Les chroniques de Besançon : J'ai demandé à la lune (chapitre -1)

Et alors on sait instinctivement ce qu’il faut faire : fermer les yeux, leur tendre la main et les suivre pas à pas, convaincu qu'ils vont nous guider sain et sauf exactement là où on voudrait aller, avec l’intime conviction qu’il nous reviennent, non pas de notre passé, mais du fu­tur, de notre propre futur.

Les chroniques de Besançon 

J'ai demandé à la lune

Chapitre – 1

Il y a des gens qui, un jour de nos jours, entrent dans notre vie, dans notre cœur, et qui s'y nichent à jamais. Ils s’installent discrètement dans un coin reculé de notre mémoire, à bonne distance de notre vie quotidienne, et se laissent oublier de nous. Et on les oublie. Du moins jusqu’à ce que la vie nous fasse encore un sévère croche-pied, comme elle sait si vicieusement nous en distribuer tout le long de nos chemins de vie. Et que tout en nous s’éteint par le chagrin. A part la lueur pâle d’une chandelle au loin. C’est la leur. Et alors on sait instinctivement ce qu’il faut faire : fermer les yeux, leur tendre la main et les suivre pas à pas, convaincu qu'ils vont nous guider sain et sauf exactement là où on voudrait aller, avec l’intime conviction qu’il nous reviennent, non pas de notre passé, mais du fu­tur, de notre propre futur.
 
Elle est de ceux-là, pour moi. Et elle le sait. Elle arrive comme ça, toute chif­fonnée, tout en elle est sens dessus dessous. Elle essaie de s’arranger mais ça ne fait qu’empirer, on la dirait les restes de soirée festive d’une bande de jeunes sur le bord de la rivière. Mais curieusement, ça la rend plus belle encore. Plus désirable. Une beauté inté­rieure qui étincelle plus brillam­ment en elle quand elle baisse sa garde. Mais ça ne dure jamais. 
Comme là. Elle se reprend tout de suite, et ne s’excuse même pas. Ni d’être arrivée à l’improviste, ni d’envahir allègrement ma table de son attirail encombrant. 
Au contraire, elle me défie du plus fougueux de son regard, qui semble dire : tu devrais plutôt me remercier de t’être venue de si loin. Un regard toujours fou­droyant, même en état de repos, en état de paix devrais-je dire. Et qui em­pire quand elle va à la chasse. Sauf que là, elle n’est pas à proprement parler en chasse. Pas besoin d’efforts avec moi au vu de mon état délabré, je ne suis qu’une pomme que n’importe qui pourrait cueillir à même l’arbre juste avant qu’elle ne chute par terre. 
Je suis sous le choc, étonné qu’elle soit là. Elle lâche : 
- On dirait que t’es pas content de me voir ?
Ma tête me devance:
-  Si, si , je t’attendais…
Mais immédiatement je reprends les commandes de ma tête, sinon, au point où j’en suis, ma tête risquerait de me faire dire n’importe quoi. Je dis d’une voix un peu solennelle, histoire de marquer mon territoire:
- T’aurais quand même pu me prévenir…
Elle s’offusque :
- Quoi ? T’as pas lu mes messages ?
- Quels messages ?
Et déjà elle s’énerve. Elle sort son portable et se met à trifouiller dedans pour me confondre. Puis elle abandonne en pestant contre son appareil et contre le capitalisme qui fabrique des appareils trop compliqués pour elle. Et voilà qu’elle se prend de doute :
- Mais tu viens de dire que tu m’attendais ?
- Oui je t’attendais, mais juste comme ça, dans ma tête… sans rien de précis… depuis un moment déjà… Surtout hier…
- Quoi hier ?
- Hier soir tard, j’ai vraiment eu envie que tu sois là. Au point d’avoir supplié la lune de te faire vite venir…
Elle murmure d’une voix soudain éteinte :
-  T’étais mal à ce point ? 
Je ne réponds pas, je laisse le silence de l’univers témoigner de ma haute peine. Elle sourit, d’un sourire empli de tendresse. Et d’amour. Elle ne croit pas en ces choses-là, mais je la sais qui crève d’envie, là à l’instant, d’y croire de toute son âme. Elle pose sa main sur la mienne, et sa main dit à la mienne ça y est je suis là pour toi. Et ma main lui dit merci par un léger frémissement. 
Mais ce n’est pas le moment de se morfondre, au contraire. Je me hâte de passer à autre chose pour évacuer le tourment avant qu’il ne me terrasse à nouveau devant elle. Je dis d’une voix qui se veut d’étonnement :
-  T’es déjà en vacances ?
- Non. Je suis venue voir ma mère qui va pas très bien. Et aussi pour toi…
Il y a longtemps, nos chemins s’étaient croisés le temps d’une fleur qui fleu­rit et se fane. Et nos chemins s’étaient par la suite écartés chacun vers son incertain des­tin. 

(A suivre) 


 © Mustapha Kharmoudi © Mustapha Kharmoudi

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