Les chroniques de Besançon : elle m'a écrit je viendrai

Depuis le temps que je m'étais mis à l'attendre, je me suis rodé à ces choses désagréables. Je sais ce qu'il fallait faire quand tout me fuit d'un coup, comme ça : aller m'allonger dans ma chambre. Et c'est ce que j'ai fait, du moins ce que j'ai essayé de faire, car c'est rempli de pièges fuyants sur une longue distance de plus de dix pas. Mais quels pas de croix.

Les chroniques de Besançon

Elle m'a écrit je viendrai

Les gens sont on ne peut plus fous. Ils se permettent de s'immiscer dans ma vie intime comme si mon intimité était du domaine public, genre terrasse du bistrot le Marulaz les samedis soir du temps lointain où les terrasses n'étaient pas des zones de guerre interdites aux civils. Bref c'est parfois insupportable
Je vous raconte
A peine elle m'a écrit qu'elle allait venir que tout le monde s'est mis à alerter tout le monde. J'entendais partout : - ça y est, elle vient ! Il faut dire que j'ai un peu paniqué moi-même : - merde, c'est ce soir? Et vas-y que je te com­mente ça à tort et à travers. N'importe quoi, mais vraiment n'importe quoi, au point que je ne savais plus quoi penser moi-même de moi-même. Encore moins que faire. A peine celui-là me réjouissait en me susurrant : - tu vas voir, elle va vouloir rester pour toujours ! Que tel autre lui répondait, à m'affoler davantage : - que nenni t'as rien compris mon pote, c'est juste une rencontre d'adieu, une procédure obligatoire pour faire le deuil, comme le conseillerait n'importe quel thérapeute !
Et bien sûr en matière de rumeurs, quand il y en a une, il y en a dix. Et alors vous imaginez mon état, et pas que mon état à moi, l'état de tout et de tout le monde. On aurait dit qu'une comète allait passer dans le ciel tout près de la terre et menacer d'extinction toute vie. Je dis tout le monde, mais je dis aussi tout, y compris tout chez moi.
Très vite j'ai senti que je perdais pied, et je me suis empressé d'aller dans la cuisine pour lui préparer des patates au four. Faire à manger est l'un des rares rituels qui m'aident à me concentrer, à ne pas penser que tout va de travers. Mais la cuisine était sens dessus dessous. Va savoir par quel sortilège les meubles n’étaient plus à la place que je leur connaissais. Ça m'a perturbé davantage. Et alors dans mon sillage, peu à peu tout a commencé à foirer. Tout s'est mis à se secouer nerveusement, on aurait dit un tremblement de terre. Mes oreilles se sont bouchées, comme assourdies par toute une foule qui hurlait dans ma tête.
C'était une vraie tohu-bohu, j'ai pensé que ça venait du salon. La patate en a profité pour s'échapper de ma main, et en tombant elle a rebondi exprès pour se cacher sous le meuble. Ma main a tremblé et le couteau a failli m'agresser physiquement. Et au même moment, le four a lancé ce bruit suspect que je lui connaissais il y a longtemps, et qui me faisait paniquer. Je me suis baissé pour ramasser la patate peureuse, et le sol lui-même s'est mis de la partie en s'évadant vicieusement sous mes pas. Heureusement que je connaissais bien ce piège préféré du sol : je me suis tout de suite agrippé à la chaise haute et je me suis relevé doucement, très doucement.
Depuis le temps que je m'étais mis à l'attendre, je me suis rodé à ces choses désagréables. Je savais ce qu'il fallait faire quand tout me fuit d'un coup, comme ça : aller m'allonger dans ma chambre. Et c'est ce que j'ai fait, du moins ce que j'ai essayé de faire, car c'est rempli de pièges fuyants sur une longue distance de plus de dix pas. Mais quels pas de croix.
Au passage j'ai voulu boire un verre d'eau, mais le verre a esquivé et s'est laissé volontairement tomber dans l'évier, manière de me dire qu'il ne voulait pas être mêlé à cette rencontre, comme si cette rencontre était jonchée de je ne sais quelle menace mortelle.
Mais à peine sur mon lit que déjà ça braillait de partout. Ça criait n'importe quoi, on aurait dit tout un tas de gens dans mon salon qui s'affolaient à l'arri­vée des méchants du western que j'avais vu la veille, où les gentils devaient faire face au massacre annoncé impitoyablement dans le scénario, avec notre propre accord de spectateurs qui payons pour assister aux premières loges à cette soif inextinguible de l'humain pour le sang, et de préférence pour le sang de l'humain.

salon avec toile © Peinture de Sylvain Felez salon avec toile © Peinture de Sylvain Felez

Mon lit, c'est souvent un bon refuge. C'est rare qu'il se dérobe lui aussi. Or là, au début il n'était pas tranquillisé, c'est le moins qu'on puisse dire. J'ai fini par relire le message mot à mot et très lentement et je me suis écrié : - ah mais c'est la semaine prochaine, pas ce soir, ouf ! Et alors le lit s'est calmé, et moi aussi. Et peu à peu les autres s'en allaient de ma tête, les uns après les autres, car tous ont compris que j'étais excédé par leur stupidité. Je ne cessais de râler : - mais c'est n'importe quoi, on déclare l'état de guerre pour un rien.
Au final, plus de peur que de mal, heureusement. Quand une demi-heure plus tard j'ai retrouvé mon unité, ma sérénité, et que j'ai réalisé que ce se­raient des retrouvailles aimantes et bienveillantes, tout le monde a sonné le cessez-le-feu.
Les cris inquiétants dans mon salon sont devenus maintenant des youyous de grande fête. C'était très agréable, on aurait dit que j'étais dans une fête rurale de ma vallée natale, de ces fêtes de peu d'éclats mais de trop de joie, de trop de joie enfantine.
Mon cœur battait la chamade quand soudain ma tête l'a rappelé à l'ordre : - il ne faut pas s'emballer trop vite, rappelle-toi combien de fois elle devait venir et qu'elle n'était pas venue. Et qu'elle n'était jamais venue. Mon cœur s'est alors attristé, mais ma tête l'a rassuré : - tu sais, cet amour-là, c'est mieux de loin, pour elle comme pour toi, sinon ce serait l'enfer ! Et mon cœur de protester : - et sans elle, ce n'est pas l'enfer ?
Ma tête n'a plus voulu répondre. Et j'ai pleuré. Et ça m'a soulagé. Et je me suis assoupi pendant que mes larmes continuaient de couler, sans moi. Et sans elle.
Plus tard, je me suis réveillé et mes larmes coulaient toujours. Mais mon cœur se sentait un peu moins lourd et ma tête un peu plus légère. Je me suis levé avec prudence. Et ça m'a rassuré de voir les murs se tenir sagement à leurs places de murs. Et la porte, qui m'avait cogné à l'entrée, était maintenant généreusement grand-ouverte.
Tout dans la cuisine a repris sa vraie place. Et le verre avait l'air plutôt joyeux, car dans sa chute suicidaire, le bol du petit-déjeuner l'avait recueilli en sen sein, et tous deux avaient l'air d'une belle tendresse.
J'ai pris la patate et j'ai voulu la mettre à la poubelle. Mais j'ai eu peur d'un mauvais présage et mon coeur a confirmé ma crainte: - Après tout, tant qu'elle n'est pas venue elle pourrait toujours venir, on ne sait jamais! ma tête a voulu le contredire mais mon cœur n'a pas voulu l'entendre. Alors j'ai lavé la patate et j'ai dit d'une voix qui feignait l'optimisme : Je te garde pour elle!
Et la patate s'en est réjouie.
Et mon cœur aussi. Et moi aussi.

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 20 janvier 2021 

PS : le tableau dans mon salon est de l'artiste Sylvain Felez

 

 

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