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Billet de blog 25 janv. 2023

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Ma grand-mère m’avait appris à mourir

Et de temps en temps, elle sortait un grand drap blanc immaculé : son propre linceul ! Et alors je devais l’aider à le dérouler sans lui faire toucher le sol, non seulement pour ne pas le salir de poussière, mais surtout pour ne pas le souiller des défections de poules, poussins, chats, chiens et ânes, qui cohabitaient avec nous. Autant dire qu’en ce temps-là, la mort vivait parmi nous...

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Ma grand-mère m’avait appris à mourir

Je n’étais pas plus haut que trois pommes quand cette histoire-là nous était tombée dessus, à en perturber grandement le cours immuable de notre petite vie de peu et de rien. Disons six ans, guère plus. C’était par un si bel été, comme souvent à l’époque, mais je me souviendrai toute ma vie de celui-là plus qu’aucun autre, car c'était cette année-là que ma grand-mère maternelle était venue habiter chez nous. Et d’emblée elle avait annoncé la couleur, l’unique raison de sa venue : mourir. Et elle avait précisé qu’elle comptait mourir au plus vite, pour ne pas être une charge de plus sur le dos de sa fille déjà par trop chargée. Mais rien dans son état ne nous alarmait. Au contraire, à part son vieil âge qui lui faisait perdre un peu de son autonomie, elle respirait la bonne vie, et affichait une mine toujours radieuse, qui donnait d’elle une promesse de longue vie.
Et pourtant elle allait mourir quelques semaines plus tard. Comme elle l’avait annoncé. Et comme on s’y attendait.
Il m’en restera cette intuition qu’il y a en chaque vivant une sorte d’alarme qui doit lui rappeler le terme de sa vie. Et qu'à l'approche du moment crucial, on devrait commencer à l’entendre comme on entend son cœur battre... à la condition toutefois de ne pas avoir peur de sa propre mort
Et donc voilà : ma grand-mère allait m’impliquer à plein temps dans les préparatifs de sa mort.
Je vous raconte :
Dans mon enfance, on vivait dans un hameau d’une contrée isolée et démunie de tout. On n’avait ni électricité, ni eau courante, ni rue goudronnée. Ni même rue, devrais-je dire. Partout c’était champs de blé, prés, et terrains vagues, avec à peine des sentiers qui serpentaient de maison en maison, et à l’abri de tout regard étranger.
En tout cas, il n’y avait jamais ni médecin, ni pharmacie, ni médicaments, ni rien de ce genre. On se soignait avec des plantes comme le faisaient nos ancêtres depuis toujours. Et les femmes qui, elles, avaient les pires conditions de vie, en plus des plantes, se soignaient avec du charlatanisme : qui pour avoir un garçon, qui pour que le mari ne prenne pas une seconde épouse plus jeune. Et toutes pour protéger les leurs du mauvais œil, d'autant que la misère était déjà à elle seule, le pire du mauvais oeil. .

Tout cela pour vous dire que, dès l’enfance, on voyait les gens mourir : les vieux et les bébés d’abord, mais aussi celles et ceux à la santé fragile pour avoir été mal nourris, ou simplement celles et ceux qui se faisaient piquer par des serpents venimeux ou des scorpions qui pullulaient jusque dans nos propres huttes. Ou victimes de toutes sortes d’accidents.
De plus, les enfants devaient au plus tôt assister à la mise à mort des bêtes : oiseaux, poulets, agneaux, moutons, veau, chameau, etc. Il nous fallait voir le sang couler sur le sol, comme pour garder en mémoire le prix que dame nature payait pour notre propre survie.
Autant dire qu’en ce temps-là, la mort vivait naturellement parmi nous...
Et puis voilà : j’étais donc en bas âge quand cette grand-mère maternelle avait débarqué chez nous. Je la voyais pour la première fois : elle vivait à Casablanca chez un parent qui avait dû fuir le trop de misère qui nous affligeait.
C’était la seule de mes grands-parents que j’avais eu à connaître, les autres étaient morts avant ma naissance, mais je savais dans le détail comment les uns et les autres avaient vécu, et aussi comment ils était morts. Et où étaient leurs tombes, qu'on devait tout le temps saluer avec le plus grand respect en traversant le cimetière ancestral pour aller à l’unique fontaine d’eau...
Et donc ma grand-mère était revenue dans sa terre natale pour mourir et se faire enterrer à côté de son père et de sa mère. Elle parlait souvent de sa mort à venir, et de ce qu’il fallait faire dans le détail. En ce temps-là, nous les enfants, on assistait à tous les échanges d’adultes, surtout dès qu’il s’agissait de la mort. Comme pour nous prévenir que, d’un moment à l’autre, un de nos parents pouvait mourir, et que donc il nous fallait savoir au plus vite nous débrouiller sans lui.
Je me souviens que parfois je lui rapportais un verre d’eau de la jarre, et je m’allongeais à côté d’elle, à même le sol, sur des haillons épais, et que ma mère épaississait sans cesse en recousant dessus le moindre bout de nos habits quand nos habits rendaient définitivement l’âme.
Et alors elle me racontait la ville, Casa, la merveille des merveilles, où il faisait jour même la nuit. On n’a pas idée combien ça me heurtait de voir qu’elle quittait le paradis pour venir mourir dans ce trou qui avait comme un avant-goût de l’enfer. C'est bien plus tard, en lisant des romans et en regardant des films, que je comprendrais qu'on peut être rassasié de n'importe quel état de bien-être. A en mourir d’ennui. Pire, je le constaterai dans ma propre vie de petit bourgeois de province, et donc à mes dépens....
En ce temps-là, on n’avait ni radio, ni télé, ni rien. Pas même un journal, pas même une photo. Et encore moins un livre, à part le Coran.
Ma mère aimait beaucoup sa mère, mais ma mère avait déjà maille à faire avec la nombreuse marmaille, les travaux dans les champs, le petit bois à glaner dans les grands espaces, l’eau à chercher à deux kilomètres, et c’est mieux que j’arrête cette liste que notre vie de peu savait allonger à souhait, comme si quelque dieu vengeur tenait à nous punir d'avoir commis je ne sais quel crime abominable. Et comme j’étais (déjà) marginal parmi les miens, et donc marginalisé par tous, même par les enfants de mon âge, j’avais du temps à passer avec ma grand-mère. Je lui rendais toutes sortes de services, y compris vider le pot de chambre et l’emmener faire ses besoins derrière les cactus qui entouraient notre maison.
Et c’est là le clou de cette histoire : tous les jours, j’aidais ma grand-mère à sortir dans la cour pour prendre un peu l’air.
Et de temps en temps, elle sortait un grand drap blanc immaculé : son propre linceul !
Et alors je devais l’aider à le dérouler sans lui faire toucher le sol, non seulement pour ne pas le salir de poussière, mais surtout pour ne pas le souiller des défections de poules, poussins, chats, chiens, agneaux et ânes qui cohabitaient avec nous.
Et la scène m’est restée d’une incroyable féerie : chacun prenait un bout, reculait avec une infinie précaution en le déroulant la peur dans le ventre, comme si c’était la chose la plus précieuse sur terre. Pas à pas, je reculais, jusqu’à parcourir les trois ou quatre mètres du drap, sinon plus. Et alors on le secouait de haut en bas avec prudence, puis on le déroulait en largeur, du moins autant que mes petits bras le pouvaient. Parfois un frère ou une sœur venait m’aider.
Parfois on se retrouvait à quatre, et alors quelle merveille. Et quelle énigme : un si grand linge pour un si petit corps de femme !
Et pendant ce temps-là, ma grand-mère parlait, parlait, parlait. Elle racontait toute sa vie. Toute. Y compris et surtout la belle mort qu’elle aimerait qu’elle lui vienne pendant qu’elle était en pleine conscience.
Et alors elle nous faisait répéter cette chose étrange : lui faire chaque soir le dernier câlin de sa vie.
Et je me souviens lui avoir fait le dernier des derniers câlins, en accompagnant ma mère qui allait la changer.
Je me souviens que je lui avais fait un trop long câlin, et que ma mère avait dû râler qu’on lui faisait perdre trop de temps sur les interminables tâches domestiques qui lui restaient à faire, tant on était trop nombreux.
Je me souviens qu’après m’être détaché d’elle, ma grand-mère avait grondé ma mère comme on gronde une petite fille, en lui reprochant sévèrement de l’avoir empêché de me faire un dernier câlin
Je me souviens que ma mère en avait pleuré, et qu'elle m’avait demandé de revenir. Et qu'elle était partie en me laissant longuement dans les bras de ma grand-mère.
Je me souviens que je ressentais au plus profond de moi que ce serait la dernière fois.
Et c’était la dernière fois. Ma mère répétera longtemps que sa mère était partie avec mon visage innocent comme ultime souvenir de sa vie sur terre. Manière de dire que les portes du paradis d’Allah lui seraient ainsi ouvertes.
Salut à toi, grand-mère courageuse!
PS : Tout le long de ma longue vie, à chaque fois que j’avais peur de ma propre mort, je replongeais instantanément dans ce souvenir-là. Et lentement je me concentrais sur le visage ravissant de ma grand-mère, qui savait pourtant qu’elle allait bientôt mourir. Et peu à peu je finissais par reprendre le contrôle de mon état, notamment en me répétant qu’on vit mieux si on n’a pas peur de mourir, et surtout qu’on meurt mieux si on n’a pas peur de mourir.
Mustapha Kharmoudi
Photo de femme rurale marocaine, inconnue, mais qui étrangement me rappelle ma mère

Illustration 1
femme rurale Maroc

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