Les chroniques de Besançon : Un regard qui se perd

Parfois nous croisons un regard et ça nous plonge instantanément dans un état second. Comme si on le connaissait et qu’on le reconnaissait. Comme si on l’attendait. Et comme si à son tour il nous reconnaissait, et qu’il n’était venu là que pour nous, après nous avoir cherché partout.

Parfois nous croisons un regard et ça nous plonge instantanément dans un état second. Comme si on le connaissait et qu’on le reconnaissait. Comme si on l’attendait. Et comme si à son tour il nous reconnaissait, et qu’il n’était venu là que pour nous, après nous avoir cherché partout. Comme on l’a nous-même cherché partout. Partout. Et cette pensée fu­gace nous saisit de trouble. Car à l’instant même où on l’a vu, là, pour la pre­mière fois de notre vie, il nous vient ce sentiment étrange qu’avant lui on manquait de quelque chose. De quoi ? On ne sait pas. Est-ce que c’est seulement ce même regard qui nous a manqué ? Ou est-ce qu’il nous rappelle quelque chose d’autre qui nous aurait fait défaut toute notre vie durant ? On ne le sait pas plus, le regard ne nous l’explicite pas. Alors on le fixe de toute notre at­tention, comme attiré vers lui par quelque force magnétique à laquelle au­cune partie de notre être ne résiste. Il faut qu’il nous en dise plus, qu’il nous raconte le reste qui nous manque, cela qui nous maintient dans le trouble, la confusion. L’angoisse n’est pas loin, elle nous drape en alerte : comme de peur de découvrir quelque oubli qui s’était oublié en nous. Et qu’à le savoir enfin, on s’en voudra pour le restant de nos jours de l’avoir oublié.  Ou pire, un secret enfoui en nous, à notre insu. Qui nous révélerait une fuite ancienne, un abandon, une vie d’avant qu’on avait enfermé à double tours dans les malles de notre oubli. Afin que jamais plus ça ne revienne nous hanter… 
On tente de maintenir son regard par le nôtre. On le fixe. On veut stopper son mouvement. D’abord avec assurance. Presque avec autorité. On se dit que l’effet a dû être le même dans l’autre sens. Et que le regard en cause doit sentir qu’il y a en nous ce qui lui manquait. Ce qui lui manque toujours. Ou du moins que notre regard est l’unique porte par laquelle il pourrait trouver, ou plutôt retrouver cela qui s’est perdu de lui dans une autre vie, une vie enfouie dans l’oubli. 

Mais le voilà qui s’échappe vers ailleurs, vers un autre regard. Et déjà à nou­veau il nous manque. Autant du manque de l’instant que du manque qui nous manquait et que l’instant ravive comme une blessure qui se rouvre. On sent soudain en nous le gouffre laissé par le manque. 
Mais on s’accroche encore à l’espoir. On se dit que lui non plus il n’a pas le choix. Qu’il doit nous revenir par le même besoin de retrouver ce qui lui manque. On est sûr qu’il nous a reconnu comme on l’a reconnu. Des regards comme ça ne peuvent tromper. Ni se tromper. Alors on attend qu’il se pose à nouveau sur nous pour nous reconnaître définitivement, nous rassurer. Nous apporter enfin cette complétude manquante qu’on a traîné et qu’on traîne encore sur nous comme une loque, un haillon d’être. 

Puis on se met à douter. Un peu. Un rien de peu mais qui est loin de n’être que rien. On s’inquiète de le voir accaparé par autre chose, par un autre re­gard. Mais vite on se reprend. On se dit que c’est juste parce qu’il ne nous a pas suffisamment regardé pour que tout lui soit revenu à lui aussi. Et on continue d’y croire.  On attend qu’il se tourne à nou­veau vers nous. Et qu’alors forcément il s’écriera dans son langage de regard : ah mais c’est toi, je ne t’avais pas reconnu du premier regard.  
Et comme il ne se retourne toujours pas, on se met à le supplier du fond de notre âme, comme si les âmes des regards savent communiquer entre elles sans les regards. On essaie d’attirer son attention par tous les subterfuges possibles. Et quand il balaie l’endroit de son regard, on essaie de le fixer, d’arrêter sa course, notre regard lui crie dans son langage de regard : je suis là, je suis là. Avec l’espoir vif du fin fond de notre âme qu’il va enfin se rendre compte de ce quelque chose qui lui manque. Ce quelque chose qui est niché secrètement dans notre regard, à notre insu, dans l’attente que son regard re­vienne le chercher. 

Mais rien. Et puis il s’en va. Il s’en va sans se retourner. On le suit du regard. On appuie notre regard sur lui. Pourquoi ? Est-ce dans l’espoir que la force de notre regard freine sa marche ? Ou est-ce pour l’imprimer le plus possible dans notre mémoire afin que notre mémoire s’en souvienne comme de vrai ? Quoi qu’il en soit, on le suit non seulement avec le regard, mais avec la plus vive attention de tout notre être. On sait intuitivement que sans ça on pour­rait vite perdre le souvenir d’un tel regard. Mais aussi on le suit parce qu’on pense qu’il va sûrement donner le change, se retourner une dernière fois, histoire de nous dire : oui oui moi aussi j’ai vu. Et c’est le moins qu’on puisse réclamer, exiger, ou quémander : qu’il nous donne un petit signe d’es­poir. Qu’il se retourne sous l’effet du nôtre qui tente d’empêcher son insupportable éloigne­ment. 
Et puis le voilà disparu. 
On reste là, bouche bée, avec le sentiment mitigé qu’on vient de rater sa vie. Et qu’on va devoir continuer notre train-train de vie sur la même voie, sur la même mauvaise voie. Et ce sentiment d’impuissance nous plonge dans une introspection à chaud. Avant l’oubli. Comme quand on essaie de se rappeler un rêve qui est en train de se dissiper. Pour l’heure il nous faut maintenir l’espoir. Si on l’a vu au­jourd’hui, c’est qu’on pourra le revoir demain. Ou un autre jour. Et de toute façon, si on l’a attendu autant de temps, c’est qu’on peut l’attendre quelques petits jours encore. 
Rien n’est perdu. L’espoir nous maintient dans l’excitation. On se dit que bientôt ce manque en nous ne sera plus de manque. 
Et l’on revient au même endroit le lendemain. Le lendemain du lendemain. Et d’autres lendemains. Et encore d’autres. 
Lentement l’attente et l’absence nous enveloppent d’une brume de douce mélancolie, comme si la mélancolie était le seul état d’âme à même de  maintenir à flot le souve­nir. Ce frêle souvenir que l’espoir, qui commence à s’évanouir dans le néant, menace d’emporter avec lui. Qu'est-ce donc ce trouble en nous qui nous est venu de son regard ? Qu'est-ce qu’il nous rappelle ? On se sent amputé de quelque chose. Comme si nous pre­nions conscience que là où nous sommes et à l'instant où nous le sommes, quelque chose en nous nous dit que ce n’est pas là où nous devions être. Ou nous aurions dû être. Un étrange sentiment que notre vie est peut-être une vie fausse. Une erreur. 
On se sent perdu . Et d'ailleurs on ne sait pas si on se sent perdu parce que le regard nous a rappelé que nous étions déjà perdu, ou bien si nous sommes perdus à cause du regard qui nous a abandonné à peine nous était-il venu. 
Et puis petit à petit le regard perdu commence à s’estomper. Il s’en va discrè­tement se loger dans quelque recoin où nichent les bons souvenirs de notre vie. Jusqu’à ce qu’il se dissolve dans notre mémoire, pour n’être plus qu’une vague lueur dans notre regard, que seul le regard perdu serait en mesure de le reconnaître. 
Et on l’oublie.
Et puis un beau jour, bien loin de ce même jour, au détour d’un rien, on est saisi par un regard qui nous cloue sur place. On ne voit plus que lui. Et à peine quelque chose en nous essaie de se remémorer quelque chose d’autre en nous que déjà ce regard s’empare vivement de tout notre être. Et à l’instant même où il nous tient en joue, on se dit que c’est le premier regard de notre vie. Que c’est justement à cause de son manque qu’on a passé notre vie à l’attendre. Attendre son retour. Comme s’il avait été déjà là avant de nous avoir quitté, avant de nous avoir abandonné à notre triste sort. Et que notre vie commence ce jour, seulement ce jour et nul autre jour d’avant. Et tout en nous jure que, de toute notre vie d’errance, c’est bien la première fois qu’on sent poser sur nous un regard si familier. Ce regard inconnu, du moins inconnu jusqu’à l’instant où on l’a reconnu. Et à l’instant même où on le reconnaît, on le connaissait déjà depuis toujours. 

Mustapha Kharmoudi, Besançon le 24 mai 2021

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