Les chroniques de Besançon : Les mecs c'est tous des lâches !

Elle dit : - Tu vois, je vais te dire une dernière chose: les hommes ils aiment pas comme les femmes, les hommes ils savent juste aimer dans la joie la jeunesse et la fête. Mais aimer c’est très long, c’est nettoyer sans rechigner son putain de lit, son putain de tapis et sa putain de chemise quand il est trop saoul et qu’il se vomit dessus !

Les chroniques de Besançon

Elle dit : les mecs c’est tous des lâches !

Elle fait semblant de ne pas m’attendre, mais c’est moi qu’elle attend. Je fais semblant de ne pas la voir, mais je la vois quand-même. Je ne vois qu’elle. D’autant qu’elle a l'air d'être trop en peine, ce qui me pousse à marquer un temps d’arrêt pour prendre de ses nouvelles. Elle m’invite à m’asseoir et je prends place en face d’elle. Avec regrets, mais aussi avec une forte obligation morale.
D
'emblée elle évite le sujet de friction. Elle se lance dans des diatribes inouïes sur cette fin du monde qui nous pend au nez. Je lui dis que je ne veux pas parler de ça, ni en entendre parler. Elle me scrute d'un regard soupçonneux, comme si j’étais une curiosité rare et inconnue. Elle se moque : - Ah mais tout fout le camp et toi tu te sens même pas concerné ? Je rétorque sans précaution : - C’est déjà tout foutu depuis belle lurette, je vois pas à quoi ça sert de pleurnicher maintenant ! Elle me dévisage comme si j’étais un ennemi de classe des temps lointains d’un prolétariat conquérant. Je souris, je ne lui en tiens pas rigueur, mais j’enfonce le clou : - Non je veux rien savoir, mais dis-moi plutôt comment toi tu vas ?
Elle
demande qu’on aille manger ensemble pour en parler plus longuement, mais je refuse. Et si on allait marcher ensemble à la Double-écluse ? Je refuse aussi. Je lui explique que je n’ai que quelques bribes de temps à lui consacrer. Alors elle marque l’étonnement d’un bref et sec mouvement de la tête, et la voilà qui embraie sur ce qui la préoccupe. Et tout en colère, elle dérape très vite en me lançant à la figure, dans un mélange de violence et de désespoir : - De toute façon, tu es comme les autres, vous les mecs, vous êtes tous pareils, que des lâches !
J
e connais ces insultes à l’emporte-pièce. D’habitude ça n’a qu’un seul objectif : certaines femmes se consolent ainsi en pensant que leur salaud d’homme n’est pas le seul salaud sur terre. Et que, quand bien même elles auraient eu à choisir un autre, ça n'aurait pas été mieux.
Ça se voit sur elle que
la situation la dégoûte et la révulse, mais c'est surtout le manque qui la dévaste. Étrangement j'éprouve une sorte de honte que ma seule présence puisse renforcer en elle ce haut-le-cœur. Son joli minou en est tout à coup tout froissé, tout vieilli.
Cela dit je me sens vexé par
sa diatribe humiliante, et ça fait gronder en moi une colère sourde. Mais je me retiens de déjà passer à la contre-attaque. Il faut dire que, durant ma longue vie, j’ai trop longtemps entendu ces sentences pour le moins stupides. Et le plus souvent dans l’autre sens, contre les femmes : "toutes les femmes sont, etc.". A part que les hommes sont en général moins subtiles que les femmes, car ils sont sujets à cette vulgarité grossière qui les pousse à préciser, de honte bue : « toutes les femmes… sauf ma mère ». Jusqu’au peu chanceux Brel : « mais les femmes toujours ne ressemblent qu’aux femmes, et d’entre elles, etc. ».
Mon calme la désarçonne,
jusqu’à la faire foncer dans la mêlée, tel un taureau lâché dans une arène hostile. Elle réitère avec nervosité sa condamnation des hommes, de tous les hommes, et à plus haute voix, telle une décision irrévocable d’un tribunal implacable : - Ouais, ils sont tous des lâches, sans exception !
Et là, face à une telle abjection, je me sens inhibé comme à mon habitude. C'est que ça ne laisse pas une once d’ouverture à un quelconque échange. D’un côté, mon cœur rejette vivement cette rencontre scabreuse. Mais de l’autre, ma tête sait que c’est aisément surmontable, après tout ce n'est qu'une insignifiante pétition de principe, un jugement outrancier pour vainement panser ses blessures.
Je reste dans l’hésitation, prisonnier d’une situation stérile. Je fuis son regard qui me fusille, tenaillé entre le désir de ma tête d’être bienveillant, et l’envie pressante de mon cœur de lui renvoyer à la figure que ce n’est pas avec ce genre de remarques qu’elle va clarifier sa situation. Et comme à mon habitude, ce clivage radical, entre mon cœur et ma tête, n’engendre qu’un silence tétanisant. Qui dégage néanmoins une impression de mépris de l’autre…
Vexée à son tour, elle tente, telle une amazone à l'assaut d'un ennemi, de me crucifier de
s flèches de son regard farouche. Je me cramponne dans l’évitement pour ne pas laisser ma colère prendre le dessus, mais je finis par craquer : - Tu te rends compte que ce que tu dis c’est vexant quand même, non ? Elle connaît ma voix, mes voix, et au ton de cette voix-ci elle n’a aucun mal à mesurer l’ampleur des dégâts. Et partant, de la toute proche rupture.
Alors tout son être est soudain assailli de désarroi et de trouble. En particulier son visage, qu’elle s’efforce pourtant de maintenir dans une expression artificiellement digne.
Histoire de me prouver qu’elle est prête au duel. Dont je ne veux pas, plus.
En moi, toutes les cloches se mettent bruyamment à sonner l’alerte, l’instant grave. Mes digues sont sur le point de céder. Elle devine mon état, et je la vois qui vacille, elle aussi. Qui hésite. Elle ne sait plus quoi dire. Ni quoi faire. Elle sait que je suis à deux doigts de la planter là, sans aucune explication. Sans le moindre au revoir. Et elle sait, comme je sais, les inévitables dégâts d’un tel débordement. De toute ma vie, mon exit a toujours signifié le même divorce : maintenant que tu m’as fait partir, n’escompte plus jamais mon retour. Oui, c'est un trait de caractère qui a toujours pesé sur moi sans que j
e n'y puisse rien du tout: quand on me perd un peu, on me perd beaucoup... beaucoup.... et souvent pour toujours...
Elle sait tout ça, elle se mord la lèvre inférieure d’un vif tic nerveux. Sans plus rien dire. Son corps las et son visage défait se cambrent dans une position d’écoute, de quasi-obéissance, dans l'attente de la suite. Mais je ne veux plus rien dire, je suis noyé dans ce très pesant temps mort. D'habitude je l'étouffe avec de la musique, or là, pris de court, le vacarme du silence s’abat bruyamment sur mes oreilles : le sang tape avec un tel fracas contre mes tympans, on aurait dit des policiers en rage qui essaient de forcer une porte.
Le troublant face à face se prolonge
telle une suspension du temps, c’est éprouvant pour elle comme pour moi. Mais somme toute je tiens le coup bien mieux qu'elle, qui n’y arrive pas. Finalement elle rompt la trêve d’un subterfuge de femmes. Elle dit : - Attends, attends ! Le ton est à la dramatisation, du genre tu n'en reviendras pas de ce que je vais te montrer. Et la voilà qui se lance dans une séance d’épouillage de son sac. Les femmes ne se gênent jamais d’abuser de cette échappatoire : le sac. J’ai toujours été fasciné par cet objet interdit aux hommes. Pas touche. Un sac de femme est à mes yeux une boîte magique.
Et là, encore une fois, je me laisse piéger par sa grossière combine, sans rechigner.
Comme si j’attendais qu’elle en sorte quelque chose de miraculeux, de décisif dans notre relation à elle et moi. C’est un vieux reste de l’enfant en moi que ma mère faisait patienter, l'estomac vide, en lui promettant, mais pour plus tard, quelque chose qui se trouvait dans sa vieille malle toujours fermée à clé. Une figue sèche ? C’est si bon une figue sèche quand tu n’as rien mangé depuis des heures. Mais bon, là, je n’ai besoin de rien qui puisse se trouver dans son fichu sac trop fatigué d’être encore un sac. A moins d’un livre, mais l’heure n’est pas non plus à l’échange littéraire.
Je continue de l’observer de toute mon impatience. Mes yeux sont rivés sur les manœuvres chaotiques de sa main gauche dans ce sac informe en tissu artisanal aux fleurs fanées par le poids des ans. Et des peines. Ça m’intrigue autant que ça me stresse. Mon regard sautille au rythme de ses gestes brusques qu’elle prolonge d’un râle en engueulade : - Ah putain quand ça veut pas ça veut pas ! Et toujours à me jeter des regards et des sourires qui n’en sont pas, juste le minimum syndical pour me maintenir cloué sur place.
Je reste là, prisonnier de cette situation ubuesque, à me demander ce qu’elle cherche, ce qu’elle pourrait sortir, et surtout en quoi ça pourrait me concerner. Ou du moins en quoi ça pourrait renforcer sa diatribe contre la gente à laquelle elle m’associe juste parce que je porte sur moi ce même chtuc qui pend à ne jamais savoir si c’est mieux rangé côté gauche ou côté droit de la culotte.
Elle finit par abandonner d’un lâche haussement d’épaules, et d’une mine qui affiche les ravages d’une vie aussi intense que désastreuse. Le silence persiste. Elle le trouve insupportable, et ses yeux de chien battu me supplient de le rompre mais avec bienveillance. Je n’en fais rien. Elle s’inquiète de plus en plus de mon refus de coopérer, car mon regard doit sûrement lui opposer une posture de résistance, une fin de non recevoir. Alors elle cède d’un faux sourire en fausse autocritique: - C’est incroyable, j’arrive jamais à rien trouver dans ce putain de sac !
Sa faiblesse chamboule tout en moi, tout
en moi se retourne sens dessus dessous. Mon cœur me souffle que c’est juste une fille paumée et qu’il n’y a pas mort d’homme. Mais ma tête abandonne énergiquement tout espoir de quelque échange utile, et rechigne au moindre compromis.
Ma tête me jette à la figure des arguments en vrac, soi-disant objectifs, avec injonction de me maintenir dans l’adversité. Et c’est ma tête qui gagne.
Alors, me voyant renfrogné, elle réitère sa plainte d’une voix encore plus plaintive : - Tu vois à quel point je suis paumée à cause de
toi ? Mon cœur m’incite à lui témoigner un peu d’empathie, mais ma tête ne veut rien savoir. Ma tête hurle contre les parois de mon crâne : laisse-la se débrouiller toute seule.
Je m’emmure de plus bel. Malgré tout mon cœur trouve l’aveu craquant, et j’en ris avec tendresse. En vérité, je pense à autre chose. Un vieux souvenir d’une vie qui était toute jolie en ce temps-là.
Un jour lointain, ma compagne de l’époque – une époque qui avait duré très longtemps - me reprochait de ne pas lui avoir rendu son briquet. Je lui avais répondu qu’il devait sûrement être dans son sac. Vexée, elle m’avait tendu l’objet du litige : - J’ai tout fouillé, regarde par toi-même ! J’avais alors eu l’idée saugrenue de retourner le sac sur la table. Ça l’avait effaré, on aurait dit que j’avais transgressé
quelque interdit. Il y avait trois briquets et une boite d’allumettes. Et durant le long fou rire qui s’était saisi de nous, j’avais pu remarquer tout un tas d’objets disparates, insolites, pour la plupart aussi inutiles qu’encombrants. Mais elle, par contre, elle avait tout remis en place, sans se poser la moindre question.
Ce souvenir emplit mon cœur d’un doux bien-être, tel un souffle d’air frais dans une chambre à coucher toutes fenêtres ouvertes par soir d’amour et d’été. Et elle profite de cette brèche inattendue pour recentrer ses propos : - Tu dis que tu m’aimes mais en même temps tu fuis dès que j’ai besoin de lui !
C’est si bien dit et c’est même poétique. Mon cœur
compatit, mais ma tête se moque d’un tel lieu commun. Seuls mes yeux font semblant de lui demander de poursuivre. Elle se rend compte de mon ambivalence, et marque un brusque silence qui se veut une contrariété. Ma tête m’oblige à la laisser se dépatouiller toute seule dans son propre embarras. Mais mon cœur me chuchote que ça ne se fait pas. Et mon cœur a raison.
Tout s’embrouille en moi. Dès que mon cœur me souffle à l’oreille qu’il faut bien se plier à un minimum de sympathie, au même moment ma tête fait blocage. Et dès que je réussis à faire céder ma tête, notamment par le fait qu’il n’y a plus d’enjeu pour moi à part aider une amie paumée à se ressaisir, mon cœur me prévient des conséquences dangereuses de la moindre concession.
Je finis par baisser la garde, je lâche sans précaution : - Tu voulais quoi de moi, au fait ? Elle se précipite : - Mon mari il me mène une vie d’enfer et
toi, au lieu de me soutenir, toi tu te casses!
Je suis à nouveau sonné. Au tapis. KO technique. Et comme toujours en pareille circonstance, les premières questions qui se précipitent sont les questions les plus stupides, les plus inutiles. Et là, des questions stupides, il en est des tas et des tas dans ma tête, à se piétiner et à se chiffonner les unes les autres. Si bien qu’aucune ne réussit à franchir la frontière de ma gorge. Ma tête déclenche illico l’avis de tempête imminente, et se hâte de baisser les rideaux et d’éteindre toutes les lumières. Je ne vois plus rien.
J’ai juste le temps d’
abandonner les avants postes de cette bataille à l’émissaire le plus neutre de tous mes moi en insurrection. Et mon garde-frontière lâche d’une voix démissionnaire : - Écoute, tu sais bien que je te juge pas, mais bon, seulement voilà : je ne veux pas avoir à vivre ce genre de situation. Tu me laisses à l’écart et tu fais ce que tu veux de ta... ! Elle me coupe : - De mon cul ? C’est ça que tu veux dire ? Je poursuis : - Ta vie amoureuse c’est ta vie, et elle n’a plus rien à voir avec moi. Entre nous c’était une erreur, rien de plus !
Elle me jette à la figure : - Tu vois, je te l’ai dit, les mecs vous êtes tous pareils… que des lâches… vous dites que vous aimez, mais en vrai vous aimez pas du tout… ou alors vous aimez comme toi tu aimes : juste dans
ta tête, ouais!
Je ne dis rien, je veux juste mettre fin à cette situation sans queue ni tête. Mais je sais que je n’échapperai pas à l’affrontement. Alors j’ouvre les hostilités : - Tu sais, faut d’abord que tu saches ce que tu veux,
toi. Pour moi la meilleure solution c’est que d’abord tu prennes le temps de quitter ton mari, puis de rester seule tout le temps qu’il te faudra pour faire le deuil de ta vie avec lui, de te retrouver avec toi-même, et ensuite… ! Je n’ai pas pu finir, sa réaction est vive, comme si mes mots c’était une gifle en pleine figure. Elle est surtout vexée par le ton définitif et méprisant dont j’ai chargé mes propos.
Et soudain je me rends compte de mon débordement.
Je me mets aussitôt à me raisonner en me donnant l’ordre de déguerpir sur-le-champ. Circulez, il n’y a plus rien à dire, il n’y a plus rien à voir. Mais voilà, c’est compter sans son esprit combatif. Et il y a de quoi : le risque pour moi c’est juste un peu plus de dégoût qu’elle m’ait d’abord caché sa relation maritale, mais l’enjeu pour elle c’est un enjeu de vie. Un enjeu de vie qui ressemble à un enjeu de mort.
Elle lit dans mes yeux que pour moi ce débat est clos et bien clos. Alors elle se lamente d’une voix presque pleureuse : - Tu sais, moi c’est
toi que j’aime… mais en attendant de n’être plus qu’avec toi, je suis obligée de faire avec ce que je suis… et avec mon mari on a une maison en commun et tout et tout… je vais pas tout casser d’un coup comme ça… quand-même ! Elle soupire, change de ton comme dans une chanson, et pérore : - Mais au lieu de ça, Monsieur le poète se défile au pire moment de ma vie… tu dis règle d’abord tes trucs et on verra après ! Je me fais incisif : - Et alors, tu comptais garder ton mari et moi en amant ? Et il serait où l’amour là-dedans ? Elle sait que la tournure de phrase est volontairement agressive, blessante. En vérité je ne le lui dis pas pour lui faire mal, elle en a déjà assez pour sa peine et moi pour la mienne. Non je parle ainsi pour souligner l’intensité de ma propre blessure.
Elle
finit par lâcher d’une voix soudain plus rauque : - Eh ben va au diable ! Et elle accompagne sa sentence d’un geste de la main en ma direction qui semble vouloir m’y envoyer plus loin encore.
Mais ça se voit qu’elle n’est pas sincère. Que c’est juste pour se faire du mal à elle-même, comme si le mal que l’on se fait à cause de l’être aimé peut nous le faire oublier.
Aussi bien ma tête que mon cœur affichent un no comment d’indifférence totale. Elle relève mon abstention. Ça l’
attriste à lui faire venir des larmes à qui elle interdit toute sortie. Mais pas aux miennes, qui se déversent de leur plus grande liberté. Le moment vaut la peine d’être arrosé de larmes. De déception, de colère, de frustration, tout ce qu’on veut mais des larmes et des vraies.
Elle marque un temps d’arrêt, elle me connaît, elle laisse tout leur temps à mes larmes. Elle en profite pour peser le pour et le contre. Puis soudain elle hoche la tête et fuse sur moi d’une voix sourde. Sa voix est tel un écho très lointain d’un violent tonnerre d’orage d’août : - Tu sais, je vais te dire une chose, moi… aimer c’est pas comme dans tes poèmes… non… c’est pas un homme et une femme totalement libres qui se rencontrent et c’est le coup de foudre… non c’est pas du tout ça… les gens quand ils s’aiment ils sont jamais libres… et c’est toujours la merde pour se libérer… et aimer c’est prendre en compte la prison dans laquelle l’autre se trouve enfermé malgré lui… ! Elle marque un très bref arrête, juste le temps de reconstituer sa salive qui commence à manquer, et elle poursuit, d’une voix de plus en plus sourde et de plus en plus lente, comme ne se parlant qu’à elle-même : - Tu vois… pour moi aimer… je veux dire aimer vraiment… sincèrement… c’est pas dire comme dans tes poèmes je t’offrirai la lune… c’est bidon de dire je t’offre un truc qu’est pas à toi… qu’est à tout le monde et encore… qu’est à personne en vrai… non mon vieux, c’est pas ça aimer… aimer ça doit être du palpable… c’est être là, pour l’autre, quand l’autre a justement un besoin crucial de ton aide… même quand l’autre est dans la merde à cause de ses propres conneries qui te mettent en colère… eh ben tant pis, mets-toi en colère contre lui tout ce que tu veux…. mais tu dois être là… pour lui… pour l’aider… pour toi surtout… pour que tu puisses dire j’ai fait tout ce que je pouvais pour sauver mon amour… !
Elle se tait, et je devine qu’elle le fait pour réentendre ce qu’elle vient d’asséner. Elle lève la tête vers le ciel, et laisse échapper un long soupir. On dirait qu’elle essaie de renvoyer au ciel ces malheurs que le ciel lui a envoyés sans pitié.
Et c’est seulement quand à nouveau elle pose son regard sur moi, qu’elle comprend que j’ai compris qu’elle aime encore son mari. Alors elle me fixe
d’une étrangeté avec toute la peine du monde qui lui défigure le visage, un visage habituellement beau, joli, très avenant, et qui, là, n’en est plus, pour cause de solde de tout compte entre nous. Il y a des instants comme ça, dans notre vie, on ne les voit pas venir, ils nous prennent de court, et hop c’est la rupture définitive. Elle regarde sa main et ses doigts. Et ses ongles rongés. Puis elle chantonne d’une voix étrangement douce, comme pour confirmer ses sentiments à l’égard de son compagnon, bien qu’à contrecœur : - Tu vois… je vais te dire une dernière chose… les hommes ils aiment pas comme les femmes… les hommes ils savent juste aimer dans la joie la jeunesse et la fête… mais aimer c’est très long… c’est surtout être triste quand l’autre est triste… aimer c’est nettoyer sans rechigner son putain de lit, son putain de tapis et sa putain de chemise quand il est trop saoul et qu’il se vomit dessus !
Mon cœur est touché en plein cœur. Il est subjugué par ce sermon à l’allure d’un diktat des dieux. Imparable. Mais ma tête connaît par cœur cette doléance dont le propre est de tout noyer confusément dans le tout. Je pourrais lui répondre que ce qu’elle dit est certes bien noble et digne du plus haut intérêt, mais que ce n’est pas ça, aimer. L’amour, la bienveillance, le prendre-soin, la solidarité, l’amitié, la fraternité, le pardon, et tous ces bons sentiments que les hommes se doivent de toujours témoigner à leurs semblables, ce sont comme ces fleurs multiples et multicolores qui embellissent d’une même beauté un pré fleuri. Mais pas plus que
le coquelicot ne devrait être confondu avec la marguerite, pas plus l’amour avec le reste…
Je vois en elle toute la peine du monde.
Je n’en dis rien.
Je me lève et je m’en vais.
Je m’en vais avec toute sa tristesse gluante qui colle à ma peau, telle la lèpre vicieuse qui décharne les corps.
Je marche d’un pas lent et affligé.
Et de pas en pas, j’étale sur le quai la noirceur de la lèpre vicieuse de sa tristesse.
Et de la mienne.
Comme souvent dans ma vie, à peine j’ai aimé cette fille que déjà je l’aime depuis toujours. Et toujours je l’aimerai. Mais plus jamais dans la réalité. Une réalité qu’il me faut
sans cesse fuir parce qu’elle a toujours besoin d’humilier l’amour des pires humiliations…
C’est ainsi que j’ai souvent rompu mes relations amoureuses avant même de les avoir « consommées », si j’ose cette comparaison avec le mariage...

Et chemin faisant Besançon se fait triste.
Je me hâte de m’enfermer chez moi. Je n’aime pas Besançon quand Besançon est triste.
Encore moins de ma tristesse.

Mustapha Kharmoudi, Besançon juin 2020

Besançon, les quais © Mustapha Kharmoudi Besançon, les quais © Mustapha Kharmoudi


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.