Je n’en ai pas fini avec la bureaucratie du TPIR. Il me reste à narrer mon arrivée lors de mon dernier contrat, en janvier. Parvenu en une seule journée quasiment au terme du formulaire « check in, check out » (voir "L'administration du TPIR"), alors qu’il ne me restait que cinq ou six « offices » à visiter, plein de joie, le baume au cœur, j’entrai dans celui dit de l’ITSS, en français la « direction de la communication ». La secrétaire placide et pas plus sympathique ni antipathique qu’une autre remplit la case de son chef qui, comme vous avez dû désormais le comprendre à moins d’être particulièrement bouché, était soit en stage soit en conférence, déjeunait à moins qu’il ne finisse sa nuit ou commence sa sieste, réservait peut-être tout simplement sur Internet un palace à Zanzibar pour ses prochaines vacances, bref, était, comme on dit ici, « busy ».
Ce banal pin code, qui donne accès aux « routes » téléphoniques de l’ONU à travers le monde, je n’y portais encore qu’une attention distraite – aveugle que j’étais ! Il s’agissait pourtant d’un composant essentiel de mon séjour, qui me permettrait d’entendre la douce voix de ma Dame, là-bas, dans notre demi-pavillon du 9-3 en force, et de lui susurrer à l’oreille des mots tendres durant des heures.
Tandis qu’un technicien du service informatique m’installait une unité centrale, et tentait de paramétrer les logiciels nécessaires en me rentrant divers codes (mais pas le Pin, on se connaissait à peine), j’évoquais la question devant une collègue également short term, de savoir où s’obtenait ce truc, c’est bizarre je pensais que c’était à ITSS.
La collègue – c’est ainsi que tout a commencé et que je perdis mon innocence – me répondit – ces mots resteront gravés dans ma mémoire jusqu’à la fin des temps :
« Ah, euh, ben non, ça c’est fini, euh, moi j’en ai pas, hein, les short term, on y a plus droit. Paraît qu’y en a qu’ont pas payé, hein, alors, heu, voilà, quoi. »
J’étais sonné. On avait supprimé aux short term le droit de téléphoner, et nulle révolution ne pointait à l’horizon, les tripes du responsable ne friraient pas sur le barbecue tandis que sa tête balancerait au bout d’une pique ???
« Boh, moi, hein, j’m’en fous, heu, d’toute façon j’aime pas le téléphone ! », rajouta ma collègue, avec une insouciance confondante.
Mais qu’est-il advenu de ce sang qui autrefois bouillonnait dans les veines de la plèbe, et ne se calmait que lorsque coulait celui de l’aristocratie ? Le mien en tout cas ne fit qu’un tour. J’abandonnais l’ordinateur à l’informaticien interloqué (un enfoiré qui, lorsque je m’étais adressé à lui en anglais, m’avait regardé l’air hagard, et m’avait répondu : « désolé, je ne parle par français »), et disparus dans un flot de paroles vengeresses.
C’est tout miel que je réapparus au bureau de la communication, devant la grasse secrétaire placide. Je souris.
« Exkiouse mi, beute aîe donte eunderstande, for ze téléphone, hit’s hire ? »
Pour faciliter la lecture, et parce que je me doute que les lecteurs risqueront de ne pas comprendre l’anglais - les français maîtrisent mal cette langue, et tout le monde n’a pas eu la chance de travailler comme moi dans un environnement anglophone -, je poursuivrai la transcription en français.
« Pardon ?
- Je vais disais, aimable personne, que je m’étonne de ne point avoir reçu de vos mains d’ébène le formulaire adéquat à l’obtention d’un Pin Kôd, attendu que, vérification faite, il me semble bien – si mon informateur m’a joué un tour, le farceur, vous me corrigerez – que c’est en ces lieux que s’obtient le code en question ? »
J’eus brièvement la sensation de fixer un poisson modérément frais aux yeux vitreux.
« Mais il n’est plus attribué de Pin Kôd aux short terms. »
Comme ça. Comme elle aurait dit « les toilettes c’est au bout du couloir à droite ». Dingue.
« Kouououâââ ???? Kesse c’est kç’thistoire ???? Komment ça et pourquoi donc ??? »
Là elle comprit qu’il y avait un problème. Elle jeta un coup d’œil furtif vers la porte de communication avec le bureau du chef qui se refermait doucement comme aspirée par un courant d’air, puis vers la sortie mais je bloquais tous les accès en me positionnant entre elle et l’issue. Il aurait fallu qu’elle saute sur le bureau pour plonger, elle n’était pas en condition physique.
« Ecoutez, certains short terms n’ont pas payé leur facture, aussi l’administration a décidé de…
- KKKouououâââ ???
- Mais…
- Je suis ici, dans ce bled paumé à 10 000 kilomètres de chez moi… »
J’abandonnais un instant les vagissements pour aborder subtilement le registre mélodramatique, des trémolos vibrant dans la voix.
« ma famille, ma femme, mes enfants… »
Je sentais les larmes grossir mes paupières à l’évocation de ces enfants qui effectivement, s’ils avaient existé, auraient attendu vainement que leur papa chéri leur susurre dans le combiné quelque mot tendre.
« je ne peux même pas leur parler au téléphone… »
- Mais vous pouvez téléphoner, vous pouvez téléphoner, vous pouvez avoir une carte, et il y a des cabines…
- Des cabines ? Où ça des cabines ?
- Pour l’instant il n’y en a que deux, mais d’autres sont prévues… »
Que le diable m’encorne les couilles sans anesthésie si d’autres cabines sont implantées avant la fermeture du Tribunal, pensai-je in petto.
- C’est scandaleux, c’est inadmissible, c’est une injustice caractérisée, Ah il est beau le Tribunal, nous les short term on n’a plus les même droits que les autres travailleurs… »
Je continuais sur mon élan, elle crut voir le meurtre dans mes yeux, elle paniqua.
« C’est pas moi, c’est pas moi, j’y suis pour rien ! C’est l’Administration !
- Ça c’est facile ! Mais c’est qui à l’administration, hein, c’est qui ?
- C’est le chef !
- Et on le trouve où ce chef ?
- Au cinquième étage ! »
Je me contentais de cette réponse, et je sortis non sans un dernier regard vengeur, accompagné d’un « Hit’s euh scandale ! » final.