Les chroniques de Besançon : Une belle tornade

Les femmes belles ont une beauté qui les sauvent du ridicule...

Les chroniques de Besançon 

Une belle tornade !

Elle arrive avec un sourire conquérant. Elle est de celles qui vivent avec la certitude de pouvoir tout conquérir. Elle ne sait pas que c’est cette même désinvolture qui la fait passer, à chaque fois, à côté de l’essentiel : l’amour, le véritable amour. Mais sait-elle qu’il y a amour et amour? Je veux dire le sait-elle concrètement, elle dont le métier est justement de discourir sur le sens abstrait des choses devant des amphithéâtres d’étudiants en philosophie ?
Elle pose son sac sur la table, tout en refoulant dans un coin les trois petits carnets salement écorchés qu’on dirait disposés au hasard, mais qui sont chacun à sa place précise.
Je proteste lâchement, il me faut bien protester car ce n’est pas la première fois qu’elle s’invite pendant mes horaires de travail. Elle me dit qu’elle ne voulait pas me déranger, mais que c’est à propos d’un livre important qu’elle vient juste de lire, un livre crucial même, à ses dires précipités. Elle me le jette sur la table, et commande négligemment un café… avant de se raviser… euh… plutôt un thé.
Je me sens floué, piétiné, obligé d’accepter une discussion à laquelle je ne suis pas préparé. Et surtout qu’il me faudrait des efforts insurmontables pour, faute de me délester, du moins faire patienter ces personnages impatients qui peuplent ma tête.
Je n’y arrive pas, je râle d’une voix vaincue :
– S’il te plaît, reviens tout à l’heure… d’ici une petite heure…
– Attends, attends… je te lis un passage…
Elle ouvre le livre et se met à le feuilleter avec nervosité, à la recherche d’une citation qu’elle dit avoir souligné en rouge pour moi. Et de toute urgence pour notre controverse, dira-t-elle, définitive. J’ai envie de l’envoyer au diable. Je me tâte : cela fait un moment que j’hésite à consommer définitivement une telle rupture, convaincu qu’elle ne saurait jamais respecter mon autonomie. Mais à chaque rencontre, je me réjouis de la revoir, à cause de sa vivacité intellectuelle.
J’essaie tout de même de faire de la résistance :
– Je t’assure, c’est très urgent ce que j’ai à faire !
– Ah bon ?
Alors elle pose son porte-monnaie, qu’une mystérieuse manie l’oblige à garder à la main en toutes circonstances, remet ses écouteurs, rallume son téléphone portable et se met à agresser les touches d’un index énergique. Sa mine est réjouie. Puis soudain son visage enfle en rougissant, ça lui fait une bouille de petite fille qui s’apprête à faire une bêtise volontaire. Ou celle d’une femme de bonne famille qui se hasarde à montrer à son amant quelque photo osée.
Et alors elle se lève avec majesté, éclate de rire et enlève ses écouteurs. Si bien que toute la bonne société bisontine de la luxueuse brasserie du Commerce peut entendre ce fou de Helno crier sa «  mer à boire » (Les Négresses Vertes ).
Elle augmente le son à son maximum, et se met à danser.
Heureuse de son coup.
Heureuse de son corps.
Tout le monde est sous le choc.
Sauf moi. Je jubile malgré sa provocation scandaleuse. Je ris de tous mes rires enfantins, tout en menaçant de la filmer. Elle revient vers moi, penche sa tête jusqu’à mon oreille et ses seins contre mon épaule, et elle me lance en chuchotant :
– Chiche que je me fous à poil ?
Elle danse. Elle danse tout en me surveillant, sans prêter la moindre attention aux regards offusqués autour d’elle.
Les femmes belles ont une beauté qui les sauvent du ridicule.
Elle se sait belle.
Et elle est encore plus belle quand elle danse.
Mais pour autant, elle abuse de ces caprices insupportables qui font fuir les hommes. Qui les font d’abord venir vers elle, avant de s’en éloigner en sauve-qui-peut.
Comme s’il y avait quelque chose de trop dangereux en elle. Ou sur elle. Quelque chose qui ne cesse de déborder d’elle, de sa personnalité, de son corps, de son cœur… qui déstabilise les hommes…
Et elle le sait. Elle sait que ce sont justement ces débordements qui lui ont fait gâcher une bonne partie de sa vie.
Mais elle ne peut faire autrement. Si bien qu’elle est devenue, l’avancée de l’âge aidant, une professionnelle dans l’art de tout gâcher autour d’elle.
Elle le paie au plus cher.
Mais elle ne peut que recommencer.
Et recommencer encore…

Mustapha Kharmoudi, Besançon, 2018

danseuse © Mustapha Kharmoudi danseuse © Mustapha Kharmoudi

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