Les chroniques d'ailleurs : Elle lit mes quatrains

Je me lève le premier, c’était trop dur pour moi. Dans cette pièce, je ne peux plus faire qu’une seule chose : la voir jouée sans avoir rien à dire. Elle se lève aussi. Elle range le livre, fait le tour pour fuir le vent qui redouble de vigueur. Elle s’assoit, je reste debout. Elle sort un livret, et me dit : - Vas-y filme-moi !

Chroniques d'ailleurs

Elle lit mes quatrains

Elle me dit : - Je t’emmène là-haut! Et elle se met à tourner en rond, d’un endroit à un autre de son immense demeure, une vieille ferme avec des dépendances de tous côtés. Tout y est déjanté, en chantier, mais confortable, avenant, idéal pour l’inspiration. Comme j’en avais connues dans les années 70, où vivaient entassées des communautés libertaires de citadins reconvertis en artisans sacs de cuir et ceinturons, ou mieux encore en éleveurs de chèvres pour tout le fromage qui va avec, mais tous partisans du dogme soixante-huitard : "Prends le temps de vivre!". 
Elle, par contre, je ne crois pas qu'elle sache en rien prendre ce temps-là, un temps au ralenti. Plutôt une abeille avec pour mission de trimer du matin au soir pour faire avancer des travaux qu'elle sait interminables. Car quand bien même Hercule s'y mettrait en personne, il en restera toujours plus, encore plus. Trop à faire. Son compagnon est tout autant fourmi qu’elle. C'est qu’il faut tout faire, ou plutôt tout refaire, et qu’ils auront beau s'activer nuit et jour, ils seront toujours loin d’en venir à bout. La grande aile où j’aurais aimé avoir une chambre d’hôte pourrait, à elle seule, leur prendre des années. 
Elle cherche un peu partout, et finalement elle met la main sur l’objet convoité : les clés d’un 4X4 d’un autre âge. Elle dit que seul cet engin pourra nous mener à bon port, si j’ose dire. Un port là-haut, tout là-haut vers le ciel. 
Ça y est, je me dis, on va enfin partir vers ce lieu de mystère. Mais non mais non, elle se remet à nouveau à fouiller des tiroirs et des tiroirs, et il en des des tiroirs, et même à ciel ouvert, jusque sous cet auvent ouvert sur la grande cour, qui fait office de cuisine en fouillis. Elle  me dira que ce chemin de montagne est interdit à la circulation sauf aux riverains, et que, pour y accéder, il faut toujours avoir sur soi cette autorisation nominative et pour un seul véhicule par famille. Et eux ils en ont plein, tout un garage, et tous en travaux. Elle me dira que là-haut tout là-haut où elle m'emmène, c'est une réserve pour pâturages. Et quelle réserve !
Elle ne dit pas pourquoi, mais voilà, c’est décidé comme ça : c'est à cet endroit qu'elle compte me conduire et nulle part ailleurs. Elle ne me dit pas non plus pourquoi. Elle est de celles qui décident, et à qui c’est mieux de ne pas dire non. 
Jusqu’à maintenant, elle m’a laissé tranquille durant mon séjour chez eux, sauf pour les quelques moments qu’on a passé ensemble, elle et moi, sur la terrasse de ce petit bistrot de l’autre village où il fait bon retravailler sa copie. Et en même temps flemmarder. C’est son compagnon, le très réservé Samir qui m’indique chaque jour où je pourrais aller vadrouiller, et quand y aller et par où, et tout et tout. Il faut dire qu’ici on est en montagne sauvage, avec parfois des panneaux à l’entrée de certains chemins où c'est indiqué que c’est à nos risques et périls si l'on veut s'y hasarder. Et alors c’est mieux de rebrousser chemin…

On part, on est sur le point de partir, mais elle a encore des bribes de choses à faire. Et elle les fait naturellement, sans se presser, sans se lasser, sans s’en irriter. Comme ça, on l’aurait dite une paysanne depuis toujours, elle qui est fille d'une famille aisée, de père médecin tunisien et de mère professeure allemande. 
On finit par décamper. Elle conduit tout en parlant de la friche artistique en bas de son village. Des artistes de toutes sortes, de toutes disciplines qu’elle m’a fait visiter un soir de concert. Un très beau concert d’un duo anglais avec parfois de belles reprises. Comme ça, tu retrouves dans ce nulle part une chanson enfouie dans ta mémoire depuis ta lointaine jeunesse festivalière à outrance. 
Très vite on quitte le petit village, et très vite on s’enfonce dans un chemin étroit, qui ne cessera de monter, de tournoyer. Mais la "chose" qui nous porte sait s'y faire à merveille, elle épouse les bosses et les trous, à s’en disloquer, mais ça tient. Ça tient vraiment. On aurait dit un engin de l’armée, de ces  jeeps coloniales en mesure d’affronter n’importe quelle terre ingrate. Comme dans les vieux films sur la guerre du Vietnam.
Et puis, au bout d’un tas de virages aussi serrés qu’un sentier de jungle, on arrive. On arrive au ciel. Là-haut. Très haut. La vue est époustouflante. Mais elle, elle a l’air contrariée, elle dit que c'est à cause du vent. je ne dis rien mais moi je trouve que c'est trop beau ce vent qui souffle avec une certaine violence, ça renforce le côté féerique de l'endroit. Le vent qui vient de tous les côtés. Une sorte de confluence de tas de vents contraires qui se sont donnés rendez-vous ici, on aurait dit pour son malheur tant elle en est irritée...
Elle ausculte tout autour d'elle, de nous, et finit par me surprendre en criant : - Viens ! Comme si j’étais à cinquante mètres d’elle. Je la suis jusqu'à une baraque en pierre, basse, faite en une seule pièce, on aurait dit une grosse remise pour le bois. Fermée. C'est pour les bergers, me dit-elle d’une voix naturelle. Comme si je devais connaître. 
Je la suis. Elle fait le tour de la patiente bâtisse, et elle finit par conclure : - Ici, on est un peu à l’abri du vent! Elle s’assoit dos au mur et me fait signe d’en faire de même. 
On est là, côte à côte, face à l’immensité d’un ciel tout proche, et surtout face à la beauté indescriptible de tout cela, par monts et verdure, qui s’étale devant nous à perte de vue. 

Et alors elle sort de son sac un livret. Je ris. C’est ma pièce de théâtre : « De l’inculture comme arme absolue ». Elle est metteure en scène, et je me dis qu’elle va m’en parler, me dire ce qui se joue avec aisance et ce qui pose problème. ce genre de discussion que je déteste. Mais à force, j'ai appris à en échapper: je saurai la pousser à en parler toute seule, comme si elle s’apprêtait à en faire une mise en scène. Et elle parlera toute seule, comme tolus les autres metteurs en scène face à un auteur...
Elle feuillette nerveusement le livre, revient en arrière, puis en avant. Elle cherche une scène particulière et je l’aide à la trouver. Et elle dit : - On va la jouer un peu ! Et elle serre fort son épaule contre la mienne, à cause du vent qui ne manquera pas d'étouffer nos voix par ses sifflements. Je suis aussi réjoui que dubitatif, c’est un texte que j’adore, mais je sais qu’il est dur à jouer. Il y a un personnage, Princesse, elle est exubérante, arrogante, transgressive à souhait. Et je sais qu’il faut une attention très spéciale pour ne pas dégrader ses propos. Des propos qui se balancent sans cesse entre ironie, dépit et provocation. 
Elle choisit Princesse pour elle, bien sûr. Et L’Absent pour moi, un vieil homme aigri et revenu de tout, mais non sans la sagesse qui naît des cœurs meurtris. 
Elle choisit pour elle le personnage principal, mais aussi tous les autres : La voix de l’Inconnu, la voix de l’Intégriste, les autres voix off, et même les didascalies. On dirait qu’elle n’a pas confiance en moi, qu’elle a peur que je ne sois pas à la hauteur. Qu’à cela ne tienne, je me dis, mon rôle est très simple : des phrases courtes, rares, et de longs silences. 
Si bien qu’elle parle la plupart du temps toute seule. Mais comment ! Elle joue Princesse à merveille, elle est Princesse. 
Mais le vent ne lui facilite pas la tâche. Elle pousse son épaule fermement contre la mienne, à presque me faire tomber sur le côté. Mais elle ne s'en rend même pas compte. Elle est déjà ailleurs, à déclamer et déclamer ses répliques de sa voix qui porte haut, comme en réponse au défi des vents... 
A un moment, L’Absent vexe Princesse. Et aussitôt je devine que, plus que Princesse, c'elle elle qui s'est vexée de mes propos, comme si nous étions dans la réalité. Je l’ai senti parce qu’elle a changé soudain de ton. Elle lit, ou plutôt elle dit : «… et alors… question pour question… même à supposer que… à supposer que je laisse passer l’amour de ma vie, comment je saurais que c’était justement celui-là, l’amour de ma vie? » L’Absent répond d’une voix éteinte, je dis : «Oh c’est facile, tu passes le restant de tes jours à t’en lamenter : c’était trop beau, c’était trop beau, c’était... ».
Et là, pour la première fois, elle se tourne vers moi, me fusille d'un regard dont ses yeux clairs renforcent l'agressivité, mais lâche d’une voix triste au lieu de la voix cassante comme c’est écrit, elle dit : « Taisez-vous ! Taisez-vous ! ». Ça se voit qu'elle a failli me dire tais-toi, ou ta gueule, ou je ne sais quelle réplique pour dire, au plus vif, le vif reproche que mérite L'Absent. Ou moi-même.
Je me tais. Je ne lui dis pas sur le coup qu’elle joue si bien Princesse. C’est elle la metteure en scène, et elle sait qu’elle est Princesse. 

Puis on se lève. Je me lève le premier, c’était trop dur pour moi. Dans cette pièce, je ne peux plus faire qu’une seule chose : la voir jouée sans avoir rien à dire.
Elle se lève aussi. Elle range le livre. Puis fait le tour pour fuir le vent qui redouble de vigueur. De l’autre côté, c’est moins violent. Elle s’assoit, je reste debout. Elle sort un livret, et me dit : - Vas-y filme-moi ! Elle se met à lire, elle ne m'attend pas, d’autant que mon téléphone a rendu l’âme. Elle me tend sèchement le sien. Et elle commence avant que je ne sois prêt. C’est mon dernier recueil de poésie. Je suis déstabilisé, elle me rappelle l’autre artiste qui vient régulièrement chez moi et qui me récite des poèmes qui sont miens, mais comme s’ils étaient siens. Et c’est vrai : avant elle, c’étaient bien les miens, mais au fur et à mesure qu’elle les déclame, ils deviennent siens. 
Je finis par rattraper la lecture. Et pendant tout le temps qu'elle tourne les pages, pas un regard en ma direction. Je ne dois pas être là tout en étant là, tel un spectateur dans une salle sombre...
Et voilà ! 

Mustapha Kharmoudi, Les Pyrénées, 2021

La vidéo de lecture est là : https://youtu.be/1wfAfpSJvOE


L'artiste Aïcha Ayoub dans les Pyrénées © Mustapha Kharmoudi L'artiste Aïcha Ayoub dans les Pyrénées © Mustapha Kharmoudi

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