Conte des voleurs de cœurs

Elle, c'est par passion qu'elle est voleuse de cœurs. Non par nécessité. Il lui arrive fréquemment, dit-on, qu'au moment de voler un cœur, elle se met à le martyriser par jeu, rien que par jeu, vu qu'elle en a toujours en réserve. Elle est comme un chat qui, faute d'avoir faim, chasse tout de même la souris pour jouer avec elle, pour s'amuser à ses dépens, à ses dépens à elle bien sûr.

Les chroniques de Besançon

Conte des voleurs de cœurs

Depuis quelques mois, la ville de Besançon assiste à un spectacle affligeant, plus étrange que cette vie de choléra qui rend la vie plus dingue que le pire des romans catastrophe. Un homme et une femme, très célèbres à Besançon, se sont fait voler stupidement leurs cœurs, alors qu'ils sont l'un comme l'autre justement les plus grands voleurs de cœurs. On jurerait que c'est là l’œuvre de deux génies en la matière, tant l'un et l'autre sont connus pour leurs hauts faits de prédation de cœurs. Sans nul autre pareil.
Qui sont donc ces nouveaux prédateurs, certainement plus aguerris que l'un et l'autre des nôtres, plus expérimentés qu'eux pour les avoir ridiculisé dans leur propre ville, et sur leur propre terrain de prédilection ? D'où tiennent-ils leur haut savoir-faire en la matière pour avoir soudain jeté les nôtres de champions dans des tourments étranges qui se seraient apparentés, en d'autres époques reculées, à des envoûtements sataniques.
Nul ne sait, car aucun de nos deux héros déchus n'a voulu, de honte, lever le voile sur la vérité de cette sombre histoire. Encore moins sur les deux auteurs de leurs désastres. Comme par peur de voir la ville entière se gausser de leur contre-performance...
En tout cas, depuis que c'est arrivé, l'un comme l'autre ne cesse de s'empoisonner la vie, et partant d'empoisonner celles des leurs. Et si ça continue ainsi, comme ça semble prévu que ça continue ainsi, il y a un risque sévère de voir dégrader gravement le petit bien-être des petites gens de notre petite ville heureuse et jolie jolie. Ce qui n'est pas rien, vu qu'un rien suffirait à assombrir le bonheur de nous autres gens heureux.
Je vous raconte

Depuis de longues années, nos deux champions en vol de cœurs sont connus comme des loups blancs, en cela que comme les loups ce sont de féroces prédateurs et jamais proies. Mais les voilà floués pour la première fois de leur vie. On leur a volé leur cœur, et ils sont là, l'un et l'autre, à ne savoir que dire, que faire.
Lui, au moins, sait s'accommoder peu ou prou de cet état lamentable dans lequel il se retrouve jeté de temps à autre. Mais trop rarement pour pouvoir s'y habituer. Tout au plus, il a appris à en profiter quelque peu, pour autant qu'on puisse parler de profit quand on s'est fait dépouiller de l'essentiel de soi : son propre cœur.
Elle par contre, elle ne décolère pas. Et ça la rend insupportable aux siens. D'autant qu'à l'accoutumée c'est toujours à elle qu'il revient de supporter les malheurs d'amour et de désamour des siens. C'est toujours elle qui doit porter leur croix quand ils n'en peuvent plus de porter leur croix. Et le pire, c'est qu'elle ne voit pas d'horizon de sortie à son malheur. Elle manque cruellement d'expérience en la matière. Elle n'est que chasseuse, jamais proie.

Par la suite, quelques langues se sont déliées. Mais c'est à prendre avec des pincettes, vu que les rumeurs toujours ça pue et que ça ne devrait se conjuguer qu'au conditionnel. On raconte que l'un tout comme l'autre s'est fait piéger dans un lieu peu fréquentable par quiconque tient à conserver son cœur. Un bar repère de voleurs de cœurs, qui porte le mystérieux nom Marulaz. Renseignement pris auprès du Sire Google, Marulaz fut un général d'armée. Et donc, soit dit en passant, pour avoir choisi un tel nom de guerre comme pseudo, il est à craindre que ce lieu secret ne soit un haut lieu infesté de comploteurs en matière de vol de cœurs. Et aux dires de certains connaisseurs avisés, c'est une bonne chose que notre bon gouvernement ait cru bon de le fermer, sinon on aurait eu à craindre le pire pour de nous autres qui sommes moins expérimentés.
On raconte que chacun d'eux était sorti à la chasse, croyant pouvoir faire comme d'habitude. Or de nombreux témoins attestent sur l'honneur que cette fois-ci ça ne s'était pas passé comme ça, pour lui comme pour elle. Tour à tour, chacun d'eux aurait dû croiser son voleur ou sa voleuse de la même façon. A peine dans ce lieu devenu à haut risque, leur regard aurait croisé celui de son prédateur ou sa prédatrice, sans bien sûr se rendre compte qu'il s'agit de dangereux prédateurs, Et donc là, ils n'ont pas su reconnaître, non pas en ce qu'ils sont l'un et l'autre dans la vie réelle, mais en ce qu'ils sont, là, à l'instant où ils ne sont plus ce qu'ils sont dans la vie réelle. Et moi à vrai dire, je ne saurais vous en dire plus, je ne fais que rapporter - tels quels - quelques propos de nos douces et bonnes rumeurs, comme il sait si bien en pousser dans notre douce petite vie de douce petite ville de douce petite province reculée.
On n'est jamais assez attentif à ce qui se passe en nous, mais nos états d'âme savent se reconnaître entre eux à notre insu, car nos états d'âme viennent sans doute tous d'une même contrée d'âmes, et se reconnaissent tels qu'ils sont à eux-mêmes, et tels qu'ils se voient les uns aux autres. Et souvent nos états d'âme se gardent de nous le faire savoir, de peur de nous paniquer et de faire fuir les éventuelles proies.

Tout ça pour dire que le choc a donc été un vrai choc. Une déflagration des plus brutales. A la vie à la mort. C'est qu'ils étaient, semble-t-il l'un comme l'autre, dans un état d'âme en besoin urgent de cœur. En besoin vital d'un cœur nouveau parce qu'ils n'en avaient plus du tout en réserve. Et ils croyaient pouvoir le faire en toute simplicité, vu que nous les avons habitués à cueillir nos cœurs quand bon leur semble et à moindre frais, pour les saigner à blanc avant de les jeter dans la décharge à cœurs décharnés.
Et donc on imagine bien leur grande surprise de se faire dépouiller par de fieffés voleurs de voleurs, le summum de l'art de voler un cœur. Ils ont dû se sentir de piètres amateurs.
Je vous raconte:

Bar le Marulaz, Besançon © Mustapha Kharmoudi Bar le Marulaz, Besançon © Mustapha Kharmoudi

Elle d'abord, telle une lionne en chasse, entêtée et sûre d'elle, de sa force. Elle qui sait affronter les pires proies. Elle qui ne sait que foncer. Lui par contre, moins puissant qu'elle, tel un renard futé, peu sûr de lui, tout autant en chasse mais feignant ne pas l'être, qui joue à faire semblant de n'avoir rien vu de cela dont il a pourtant un besoin vital, à esquiver le temps que la proie relâche son attention.
Quoi qu'il en soit, lionne ou renard, nous savons que cet exercice vital, qui consiste à dérober les cœurs des autres, est jonché de pièges, de risques voire de danger mortel. C'est que nos deux prédateur-prédatrice, de trop de manque, n'ont pas su prendre le minimum de précaution en matière de chasse de cœurs, tant ça se lisait sur le visage de leur interlocuteur-interlocutrice-piège que leurs âmes sont des âmes égarées, aveuglées par le manque. Chacun a cru que c'était facile de s'emparer du cœur de l'autre au plus vite.
Eh oui, voler un cœur, c'est certes tout un art de haut vol, mais c'est surtout une entreprise périlleuse. On ne peut s'approcher du cœur-proie qu'en baissant la garde, en relâchant sa vigilance. En mettant son propre cœur en état de grande vulnérabilité, au risque d'être volé en premier. Quand on se retrouve face un cœur sans garde, presque en offrande, on ne sait pas s'il est endormi ou si c'est seulement une feinte pour nous piéger. Et au dernier moment, quand on croit pouvoir le cueillir en toute impunité, on est parfois pris de vitesse. Et l'on se retrouve sans son cœur. Et alors quelle faillite, quel désarroi, quelle catastrophe !

Lui, l'homme, notre champion en vol de cœurs, il est voleur de cœur par nécessité. Son métier l'oblige à en voler quand il n'en a plus en réserve. Il ne le fait pas pour le plaisir, non, il est comme toute autre bête, il ne le fait que de besoin, de nécessité. Et quand il est en manque, on le voit qui erre dans Besançon, sans savoir qu'il erre dans Besançon, ni où il va dans Besançon, ni même si là où il erre ce sont bien les quais de sa ville, Besançon. C'est un état de transe qui le fait s'abandonner totalement à son instinct, à l'instinct animal que nous ne savons pas contrôler.
A première vue, cet homme-là vous semblerait normal, un homme comme un autre, d'apparence, d'apparence seulement. Car en vérité il ne vit pas, je veux dire qu'il ne vit pas d'une vie comme les nôtres. Nous autres nos vies sont faites d'une succession, certes aléatoire et chaotique, de petites vies dont l'essentiel est composé de tous petits faits, presque heureux ou à peine tristes, avec tantôt un zeste d'agréable tantôt un petit nuage de blessant. Petits faits anodins donc, mais ce sont eux qui font notre vie, toute notre vie. Tout de même contrairement à lui, nos vies à nous ce sont bien des vies réelles, et chaque petit bonheur est un bonheur réel, effectif.
Lui par contre il est imperméable à cette vie-là, ou plutôt il est aveugle à la réalité. Il ne vit que de rêves, il ne voit la vie qu'à travers son illusoire bien qu'étonnante imagination. Et même si ses rêves paraissent gigantesques, ce ne sont en fin de compte jamais que des rêves sans réalité.
Et de toutes ces vaines illusions, il en a fait un métier. Son métier consiste à nous raconter ce qu'il voit de son regard de rêveur. Et ce qui est plus étrange encore, c'est que nous autres, nous nous sommes accoutumés à ses histoires farfelues : à chaque fois ça nous fait rechuter dans notre enfance, éclaircie féerique qui éclaire d'une lumière belle et étrange nos vies simples et ordinaires. Une sorte de voyage imaginaire et ô combien nécessaire avant qu'on ne revienne le lendemain à nos vies simples et ordinaires.
Et il paraît que ces petites histoires de rien du tout lui prennent beaucoup de sa vie. De sa vie de vie comme de sa vie de rêve. Pire, que ça lui prend beaucoup de son cœur si frêle, son cœur de plus en plus fragilisé par tous ces rêves que nous autres ne savons guère en avoir. Ses rêves qui enguirlandent jour après jour nos vies de vie ordinaire.
C'est ça son métier donc. Et son métier, ça le détraque de temps en temps. Et ce qui se détraque en premier c'est le cœur, son pauvre cœur. Et alors c'est comme si un autre homme s'emparait de son être. Il en devient telle un loup affamé par grand hiver nordique, il doit absolument chasser pour survivre. Il ne se rend pas compte quand c'est en train de le prendre, et pourtant diable combien on lui a répété qu'il faut éviter de trop s'isoler pour qu'on puisse l'alerter quand ça commence à venir. Et bien sûr, quand il est pris à l'improviste c'est déjà trop tard, il n'est plus en mesure de savoir quoi que ce soit d'autre, pas même qu'il est en grave manque de cœur. C'est son cœur qui fait le travail tout seul, à son insu. Avec le temps, il aurait dû apprendre à voir venir ce qui se passe en lui quand en lui tout change. Mais il n'y est jamais arrivé : ça le saisit d'un coup, comme d'un brusque évanouissement.
Et alors quand il arrive à en voler un de cœur, oh là là quel monde. Il est comme en apesanteur, il devient un autre homme et notre monde devient un autre monde enchanté d'amour et d'étoiles brillantes à en remplir tous nos cieux. Tous nos cieux de désir, de son désir. Il voit et il sent des choses qui échappe à l'ordinaire, à l'homme ordinaire. L'homme ordinaire qu'il est lui-même tant qu'il n'est pas encore tombé sous l'emprise de l'autre en lui. D'ailleurs quand il se reprend, quand il revient à lui, il reste là, autant endolori que léger, autant réjoui qu'inquiet.
Et quand il nous en parle, que de visions féeriques ! Nous mêmes on s'y laisse prendre : tout ce qu'il dit de nous et de notre petit monde n'est plus qu'un monde de rêve où nous sommes des héros, heureux ou malheureux, mais des héros quand-même, et ça, crois-moi, ça ne se refuse pas : on prend, on prend. Le moindre mot qui parle de notre vie pourtant si ordinaire, prend soudain des allures de mot-prince, de mot-vagabond, mot-troubadour, aigle, sirène, papillon, coquelicot. Ô le coquelicot de l'autre monde, quel enchantement, quel enchantement.
Nous autres, bien sûr on est toujours réjouis de voir notre vie coloriée de mille couleurs. Mais à quel prix. Oui à quel prix, comme dirait l'autre qui disait, à tant le voir tourmenté, que ce n'est en rien enviable la vie de poète. Oui, à quel prix. Car c'est toujours le cœur qui doit faire face à l'onde de choc. C'est le cœur seul qui sait ce qu'il lui faut de cœur.

Elle, c'est par passion qu'elle est voleuse de cœurs. Non par nécessité. Il lui arrive fréquemment, dit-on, qu'au moment de voler un cœur, elle se met à le martyriser par jeu, rien que par jeu, vu qu'elle en a toujours en réserve. Elle est comme une fourmi qui ne peut s'empêcher de stoker tout ce qui lui tombe sous la main, sous les pattes. Et elle est comme un chat qui, faute d'avoir faim, chasse tout de même la souris pour jouer avec elle, pour s'amuser à ses dépens, ses dépens à elle bien sûr.
Les Bisontins la connaissent et connaissent ses hautes voltiges et ses nombreuses prouesses en matière de vol de cœurs. Ils en parlent toujours avec admiration. C'est qu'elle sait chasser avec classe, avec art. A tel point, raconte-t-on, que nombre de ses victimes, parmi lesquelles il y aurait aussi des femmes - du moins aux dires de certaines mauvaises langues qui font le charme de notre bonne petite ville jolie jolie-, ses victimes se presseraient d'elles-mêmes chez elle pour lui offrir leurs cœurs en sacrifice, pour un instant auprès d'elle, pour un instant seulement Monsieur. Et au vu de la foule qui affluerait constamment chez elle, ces instants éphémères seraient horriblement paradisiaques selon les témoignages de quelques rescapés toujours prêts à recommencer. Mais elle, elle n'aime pas recommencer, il lui faut toujours du sang nouveau. Et elle a toujours du sang nouveau. A en être devenue peu prudente. D'où la surprise de la catastrophe qui l'a brusquement détrônée des cimes jusqu'aux abîmes des voleurs de cœurs.
Elle, contrairement à lui, elle ne voit de notre vie que les soucis, et elle en fait siens, de nos petits soucis. Et à peine tu lui racontes un rien de mal qu'on t'a fait que déjà elle en fait des montagnes et des montagnes et des montagnes. Comme si la vie n'était que tragédie. En fait, oui, la vie n'est que tragédie, mais pas nos petites vies à nous qui sont tout de même à peine des vies. Qu'à cela ne tienne, elle, elle t'en fait une vraie mélodrame, de la moindre écorchure du cœur ou de la ta petite vie presque sans cœur. Et elle est là, à remuer ciel et terre, tel un messie qui te hurle : si vous ne rendez pas raison à cette pauvre dame ou pauvre homme sans raison, alors je vais jeter sur vous toute la foudre du ciel, le déluge, et je ne sais quelle autre peine plus profonde encore...
Cette vie-là, on ne sait pas si elle l'aime ou pas. Des fois elle en est sublimée, des fois elle en est frustrée. Quoi qu'il en soit, quand le soir tombe comme doit tomber le soir chaque soir, elle en est surprise à chaque fois. Elle se rend alors seulement qu'elle est dans un état de nervosité avancée. Et il faut vite qu'elle décompresse. Vite vite mais putain, dépêche-toi, on l'entend crier depuis chez les voisins inquiets qui ne sont pourtant pas mitoyens. Et alors les voisins savent ce qui va se passer, ils la voient sortir tout en noir, comme un voleur qui se glisse hors de chez ses victimes.
Et alors elle lance son plan d'urgence, son cri de guerre : vite vite un cœur pour ce soir ! Et aussitôt nous aussi, on s'alerte les uns les autres en activant de toute urgence notre propre plan d'urgence : attention elle arrive. Mais rien n'y fait: elle revient toujours avec un cœur nouveau. Et à vrai dire, nul ne sait ce qu'elle fait de tous ces cœurs qui sont tombés sous son charme envoûtant. Certaines mauvaises langues, qui se trouvent être la majorité des langues des petites gens de Besançon, ces langues-là, aussi minimes soient-elles mais ô combien bruyantes, répètent en chuchotant de leur plus fort chuchotement qu'elle dormirait sur de nombreux cadavres de cœurs. Et de médisance en médisance, j'en suis venu moi-même, honte sur moi, à penser qu'elle en serait plutôt fière, elle, de cela qu'on dit d'elle.

Et donc là, nos deux héros grandioses, l'un comme l'autre, depuis que l'un et l'autre se sont fait avoir par plus malins qu'eux, ils sont devenus la risée de toute al ville, ville qui s'ennuie à mourir pour n'avoir rien d'autre que ça à se raconter.
Et voici que tout l'appareil d’État s'emballe à son tour. Tous : le Préfet de région en personne et en les personnes de tous ses conseillers en nécessaire sécurité de petite ville, la Maire de la ville de Besançon, et ce n'est pas rien d'être femme-maire de Besançon, elle-même entourée de ses proches conseillers qui souvent ne la conseillent que de travers, ainsi que l'ensemble des autorités sociales sécuritaires et sanitaires, et on susurre que même la petite garnison militaire qui n'a jamais rien à défendre tant notre petite vie n'est jamais en rien menacée, bref tous autant les uns que les autres, à qui nous avons confié pour première mission de nous protéger des voleurs. Et qui nous protègent de tout, y compris de nous-mêmes.
Sauf des voleurs de cœurs.
Tous ces responsables hauts et courts donc et de guerre lasse, se sont ingéniés à inventer de toutes pièces une histoire des plus rocambolesques, que voici : les frontières de la ville étant toujours fermées aux voleurs de cœurs étrangers, il n'y aurait pas, aux dires donc de tout cela censé faire État, de nouveaux voleurs de cœurs.
Partout leurs porte-paroles sillonnent nos rues en diffusant un message silencieux, sans doute subliminal. Si bien que peu à peu, on en est tous arrivé à douter quelque peu de ce qui est arrivé au juste, car leur version, bien que grotesque, n'en est pas moins rassurante.
Jugez vous-mêmes : ils ont distillé à notre inconscient collectif que ce serait seulement nos deux champions qui se seraient volé entre eux leurs cœurs réciproques. L'un par l'autre, se prenant l'un pour un autre et l'autre pour un autre aussi, et au même moment.
A la réflexion c'est risible, mais on y a en partie cru. En partie seulement. Et pour emporter définitivement notre adhésion, il a bien fallu que nos protecteurs officiels nous confortent au mieux pour notre propre sécurité. Et ils ont vite déniché ce qu'il y a de mieux : expulser quelques migrants clandestins qui ont fui la guerre de chez eux. Et duc coup, toute la ville a trouvé autre chose à se mettre sous la dent, et ça nous a fait heureusement oublier cette piteuse histoire de voleur volé. Et il y a de quoi : quelle stupide idée de fuir la guerre sans prendre la précaution de se faire faire un passeport en bonne et due forme, et surtout un visa touristique pour visiter notre belle France. Franchement ils se croient où cela, ils pensent que la terre a été faite sans frontière ou quoi ?
Et le tour est joué : le baratin de nos gouvernants a fait mouche. Et du coup ils ont repris leur ascendant sur nous de la plus ferme des fermetés, car cette affaire, bien qu'inoubliable, je veux dire l'affaire de nos champions pas celles de ces douteux migrants qu'on a rejetés dans l'enfer qu'ils fuyaient, cette affaire a failli plonger notre ville dans la honte pour des siècles et des siècles...
Bref donc, ce qui compte c'est que la morale soit sauve. Et leur morale, elle, elle gronde partout en nous menaçant du pire si l'on ne se montre pas très obéissant et si l'on ne se calfeutrent pas plus encore, seul à seul chacun dans son quant à soi.
C'est qu'il y a, grondent-ils, péril en la demeure avec leur coro-machin, leur couvre-chef et leur confie d'oie, et ça c'est le cas de le dire...

MK le 25 décembre 2020

Photo du bar Studio Marulaz, repère clandestin de la secte des voleurs de cœurs.

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