chez elle, avant que quiconque ne se soit rendu compte de l'impardonnable péché qu'elle a commis, n'est-ce pas. On devine qu'elle a dû traîner de-ci de-là dans les rues de Casablanca qui sont exclusivement réservées aux hommes, notamment la nuit. On imagine ce qu'elle a pu endurer tous ces mois, où le "mal" n'a cessé de grossir en elle. Son objectif est simple, et la société ne lui en offre qu'un et un seul : abandonner l'enfant à sa naissance, afin qu'il soit vendu en monnaie sonnante et trébuchante à des bourgeoises en manque d'enfants.

Moi, pour être au fait de ces choses de la vie marocaine, j'ai flanché dès le premier plan. Et j'ai souffert avec cette jeune fille depuis les toutes premières, dès que mes yeux ont croisé les siens. Mais heureusement Maryam Touzani n'en rajoute pas. Au contraire, elle redresse immédiatement la situation. D'emblée, on voit la jeune fille étaler avec assurance son savoir-faire. Et comme beaucoup de femmes marocaines, elle sait tout faire : la coiffure, le brushing, le maquillage, etc. Mieux encore : elle maîtrise l'art de la pâtisserie marocaine mieux que cette professionnelle, Abla, qui finit par l'accueillir par accident.
Et l'accident est si beau, mesdames messieurs, il est aussi beau qu'un conte d'enfant. Et justement, il nous vient d'une petite fille. Il nous vient de l'enfant en Myriam Touzani, de l'enfant en nous tous.
Quant au prénom Adam, il me laisse perplexe. Est-ce à dire que ce serait le premier garçon que sa mère assumerait face à une société que ses bons islamistes (modérés, n'est-ce pas) rendent chaque jour plus aveugle, plus rétrograde ?

adam-film

(MK, Besançon le 15 novembre 2019)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.