Pourquoi aimer nous est-il d’une telle énigme

mais alors pourquoi sommes-nous toujours assaillis par aimer, par le besoin d’aimer ; est-ce parce que la vie, la vraie vie, sait que rien ne nous vaut à nous complaire dans le bien-être, à vivre la vie paisible des gens heureux, sans jamais que rien ne nous manque ; telles des bêtes repues en sécurité dans leur étable

les Pyrénées, juin 2021 © Mustapha Kharmoudi les Pyrénées, juin 2021 © Mustapha Kharmoudi
Pourquoi aimer nous est-il d’une telle énigme


pourquoi sommes-nous toujours à la recherche d’aimer, au risque de chambouler toute notre vie
et pourquoi, chemin faisant, le perdons-nous en route, à nous perdre nous-mêmes à nous-mêmes
pourquoi aimer vient-il toujours jusqu’à nous, sans prévenir, au détour d’un regard, d’un sourire, une mèche, un rien
et pourquoi le plus souvent le mettons-nous aussitôt en déroute

est-ce parce que notre petite vie sait que aimer est un danger, une menace fatale qui risque de ruiner son petit bien-être, sa belle petite vie à envier
et qu’il lui faut sans cesse le repousser avec force, comme on bouterait hors de chez soi un ennemi qui menace de tout dévaster

mais alors pourquoi sommes-nous toujours assaillis par aimer, par le besoin d’aimer
est-ce parce que la vie, la vraie vie, sait que rien ne nous vaut à nous complaire dans le bien-être, à vivre la vie paisible des gens heureux, sans jamais que rien ne nous manque
telles des bêtes repues en sécurité dans leur étable

ou peut-être que la vie sait que notre vie, notre petite vie heureuse, n’est pas à proprement parler une vie, une vraie vie
et qu’alors la vie, la vraie vie, prendrait peur de mourir à n’être plus que notre vie, notre heureuse vie sans risque, sans danger, une non-vie
et que la vie n’aurait rien d’autre que aimer pour la sauver, nous sauver

serait-ce pour cette même raison que aimer nous paraît telle une main salutaire qui se tend à nous, pour éviter la ruine définitive du peu de vraie vie qui reste encore en nous, en notre petite vie
une main déguisée en leurre, comme de besoin, de nécessité, de sécurité, car il faut bien tromper notre petite vie qui a peur de tout ce qui s’apparente à aimer, si peur qu’elle n’est presque plus de vie, à peine l’ombre d’une vie

aimer serait-ce ainsi ce piège que la vraie vie tend à notre petite vie pour détruire en elle notre bien-être douillet
ce petit bien-être qui, tel un poison mortel, transforme insidieusement notre vie, notre petite vie, en une presque-mort
un appât que le peu du reste de vraie vie, vivant encore en nous, en notre petite vie, devrait suivre à l’aveugle, pour fuir notre petite vie heureuse et presque morte, et renaître à la vie, à la vraie vie

et qu’alors notre vie, redevenue vraie vie, saurait en somme que aimer c’est la vie, la vraie vie 
c’est-à-dire la vie toujours en danger, comme il sied à une vie d’être de vie

MK, les Pyrénées, le 16 juillet 2021

  

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