Monsieur le Président, par Mustapha Kharmoudi

Mais je vous le promets, Monsieur le Président, passés les dix jours, je vous soutiendrai à fond. Tuez-les tous, qu'il n'en reste aucun, aucun syrien, les Syriens on s'en passera, même si le plus grand poète arabe contemporain est syrien, Adonis de son nom de poète. Passés donc ces 10 jours cruciaux pour moi, je vous soutiendrai dans votre déchaînement.

hama-syrie

  

Monsieur le Président

Je vous écris pour vous demander une toute petite faveur : faire une pause de bombardements de ces ingrats de Syriens, mais rien que pendant 10 jours. Après, je vous accorderai un soutien total pour les tuer tous, sans exception. Pas un seul bébé ne devra échapper au massacre, car rappelez-vous le Pharaon et les bébés. Non ? Vous ne voyez pas de quoi je parle ? Tant pis, Monsieur le Président, ne nous attardons pas sur ces légendes stupides qui nous éloignent de votre noble mission de tout mettre à feu et à sang, afin d'établir la vraie paix, là-bas où ils n'ont jamais su ce que paix veut dire, et encore moins votre façon de chercher à tous prix à leur faire faire la paix. 
Pourquoi 10 jours ? Il se trouve que je suis en train de boucler un fichu roman sur un fichu poète arabe du Xè siècle. Oui oui, Monsieur le Président, ces sauvages d'Arabes connaissaient déjà la poésie en ce temps-là. Et vous savez quoi, au VIIIè siècle déjà, ils s'étaient piqués à créer, pour la première fois de l'histoire de l'humanité, la plus grande bibliothèque de tous les temps, la Maison de la Sagesse. Pourquoi ? Pour y recenser tout le savoir humain, et dans tous les domaines : cuisine, agriculture, pisciculture, jeux de société, habits et habitats, médecine, astronomie, artisanat, alchimie, mathématiques, pff... la liste est trop longue et ce serait mal approprié ici... Ah oui j'allais oublier la philosophie. Oui, ils avaient traduit tous les philosophes Grecs, ou presque. Et même que, sur certains ouvrages, ces bougres avaient confondu Plotin et Platon, vous vous rendez compte de leur ignorance, pff...
Où je veux en venir ? J'y viens, Monsieur le Président. Je disais qu'ils avaient tout traduit, à une seul exception près : la poésie. Vous savez pourquoi ? Non ? Eh ben ces éleveurs de chameaux prétendaient, ni plus ni moins, que leurs propres poètes avaient déjà tout dit sur toutes les émotions possibles à un être humain. Pff... quels prétentieux, n'est-ce pas ? Et en plus, ils ont le toupet de vous clouer avec des vers comme celui-ci :

Ô demeures
Vous avez en nos cœurs des demeures
Vous voici ruinées
Mais vos demeures dans nos cœurs
Demeurent

Ils en ont des tas, Monsieur le Président, à vous couper le souffle. Mais qu'ai-je à vous importuner avec ces sensibleries de nomades incultes et sauvages ? Ne suis-je pas censé savoir que devez rester constamment concentré à 100% ? Votre lourde responsabilité vous impose de rester concentré sur tout ce qui bouge. Concentré sur ces fichus taux de la Bourse qui changent sans cesse, à vous donner le tournis. Concentré sur ces juteuses affaires de vos juteux amis, qui sont aussi propres sur eux que hautement instruits dans les plus hautes écoles. Des amis bien élevés, même si, de jalousie, certains de mes amis n'ont de cesse – et de mauvaise foi - d'accuser vos amis d'avoir tout bousillé sur terre. Je me demande si je vais les garder encore longtemps, ces amis-là. Car j'ai beau leur expliquer que vos amis n'ont pas fait exprès de tout empoisonner, l'eau l'air et les terres, que c'est juste à cause de ce fichu taux de profit qui leur impose – à vos malheureux amis - toujours plus de sacrifices. Pff...
Je disais donc, Monsieur le Président, que les Arabes avaient tout traduit du savoir humain, sauf la poésie. Et ces stupides bédouins étaient unanimes sur ça. Eux qui, de tous temps, n'ont jamais été unanimes sur quoi que ce soit. Eux qui s'étaient déjà divisés sur l'héritage de cet homme qui leur avait tout donné, tout, la terre entière. Sur son lit de mort, ils avaient refusé qu'il rédige un testament, son dernier mot sur terre. Quel peu de confiance ils avaient en lui, vous imaginez. Pire, alors que la mort se battait encore avec lui pour lui arracher son âme, ils allaient vite plonger dans d'incroyables divisions, allant même jusqu'à oublier de l'enterrer après trois jours de décomposition avancée. Si bien que, comme son cadavre infestait de trop, ses épouses avaient dû creuser un trou sous le lit pour l'y jeter comme un malpropre, à jamais. Et pire encore, ces imbéciles de Califes et autres généraux, tous bons musulmans devant leur Éternel, allaient tout décimer de sa famille, de sa descendance, lui qui n'en avait pas, ou si peu, juste une fille, ha ha. Et même, ce si peu était déjà de trop à leurs yeux. A sa place, je m'en voudrai éternellement de leur être venu, je m'en mordrai les doigts dans le là-haut qu'il avait oublié de décrire, à part pour dire qu'il y aurait de l'eau en abondance, et des femmes en même abondance. Et quelques autres arbres fruitiers, mais pas de pommiers, j'espère, pas ces fichus pommiers.
Monsieur le Président, tous ces gens-là méritent d'être éradiqués à leur tour, rayés de la surface de la terre. Plus un seul musulman. Qu'ils aillent tous et vite séjourner éternellement au paradis d'Allah, où ils ne seraient qu'entre eux. Et je n'ai aucune peine à deviner dans quel état ils le mettraient, ce paradis d'Allah, comme l'avait dit sereinement le plus grand penseur et historien arabe, Ibn Khaldoun : « à chaque fois que ça s'arabise, [aussitôt] ça se dégrade ». 
Je disais donc, Monsieur le Président, que ces Arabes-là, mangeurs de lézards, faisaient de la poésie. Et ce, depuis la nuit des temps, de leur temps, et leur temps à eux est très loin dans le passé, contrairement au nôtre qui est tout récent, et tant mieux parce qu'ainsi ça fait moderne, n'est-ce pas. Donc eux, par exemple, ils organisaient tous les dix ans un concours de poésie – c'était avant l'Islam, heureusement, car dès qu'Allah a dit le premier mot, on s'était mis à montrer les poètes du doigt, du moins jusqu'à ce que la poésie reprenne le dessus sur eux et sur leurs intolérances.
En ce temps-là donc, le poème lauréat de la décennie était gravé sur les murs de la Mecque. En lettres d'or Monsieur le Président, en lettres d'or. 
Et le premier poème qui avait été lauréat, il mérite toute votre attention, Monsieur le Président. Vous permettez que je vous dise à son propos une chose qui va vous réjouir sûrement ? C'est en lien avec vos jolis propos sur la jolie église catholique, toute de paix bue. Eh bien sachez que le plus vieux poème écrit par un Arabe remonte aux tous premiers siècles après que l'on eut proprement crucifié l'autre, le vôtre, qui était sans aucune défense, pas même un piètre quidam fait de corps ou d'esprit, ce même pauvre jeune homme au nom duquel vos belles églises... euh... disons ces églises que vous chérissez tant, et que vous défendez avec ardeur contre tous ces très mauvais Français. Des Français ingrats qui vous dénigrent, soi-disant parce que, eux, allez savoir pourquoi, parce qu'ils se disent fermement attachés à la séparation des affaires de Dieu le très grand, de celles de nous autres très petits. Je disais donc que ce poète-là, le premier des poètes arabes, et qui est chéri par tous les Arabes jusqu'à nos jours, ce poète-là, Imrou-al-Qaïs, qu'on nomme aussi le Prince de la poésie, était un prince chrétien (mais hélas arabe, pff), fils d'un roi chrétien (mais hélas arabe lui aussi, re-pff), qui le premier de l'histoire de l'humanité avait édicté un décret pour protéger une plante, le coquelicot que j'aime tant, Monsieur le Président, le coquelicot que vous ne voyez plus guère dans les belles campagnes de France, parce que les pesticides propres et efficaces de vos amis l'ont joliment éradiqué, à jamais. 
Or il se trouve, Monsieur le Président, il se trouve que ce prince et son roi de père régnaient sur une partie de la Syrie... que vous vous acharnez à en protéger la population en la bombardant comme il sied à un civilisé de bombarder un arriéré... ou l'inverse... pff... je perds la tête, je ne sais plus qui est qui...

Mais bon, revenons à ma demande. Comme je vous l'ai dit au début, je raconte la vie d'Al Mutanabbi, LE poète des Arabes, un autre, qui était peu, voire pas du tout croyant, n'avait-il pas dit :


Tout ce qu'Allah a créé
Et même ce qu'il n'a pas [pu] créé
Est méprisable à mes yeux
Tel un cheveu sur ma raie

Or il se trouve que ce poète vivait en Syrie, vadrouillant de Damas à Homs, ou il sera emprisonné, de Homs à Lattaquié, à Salamiya, dans le désert de Samawa près de Palmyre, et longtemps à Alep.
Vous comprenez, Monsieur le Président, que je ne puisse pas me concentrer. Mais rassurez-vous ce n'est surtout pas à cause de vous, car je ne regarde jamais la télé ni vous à la télé, je n'écoute jamais la radio ni vous à la radio, je ne lis même pas les journaux, ni ceux qui vous encensent à cause que les journalistes sont la propriété privée de vos amis qui savent tout le bien que vous leur faites. Et encore moins ceux des journaux mal intentionnés, qui vous critiquent à tort. Je ne les lis e aucun cas, car même eux ils ne font que me rappeler que tout va mal avec vous. Heureusement qu'autour de vous, il y a des gens qui vont bien, et heureusement que vous savez les représenter, avec la plus belle des élégances. Vous voyez, vous auriez pu faire le nettoyage en toute tranquillité, je veux dire que je ne vous aurais pas importuné par cette stupide lettre, car je me suis protégé de tout cela qui est nocif. Mais voilà, il se trouve que même dans mon isolement, la conscience humaine me poursuit vicieusement, par le biais d'ami.e.s très cher.e.s (ne prêtez pas attention à cette fichue écriture biscornue, c'est juste pour ne pas avoir des problèmes avec mes amis, ceux-et-celles qui ne vous aiment pas, et quels ingrats)
Monsieur le Président, quoi qu'il en soit, je ne vous demande qu'une pause de 10 jours, pas plus, et aujourd'hui compris. Faites en sorte de tout arrêter, plus rien, plus aucune bombe, plus aucun missile, plus de discours guerrier, plus de commentaire, il faut juste me laisser le temps de boucler cette histoire qui me donne tant de peine déjà. 
Essayez une minute de vous mettre à ma place : pendant que j'écris que notre poète est à Damas, en ce temps-là, un temps de paix donc, ne voilà-t-il que mes propres amis me bombardent – eux aussi - de contestations et autres pétitions à signer de toute urgence contre vous. Déjà je sais que Damas et d'autres villes syriennes ont été démolies juste après que je m'y fus rendu sur les traces de mon poète. C'était deux mois à peine avant leur fichue guerre civile, pff...
Il n'est nullement dans mon intention de vous empêcher de mettre au pas tous ces barbares et sauvages, russes ou arabes... ou persans... ah cette fichue Perse, que n'eut-elle jamais existé... euh... je me perds...je me perds... on leur doit beaucoup, beaucoup... pff... 
Monsieur le Président, vous voyez bien vous-même que déjà j'ai tant de mal à me concentrer. Mais je vous le promets, passés les dix jours, je vous soutiendrai à fond. Tuez-les tous, qu'il n'en reste aucun, aucun syrien, les Syriens on s'en passera, même si le plus grand poète arabe contemporain est syrien, Adonis de son nom de poète. Passés donc ces 10 jours cruciaux pour moi, je vous soutiendrai dans votre déchaînement. Et si vous avez envie d'aller plus loin, je serai derrière vous, histoire par exemple d'en finir avec la trace des Iraniens, à quoi ils servent après tout? A rien. Et puis aussi ces Turcs, tous des fourbes et des traîtres, on ne sait même pas s'ils sont européens ou asiatiques. Ou d'une autre planète. En tout cas, sûrement pas, mais alors pas du tout européens. Non mais, vous imaginez, vous, Monsieur le Président, soixante-dix millions de musulmans membres de l'Europe? Franchement... 
Et même, pourquoi ne pas supprimer ces Russes troubles et mafieux? Ils servent à quoi ces ex-bolcheviks qui ont tout raté? A nous donner des Tolstoï, des Tchekhov? Pff, on s'en passera, ils ne sont même pas côtés en bourses. Je vous le dis, les Russes aussi devront y passer. Et si jamais, je dis bien si jamais ça chagrine les Chinois, en ben allons-y, poursuivons, les Chinois aussi à la trappe, ça va libérer de la place sur terre, on restera mieux entre nous, seuls. Ah oui, puis il y a l'Afrique, qu'est-ce qu'on va faire encore de l'Afrique ? Je me demande s'il ne faut pas les laisser sombrer tous seuls. Hein, c'est une bonne idée, non ? Ils ne rapportent rien au marché, ok, ok Monsieur le Président, allez dégagez les Africains, ouste, il n'y a rien pour vous, il n'y a jamais eu rien à voir pour vous, pff... 
Monsieur le Président, vous voyez que je suis derrière vous, du moment que vous me laisserez ces dix jours de paix... euh... de pause... Et si jamais par quelque imbécile sort qu'on nomme parfois retour de bâton, si jamais nous aussi on reçoit des bombes qui nous éradiquent, eh ben tant pis pour ces Européens prétentieux qui ne sont même pas dignes de vous, qui ne savent pas combien vous êtes bon et généreux, Monsieur le Président, combien vous comptez pour tout le monde, et surtout pour vos amis qui comptent pour vous... qui comptent... qui comptent.. pff... il faudrait que je trouve un autre mot, mais bon... 
Et même si la terre entière est ruinée par vos bombes et par celles qui vous seront revenues en boomerang, eh ben tant pis pour la terre, elle n'avait qu'à t'écouter avant, mon cher petit macron avant, avant que tout cela ne s'effondre...
Alors voilà, ma demande est faite : laissez-moi mes dix jours de tranquille Syrie. E laissez des jours à tous les fous comme moi qui vous en demanderont. Autant que de demandes.
Ensuite vous ferez ce que vous voudrez. 
Mais alors écoutez aussi ce conseil : n'en laissez aucun derrière vous, car ils voudront se venger. Et on aura beau contrôler les jolies frontières de la belle et jolie Europe, il s'en viendra toujours, sournoisement. 
Et plouf !
Oh juste de tous petits ploufs qui ne feront jamais autant de morts que vous n'en aurez fait chez eux. Mais voilà, ça suffira à semer une sacrée pagaille dans cette si convoitée citadelle du bien-être. Pourquoi? Parce que nos concitoyens ne croient plus à rien. Ni en vous, ni en personne d'autre. Ils savent que vous ne faites guère autre chose que gérer la petite boutique au jour le jour. 
Et croyez-moi, la pire des peurs, c'est de vivre au jour le jour, sans la moindre lueur d'espoir dans un proche ou lointain avenir... pas même dans l'au-delà, comme ces incultes qui croiront dur comme fer que le paradis d'Allah est à portée de main, dès lors qu'un petit plouf les libérera en tuant quelques infidèles mécréants, qui ne prendront pas le même chemin qu'eux vers le Ciel, non, eux ils iront souffrir en enfer comme seul Allah sait torturer les siens qui ne sont pas les siens...
Et plouf !
Et replouf
Mustapha Kharmoudi
Sidi Kaouki, Maroc, le 16 avril 2018

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