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Billet de blog 20 oct. 2021

Les chroniques de Besançon : Je m'appelle Charlotte j'ai 17 ans et je lis Karl Marx

Et tout me revient de manière foudroyante : elle est exactement comme j’étais moi-même en ce temps-là. Je ne le lui dis pas, je me contente de lui raconter qu’à son âge ou presque, là-bas sur ce banc qu’elle peut aisément voir si elle veut bien s’asseoir, je lisais le même manifeste du parti communiste du même Karl Marx.

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Les chroniques de Besançon

Je m’appelle Charlotte j’ai 17 ans et je lis Karl Marx !


Souvent quand je pénètre le joliet parc Micaud, je scrute tous les badauds comme si je recherchais parmi eux le jeune homme que j’avais été au début des années 70.
Une fois et une fois seulement, je l’avais retrouvé : c’était un jeune étudiant sénégalais qui lisait sur mon banc de jeunesse. Il avait l’air si triste, et sa tristesse me comblait de bonheur car elle me rappelait avec netteté et nostalgie la mienne ancienne. Je me sou­viens être resté longtemps à l’observer avant de l’aborder. Puis, après lui avoir dit qu’il occupait indûment ma place d’antan, on avait ri tous les deux, du même rire, de la même joie de s’être retrouvés. Cela faisait plusieurs mois qu’il était à Besançon, et rien en lui n’acceptait encore cet arrachement à son pays et surtout aux siens. Je lui avais raconté le même déracinement, mais je lui avais aussi raconté toute ma joie d’être parti, d’avoir atterri à Besançon et nulle part ailleurs. Et surtout d’avoir découvert, un dimanche de septembre 1971, ce parc. Et encore mieux ce banc, mon banc, sur lequel on était assis tous les deux, l’un à côté de l’autre, peiné l’un pour l’autre et en même temps se riant l’un de l’autre et chacun de lui-même.
Et puis cette fois-ci aussi j’ai retrouvé en cette jeune fille le jeune qui est resté en tendresse dans ma mémoire et dans mes souvenirs de jeunesse, des souvenirs qui étaient sa vie.
Je vous raconte :
Je quitte la brasserie Granvelle après de longues heures de corrections, et, la tête saturée, je me ha­sarde dans les rues sans trop penser à ce que je fais ou ce que je dois faire. Raisonnable­ment parlant et au vu de mon état de fatigue avancée, je devrais vite emprunter la rue pié­tonne et les dix petites minutes qui me séparent de chez moi, pour rejoindre la seule thérapie en mesure de vite reconsti­tuer mes forces aussi bien physiques que mentales: mon canapé.
Mais voilà, je m’en vais dans l’autre sens en obéissance aveugle à mon rituel de marche. Je me force à avancer plus vite comme si j’allais à un rendez-vous de toute importance, alors que je ne ferai que marcher, marcher jusqu’à chez moi en contournant, comme chaque jour, la boucle immuable dessinée depuis la nuit des temps par le Doubs. Et en cette heure de la journée et en cet état de grosse fatigue, c’est le seul parcours qui laisse ma tête s’envoler ailleurs pendant quarante minutes. Même les rares bonjours aux enfants et aux chiens ne me perturbent en rien. Et encore moins ces gens heureux qui, dès qu’ils te voient, se hâtent de jeter sur toi je ne sais quel désarroi insurmontable pour cause de trop de bien-être.
Et puis me voici dans mon parc de jeunesse et de toujours, et voici que ma tête m’abandonne plus encore pour replonger comme chaque jour dans mes an­nées de jeunesse et de premier exil. L’automne annonce déjà la couleur. Les couleurs. L’automne comtois est ma saison préférée car, non seulement la nature y est au plus beau et au plus émouvant, mais aussi parce qu’il me venge des automnes de grisaille et de peu de mon enfance rurale et misérable. Mais le petit soleil d’automne est encore en mesure de résister à la fraîcheur continentale qui va peu à peu s’emparer de nous pour nous entraîner bientôt vers le froid. En attendant, il faut savoir profiter de ces derniers jours avant le long tunnel des hivers rigoureux.
Et c’est là que je l’ai vue. A quelques mètres de mon banc d’antan. Elle lisait sous l’arbre, tout comme il m’arrivait, du temps lointain de ma jeunesse, de lire au même endroit quand j’avais besoin de me délasser. Et là, à voir cette petite demoiselle le nez dans son livre, c’est d’autant plus agréable par ces temps moches de portable fourre-tout, où il devient de plus en plus rare de voir des gens lire dans les parcs. Encore moins des jeunes.
Elle est allongée sur le dos, au pied du grand arbre, à l’ombre. Ses affaires sont en vrac autour d’elle, un bras rejeté en arrière et couvrant en partie son visage, de l’autre main elle tient un livre à distance au-dessus d’elle pour une bonne aisance de lecture. Ses jambes sont repliées comme par un besoin de reposer de temps en temps le bras du livre.
Je la prends en photo sans la prévenir pour le cas où elle dirait oui mais sans plus retrouver cette position. Sinon je la supprimerai.
Je m’approche d’elle sans qu’elle m’entende arriver, elle est absorbée par la vie des mots sur la page ouverte. Je lui demande si je peux la prendre en photo et la publier sur ma page et sur mon blog et elle dit oui. Je la mitraille de tous les côtés sans qu’elle bouge, sans qu’elle manifeste la moindre gêne. Un livre, je le sais de trop longue expérience, ça sait mieux que tout vous transposer hors du temps. Et vous isoler loin de vous-même, ans d’autres univers…
Je m’approche d’elle et alors seulement elle se met à m’observer à son tour. Je lui dis : – C’est trop beau comme ça ! Elle s’étonne, ou plutôt elle feint de s’étonner en me lançant une réplique qu’elle croit empoisonnée : – Ça ne doit pas être très romantique avec mon livre ! C’est très joliment enrobé, je tombe dans le piège : Vous lisez quoi ? Elle me montre le livre en jubilant, comme quand on montre un truc horrible pour faire peur à un enfant. Je suis sous le choc. Elle jubile encore plus. C’est sûr, au vu de ma mine défaite, elle doit penser qu’elle vient de joyeusement se payer la tête du plus beauf des beaufs. Je me sens heureux, y compris à cette même pensée. Un bref instant, je me dis que ce serait mieux que je la quitte sur cette ambiguïté. J’adore laisser les gens avec différentes images de moi, y compris les moins élogieuses. Mais voilà, le jeune en moi proteste : – Quoi, tu ne me reconnais pas ? Alors je la regarde attentivement. Et tout me revient de manière foudroyante : elle est exactement comme j’étais moi-même en ce temps-là. Je ne le lui dis pas, je me contente de lui raconter qu’à son âge ou presque, là-bas sur ce banc qu’elle peut aisément voir si elle veut bien s’asseoir, je lisais le même manifeste du parti communiste du même Karl Marx. Et que j’en garde encore des souvenirs vivaces. Et heureux. On échange quelques mots, quelques impressions et peut-être le même trouble. Est-elle aussi contente que moi-même de cette rencontre ? Soupçonne-t-elle ce qu’elle remue en moi ? En tout cas, je me sens traversé d’une sensation indescriptible que, de cette fille-là, je ne peux pas dire seulement qu’elle ressemble au jeune que j’avais été, mais qu’elle est exactement ce jeune-là en ce temps-là. Telle une réincarnation…
En ce temps-là, pendant que les jeunes de mon âge s’en allaient jouir de la toute nouvelle liberté sexuelle que le vent de mai 68 avait apportée jusqu’aux confins des petites villes de province, en ce temps-là souvent je m’isolais dans ce même parc. J’y venais pleurer longuement le manque des miens durant les premiers temps de mon arrivée à Besançon. Et surtout j’y venais pour épancher ma soif inextinguible de lecture. Surtout les livres interdits au Maroc et presque partout dans les pays arabes, à te faire regretter d’être né arabe.
Ah Karl Marx ! Je crois que jamais je n’ai été comblé par une œuvre autant que je l’ai été par celle de Marx. Pas même par le grand Hugo qui sera pourtant, depuis mon enfance rurale et pauvre, mon unique chandelle et mon unique boussole pour me mener des années plus tard jusqu’à Besançon–petite-ville-espagnole.
Évidemment je tomberai de haut, de très haut quand je saurai, l’âge adulte venant, qu’il y a des États et des sociétés qui bafouent outrageusement le grand Marx… au nom même du grand Marx. Comme d’autres l’avaient fait d’un certain Jésus qui savait tendre la joue gauche, et vas-y que je t’esclavagise que je te colonialise que je t’éradique de la surface de la terre au nom de cette si jolie maxime : «aimez-vous les uns les autres ». Aimez-vous les uns les autres à l’exclusion des autres, en quelque sorte…
Je me garde de dire à cette petite demoiselle quoi que ce soit des leçons de vie que seul l’âge nous apprend à mesure que nous y avançons à l’aveugle. Comme par exemple combien notre Marx commun aura été vandalisé et dévoyé. De toute façon, tout comme moi à l’époque, elle doit être si têtue qu’elle ne comprendrait rien de ce que je pourrais lui confier. Je n’ai pas besoin qu’elle me parle, il me suffit de me souvenir que, tout comme elle, je savais donner des leçons, sur des choses dont je ne savais que si peu, à des gens bien plus âgés et bien mieux au fait de cela même que je croyais leur apprendre…
Et là, dans ce parc Micaud de ce jour, quand bien même je me serais hasardé à quelques propos que seule autorise l’expérience concrète et surtout une réflexion poussée, c’est mieux que la petite demoiselle ne m’écoute guère. Car, comme pour moi en ces temps lointains dans ce même parc, ça pourrait sonner dans son esprit de débutante dans la vie, tel un reniement, une défaite acceptée avant même d’avoir mené bataille.
Je m’éloigne d’elle en songeant que c’est mieux qu’elle reste encore dans ses certitudes et ses absolus. Elle en aura, tout comme j’en avais eu, sacrément besoin quand sa conscience devra se confronter à cette vérité froide que la nature profonde des humains est celle de la prédation. Et que les civilisations auront beau essayer de conjurer les injustices et les violences dues à ce élan de la vie qu’est la prédation, tout finit toujours par retomber dans la violence. Dans la violence et la domination de l’homme par l’homme.
Et que la seule chose qui compte dans la vie des humains, et en particulier la vie de cette petite demoiselle, c’est de sans cesse se rebeller, contester, se révolter, dire non à ce qui avilit l’homme. Et il n’y a rien de plus vil qui puisse avilir l’homme que lorsqu’il se prend d’asservir l’homme. Et il n’y a rien de mieux pour l’homme qu’une vie de rêve, d’espoir et de révolte. Des rêves de petite demoiselle, d’espoir jamais tari. Et de révolte toujours à fleur de peau.
En partie, du moins pour ce qui me concerne, grâce aux lectures précoces de Karl Marx. Car alors ça vous reste comme une marque gravée au fer rouge dans votre conscience…

Salut à toi, petite demoiselle !

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 20 octobre 2021

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